Vitrines
Si vous montrez un plan de Paris à quelques hommes de goûts divers, aucun ne le regardera avec les mêmes yeux. Un digne ecclésiastique apercevra tout de suite les clochers et les tours des églises ; un architecte les monuments, les quartiers où sont les maisons qu’il signa dans la pierre, entre le portail et l’entresol ; les passionnés iraient naturellement aux endroits où ils connurent l’amour ; ils verraient des femmes nues, couchées dans les deux lignes qui limitent l’avenue de la Bourdonnais, la rue Bréda ou le boulevard du Montparnasse, et ils auraient envie de lire : Avenue Loulette, rue Berlingot, Boulevard Nini, à cause des jeunes personnes qu’ils y aimèrent.
Pour les gourmets, le plan de Paris ressemblerait à ces cartes de la France gastronomique qui montrent les produits naturels des départements : une poularde au beau milieu de la Sarthe ; une barrique de vin dans la Gironde ; un pot de rillettes à côté de Tours ; une bouteille au-dessous de Reims, une truffe et un pâté à la place de Périgueux et de Chartres.
Les rues qui n’ont pas de bons traiteurs ne les intéresseraient point. Ils poseraient un chocolat fourré, boulevard des Capucines ; un escargot, rue Montorgueil ; la place du Havre serait indiquée par un petit-four, la rue Royale par une fiole de vrai Porto ; et l’Avenue de Clichy par une terrine d’authentiques tripes.
Pour l’amateur de choses anciennes, les rues sans brocanteurs ne comptent pas.
Il ne regarde ni les vitrines où des complets impeccables bombent du torse, ni les cravates pareilles à des papillons multicolores, ni les chaussures derrière de hautes glaces, et que lui importent les pâtissiers, les modistes et les pharmaciens !
Il sourirait doucement si vous lui disiez que la rue de la Paix est plus élégante et plus riche que la rue de Seine, et que l’avenue des Champs-Élysées a autrement d’allure que la rue Bonaparte.
Les grandes rues sont celles où il y a le plus d’antiquaires. Il pourrait en dresser une liste complète et il saurait décrire exactement les moindres objets qu’ils ont dans leurs vitrines.
Il suit toujours le même chemin.
Il a déjeuné dans l’arrière-boutique du même marchand de vins, avec les mêmes compagnons : un vieux paléographe qui ne se consolera jamais d’avoir donné à un pauvre, croyant lui faire l’aumône d’une monnaie à l’effigie de la République, une médaille alexandrine qu’il désespérait de trouver.
Pour celui-là le monde civilisé s’arrête à Philippe le Bel.
Un jeune peintre vient aussi s’asseoir à leur table où on est alors assez gêné, car elle n’est guère qu’à deux couverts.
Ils choisissent à peu près toujours les mêmes plats, les plus simples et les plus rustiques, les soupes, les ragoûts et les rôtis que devait manger François Villon, chez les rôtisseurs de son siècle natal.
Mais le café pris et la pipe allumée, voici notre amateur de curiosités au seuil de l’après-midi et de son domaine.
Par où va-t-il commencer ?
Il hésite. Il y a un nouveau brocanteur rue Jacques-Callot, mais il sait qu’un marchand de la rue Guénégaud a sûrement rapporté d’une vente un lot de dessins du dix-huitième dont ils ont souvent parlé…
Un homme passe, une toile sous le bras. Il suit cet inconnu, il cherche à voir ce qu’il a trouvé. Ne lui a-t-il pas volé un tableau ?
Il le rattrape, il marche à sa hauteur, et il n’est rassuré que lorsqu’il a bien constaté que ce concurrent n’est pas sérieux et qu’il ne porte qu’une affreuse peinture semblable à celles qu’on vend dans les magasins d’ameublements.
Il n’accorde qu’un regard aux somptueuses boutiques où des ensembles truqués ne peuvent solliciter que les couples qui payent en dollars.
Il s’arrête tout de même parce que cela lui fait plaisir d’admirer un cabinet de laque rouge, une chaise directoire, la soie fastueuse d’une chasuble espagnole, un cadre qui ferait admirablement son affaire, et des bergères de trumeaux qui ne sont pas mal peintes, mais ce ne sont pas là les bois nobles où son instinct de chasseur le pousse à fureter.
