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L’Amateur pauvre

La période la plus favorable à la brocante est celle qui est comprise entre le premier et le dix de chaque mois.

Il est aisé d’en comprendre les causes qui ne sont pas d’ordre cosmique et qui n’ont rien à voir avec les influences astrales d’une si grande importance dès qu’il s’agit de semer le blé, de faire des crêpes ou de mettre en bouteilles quelque bon vin.

L’amateur de choses anciennes est généralement à court d’argent et les mois, pour lui, n’ont qu’une dizaine de jours.

Certes, il n’est pas indispensable de posséder, pour brocanter, un carnet de chèques bourré comme celui d’un banquier. Il vaut mieux avoir, pour y réussir, un amour exclusif, un esprit fervent et prompt à créer des rêves, beaucoup d’instinct divinatoire, quelque science et des pieds de facteur rural.

L’amateur porte des souliers solides et assez larges dans lesquels il peut mettre, en hiver, de bonnes chaussettes de laine.

Je le vois avec un paletot de montagnac bordé d’une mince tresse de soie, comme en avaient les hommes qui eurent la chance de suivre la mode sous le Second Empire.

Le reste de sa toilette n’a pas d’importance.

Il doit être équipé comme un chasseur. Bien entendu, il est célibataire et il habite le sixième arrondissement, entre le boulevard Saint-Germain et les quais, dans une maison qui date au moins du Roi-Citoyen, de ce Louis-Philippe si méconnu qui fut le monarque bonhomme de la pantoufle et du parapluie.

Aucune femme ne lève des bras épouvantés lorsqu’il rentre avec un cadre ovale, une antique faïence ébréchée de Rouen à la corne, un masque mortuaire trouvé dans un tombeau égyptien de la troisième dynastie, ou un énorme tome pour la reliure duquel il fallut le dos presque entier d’une truie.

Il vit seul et il préfère la moindre fille peinte à la plus belle des vivantes. S’il aime les enfants, ce sont ceux de Greuze ou de Boilly.

Sa femme de ménage le tient pour un fou tranquille, et sa blanchisseuse le donne en exemple à tout le quartier, parce qu’il ne fait jamais d’observations quand ses chemises reviennent en lambeaux et quand ses mouchoirs sont perdus.

Il serait pourtant capable de colère si on posait une tasse à thé sur un petit tapis de soie cerise sous lequel un archevêque espagnol abrita l’Évangile et le calice de la messe.

Dans une poche de son gilet, celle de gauche, il a une loupe qui lui sert à examiner les dessins, et une boulette de cire dont il use quand il veut prendre l’empreinte d’une pierre gravée.

L’amateur d’antiquités n’est pas nécessairement un vieux maniaque poussiéreux. Il a quarante ans, mais il ne paraît pas son âge, échappant comme tous les spéculatifs aux frottements du temps où il vit.

Il a une amie qui ne vient jamais chez lui parce qu’elle ne sait plus où se loger ; les cartons à dessins, les éditions rares et les peintures sans cadres encombrant les meubles et les sièges.

Le lit lui-même est souvent semé de gouaches et de sanguines.

Une ou deux fois par semaine, il va la voir, mais il lui arrive de remettre sa visite, quand il est sollicité ailleurs par un buisson qu’il croit de Corot ou un escalier d’Hubert Robert.

Quand il est libre, il grimpe ses cinq étages.

De la fenêtre de sa chambrette romantique, on aperçoit tous les toits de Paris.

Il en a orné les murs de gravures de Tassaert ; il y a même une petite scène déshabillée de Devéria dont il n’a pas osé parer son cabinet.

Àforce de vivre dans cette atmosphère, son amie a pris l’allure d’une jeune femme de 1830.

Elle se coiffe comme une lorette de Gavarni, elle a de gros mollets pareils à ceux qu’on voit aux élégantes des anciens bals de l’Opéra, et elle est devenue sentimentale comme une de ces petites bourgeoises qui lisaient les poésies à Elvire, Namouna, les contes d’Espagne et d’Italie.

Elle pourrait s’appeler Amanda ou Élodie.

Il l’aime autant qu’il peut aimer quelque chose qui n’est pas ancien.

Il ne traverse pas une fois tous les cinq ans la place de la Bourse. Paris tient pour lui entre la rue de Vaugirard et la Seine, et l’humanité finit au dix-huitième siècle.

Depuis cette époque, il n’a pris au sérieux que quelques hommes : Corot, Daubigny, Constantin Guys… La Civilisation s’arrête là, et la fumée de la pipe de Courbet lui a caché le monde moderne.

Il fait songer un peu à cet angélique Elias Wilsmantadius que Théophile Gautier a peint dans les Jeunes-France, ce bouquin vieillot et trépassé.

Cocasse et douce figure que celle de ce jeune homme qui avait vingt ans en 1830 et qui ne s’intéressait qu’au moyen âge.

En cuisine, il n’admettait que les viandes chevaleresques, les paons et les faisans servis avec leurs plumes.

En peinture, il aimait seulement Mabuze, Jacquemain Gringoneur, Giotto ; sa bibliothèque ne contenait que des manuscrits enluminés ; on avait beau chanter sous ses fenêtres les derniers couplets de Béranger, il ne connaissait que quelques airs populaires du XIII siècle, et la chanson la plus récente était pour lui cette complainte des Suisses défaits à Marignan :

« Tout est verlore
La tintelore
Tout est frelore, bei gott ! »

L’amateur de choses anciennes n’a pas d’opinions politiques.

Gautier disait couramment qu’il donnerait volontiers ses droits de citoyen pour admirer Julia Grisi sortant du bain. Lui n’a jamais vu un bulletin de vote.

Comment le pourrait-il ?

Les élections ont toujours lieu par un beau dimanche de Mai à l’heure où se tient, à Saint-Ouen, le Marché aux Puces.

L’après-midi, il ne peut aller à la mairie mettre un papier dans une urne. D’abord, il n’estime et ne peut manier que les velins et les hollande, ensuite, ce qu’on appelle une urne, n’est qu’un vase moderne, en fer-blanc, qui ressemble à une tirelire et à une boîte à lettres, enfin, le dimanche, après son déjeuner, il classe, arrange et frotte ses trouvailles de la semaine.

Àforce de dénicher, d’encadrer et de nettoyer des vierges, des Vénus, des prophètes, des satyres, des Juives ambrées portant des têtes de Baptiste, des sous-bois pleins de nudités, des ciels obscurs ou lumineux, sa religion est devenue assez confuse.

Seulement, comme un prêtre qui dit machinalement les divines litanies : « Tour d’ivoire, Maison d’or, Étoile du Matin… » il récite les Phares de Baudelaire qu’il sait par cœur.

Le matin et le soir, il prie à sa façon, et il murmure au moins deux fois par jour les vers uniques :

« Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux sourire,
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
Colères de boxeurs, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune
Puget, mélancolique empereur des forçats ;
Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;
Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,

De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent comme un soupir étouffé de Weber ;
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ce Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !
C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

Ces vers inouïs sont pour lui ce que la Somme est pour les catholiques ; cependant, étant un vieux lettré, il a poussé le sacrilège jusqu’à ajouter quelques strophes à ce poème pour célébrer les Saints que ne nomme point l’immense poète qu’il ne songe pas à égaler :

Claude Lorrain… couchants maritimes et rades
Où s’ancrent des vaisseaux lourds de pavois vermeils ;
Sur des ports lumineux, palais dont les façades
Sont cuites par les feux de somptueux soleils ;
Poussin,… Épais lauriers pleins de ces bleus uniques
D’un ciel arcadien aux frissons ingénus :
Essentiel de l’Art, Harmonie et Musiques,
Source pure, miroir des corps chastes et nus ;
Corot… Songe argenté sous une aube de lune,
Heure virgilienne au plus calme des mois,
Mystérieux chemin qui s’efface à la brune,
Soir de perle et de nacre aux lisières des bois ;
Manet… balcon fleuri de géranium sombre
Bal devant la guinguette ; âpre odeur de l’œillet
Que Lola de Valence a respiré dans l’ombre ;
Hauts chapeaux noirs luisant au soleil de Juillet…

Il a encore ajouté plusieurs strophes à celles-ci.