Il ne jugerait pas très honorable de descendre d’automobile devant la boutique où est allongée une Vénus de Lagrenée qu’on enlève à coups de billets de banque. Le financier le plus mal fait pour l’amour peut s’offrir la fille la plus huppée. Aucune ne résistera à son carnet de chèques et à son équipage. Lui, ne compte que sur sa science et sur le hasard.
Les grands magnats de la brocante n’auront jamais sa visite.
Que ferait-il de ces meubles massifs qui réclament de vastes salles et des plafonds de cinq mètre ? de ces paravents, de ces liseuses charmantes, de ces lits de repos qui ne sont à leur place que dans un boudoir parfumé ?
Où logerait-il les bahuts seigneuriaux, les dressoirs géants que doit garnir une vaisselle de doge, les fauteuils de parade où s’assirent les cardinaux, les lustres de cristal pareils à des stalactites de gel, les armures damasquinées qui ornaient des vestibules de palais, les commodes ventrues comme des bourgmestres flamands, d’une richesse cossue et d’un poli d’écaille, les bergères qui reçurent des duchesses poudrées, les cathèdres où trônaient d’ascétiques prieurs, les tapisseries vertes d’arbres pleins de gros fruits jaunes et de perroquets, les cabinets italiens incrustés de nacre et d’agate, les psychés de l’Empire dont l’eau morte refléta le groupe que formaient une jeune femme brune et grasse, nue, avec des bas blancs et des escarpins encore lacés, sur les genoux d’un hussard encore équipé, dont le bras rouge mettait une ceinture de pourpre au-dessus de sa croupe ronde ?
Il trouverait le pendant des Noces de Cana qu’il n’achèterait pas cette toile gigantesque, mais des esquisses rapides, un croqueton, un bibelot, lui donnent des joies profondes et complètes.
Il n’est à son aise que dans les fourrés négligés et touffus. Il n’est pas un riche veneur devant qui des escouades de gardes rabattent des gibiers presque apprivoisés. Ce qu’il lui faut, ce sont les courses, les surprises et l’imprévu du braconnage.
Dans les petits chemins où il s’engage, il verra peut-être surgir un cerf de Courbet, des chiens de Vollon, la vieille qui porte un fagot dans un bois automnal dont il reconnaîtra le propriétaire, cet extraordinaire forestier que fut Théodore Rousseau.
Les bagues qui brillèrent aux doigts des favorites et des reines légitimes sont quelquefois dans une soucoupe fêlée, parmi ces verroteries et ces broches sans valeur que les servantes épinglent sur leurs corsages.
N’a-t-il pas emporté, un jour, un plat de Bernard Palissy dans lequel le chien d’un fripier auvergnat achevait de lapper une soupe aux choux ? Et ce Corot d’Italie sur papier cassant, et cette aquarelle de Guardi qu’il paya dix sous dans un carton où étaient des vues de l’Exposition Universelle, des gravures de mode pour boutique de tailleur, et qu’il découvrit entre une photographie du président Grévy et une tête de Junon copiée patiemment par quelque jeune fille appliquée, à un cours de dessin ?
Il fait ce que les hasards les plus invraisemblables peuvent offrir à un curieux…
⁂
Il s’est laissé entraîner par l’homme au tableau jusqu’aux quais, et il pêche quelques volumes dans les boîtes, d’un doigt habitué et distrait.
On y fait encore de loin en loin quelques trouvailles. En tout cas, dans aucun pays du monde il n’existe d’endroit plus agréable, à quatre heures, au printemps et en automne, à six heures en été.
Un de ses amis lui a dédié une poésie intitulée la Garde aux Remparts pour commémorer une de ces promenades, et il ne passe jamais sur les quais sans en réciter quelques strophes. Voici d’ailleurs ce poème en son entier pour le lecteur qu’intéresse tout ce qui touche l’amateur de choses anciennes :
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« Au déclin de ce jour, comme un vieil alchimiste,
Le crépuscule chaud changeait tout en rayons,
En ors vaporisés, en soie, en améthyste,
Et tous deux, sur le quai du fleuve, nous allions.