Elles ne valent pas, assurément, celles de Baudelaire, mais elles ne manquent pas de quelques beautés et on sent qu’elles furent composées d’un cœur fervent.

⁂

Il quitte Paris après la deuxième foire du Sébasto, quand les antiquaires ferment leurs volets et vont pêcher à la ligne dans la Marne, à moins qu’ils n’aillent essayer d’écouler aux baigneurs des départements, les objets d’art que les amateurs ont trop vu chez eux.

Deux fois l’an, en effet, en janvier et en juillet, une foire se tient entre le Châtelet et le Boulevard.

Un bon paysan imaginerait sans doute des moutons parqués et des couples de bœufs, des ébouriffements et des piailleries de volailles, des veaux têtus dont les meuglements répondent aux cornes des automobiles et aux couacs des bicyclettes égarées au milieu des lourds camions comme des faucheux parmi des pachydermes.

La foire du Sébasto est plus tranquille. Les poules et les coqs y sont peints au creux des antiques vaisselles rafistolées, et s’il y a des troupeaux, ils s’effacent dans la brume que la crasse et le bitume posent sur les vieilles peintures enfumées.

C’est le foirail de la brocante.

Devant les bars et les cafés pleins de glaces et de phonographes nasillant une rengaine à la mode, le trottoir du boulevard Sébastopol semble une plage sur laquelle les siècles, en se retirant, ont laissé les plus invraisemblables épaves. Évidemment, les grands antiquaires chez qui on trouve des trumeaux de Boucher et des bistres de Frago à soixante mille, des cabinets offerts à des cardinaux par des Altesses lombardes, n’y viennent pas installer leurs trésors sur un bout de tapis, mais les amateurs impénitents, les bons rêveurs qui croient aux merveilleuses rencontres et qu’on peut trouver un Rembrandt dans le carton à dix sous, préfèrent peut-être ces petits marchands qui ont leur place retenue depuis des années sur ce trottoir.

Un gros homme qui serait fort vulgaire derrière un comptoir de zinc encombré de bouteilles crie :

— « Parbleu, si c’était un Guardi, il vaudrait trente mille francs !… »

Il dit cela naturellement, et l’on évoque tout de suite des quais vénitiens, de grands escaliers disjoints descendant jusqu’à une pièce d’eau…

Sans doute, sous le ciel marécageux de janvier ou le soleil trop fort de juillet, cette foire est la morgue des vieilleries hors d’usage, le décrochez-moi-ça de l’histoire, mais tout de même, dans ce bric-à-brac et dans ces tas il y a d’amusantes choses : Une coupe Empire montre un cercle d’or pareil à un galon de hussard chevauchant du côté d’Erfürt ou d’Iéna ; l’acajou d’un fauteuil Louis-Philippe fait songer au bourgeois en chaussons fourrés qui s’y est assis pour y lire les Mystères de Paris, et que Daumier et Gavarni caricaturèrent.

Il y a là des évêques mitrés et des déesses en plâtre pour jardins, des édredons et des aiguières, des tulles pailletés et des oripeaux de théâtre qui datent du temps où Frédérick Lemaître jouait le drame et où les deux Brohan avaient tant d’esprit.

Sur des disques de gramophone voici un gilet pareil à ceux que devait porter Grammont Caderousse à l’époque où l’on perçait le boulevard Saint-Germain, quand M. de Morny présidait les séances du Corps Législatif, et que Cora Pearl conduisait elle-même au Bois un attelage de mylord.

L’amateur d’antiquités connaît chaque emplacement. Il connaît même la marchandise apportée par les marchands.

Depuis plus de dix ans, il s’arrête, en janvier et en juillet, devant un pastel qui représente un gros homme à collier de barbe, dans un cadre ovale.

Il a fait l’ornement d’une chambre de province qui sentait la cire du parquet, le matelas de maïs et les pommes sèches, et il est là, comme un propriétaire jadis à son aise et ruiné à présent, d’une mélancolie si touchante qu’il a envie chaque année de l’acheter, de le sauver et de lui offrir un asile.

Ces deux foires et celle du boulevard Richard Lenoir, comptent dans la vie de l’amateur.

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