Le soir qui descendait, tel un chaland, la Seine,
Tout bleu, semblait venir des rives de Meudon,
L’heure était de ce jour la vague et molle traîne,
Nous goûtions cet instant comme un merveilleux don.
Et tu me dis soudain : « Vois ce vieillard qui boite ;
C’est le gnôme des quais, il garde au bord de l’eau
De sublimes papiers dans une sombre boîte
Où Ronsard dédaigneux doit vivre avec Boileau.
Regarde, mon ami, le dernier bouquiniste,
Afin de raconter lorsque tu seras vieux
Et vaincu par les ans meurtriers, vieux et triste,
Que tu le vis un soir, à tes petits-neveux.
Lorsque de tes cheveux les boucles argentées
Flotteront sur le col de ton dernier manteau,
Il ne restera rien des choses emportées
Que nous aimions, plus rien, ô mon ami, de beau.
On couvrira le ciel de réseaux métalliques,
On cachera l’azur et nul ne lira plus,
Et l’écho des vallons, l’arche des ponts rustiques
N’attendront plus le soir les divins angélus…
La lune jaillissait des tours de Notre-Dame,
Et les vers de Hugo montaient dans notre cœur,
Tout se mêlait : hostie énorme et vers de flamme,
Dans un rayonnement lumineux et vainqueur.
Les mots restent en nous, tels des barques à l’ancre,
Mais vers les hautes mers du songe, bien souvent,
Sur les flots du sommeil, couleur de nuit et d’encre,
Leur voile s’enfle au gré d’un mystérieux vent…
Un rêve m’entraîna vers les quais de la Seine
Où les boîtes semblaient des créneaux sur des tours,
Les trottoirs débordaient, chaque place était pleine
D’une foule houleuse et de bruits de tambours.
Estafier cuirassé des éperons au casque,
Et beau sur son cheval comme un Campéador,
Un homme souleva la grille de son masque
D’un gantelet d’argent tout damasquiné d’or.
Il cria, d’une voix faite pour les mêlées :
« Nous sommes les héros vivant dans les bouquins,
Et nous sommes sortis des phrases étoilées,
Et des vélins poudreux et des vieux maroquins !
Ton ami suscita brusquement nos alarmes,
Jusqu’au dernier soldat nous défendrons ces quais,
Nous avons dérouillé l’acier cruel des armes,
Les machines de fer ne nous vaincront jamais ! »
Les grands hommes fameux qui vivent dans les livres
Passèrent, étendards déployés dans l’azur.
Les Suisses du Baron Madruce étaient tous ivres,
Mais chaque rang avait l’alignement d’un mur.
Le général en chef se nommait don Quichotte,
Et d’Artagnan portait son fanion déchiré.
Je sentis une odeur d’ambre et de bergamote
Lorsqu’il eut disparu sur son cheval cabré.
Puis, on vit arriver dans un bruit d’épopée,
Des chevaliers errants les escadrons de fer,
Et chacun saluait largement de l’épée,
Je reconnus Roland, Lahire et Gaïffer.
Welf, Castellan d’Osborg, déboucha sur la place.
Il sonna de la trompe et leva son pennon.
Derrière lui, soudain, et dans un vaste espace,
Eviradnus passa près de Napoléon.
Les graves paladins sous leur bannière noire,
Les preux levant de durs et de candides fronts,
Étaient tous accourus des lointains de l’Histoire ;
Les canons de Rocroy barricadaient les ponts…
Ils allaient confondus… Près d’un légionnaire,
L’arbalétrier gascon, rusé, maigre et bavard,
Racontait ses exploits à des vieux de brumaire,
Du Guesclin chevauchait à côté de Bayard…
Soudain tout s’embruma… les soldats, les bannières,
Tout s’effaça d’un coup… Malgré le rideau lourd,
Ma chambre, ô mon ami, s’emplissait de lumières,
Et comme un exilé je rentrai dans le jour…
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L’amateur de choses anciennes quitte les quais et prend la rue de Seine.