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Sous la lampe à pétrole

Il n’est pas encore neuf heures et l’amateur de curiosités rentre chez lui.

Pendant son dîner, il avait posé le tableau enveloppé d’un journal et ficelé, sur une chaise, à ses côtés.

Son compagnon habituel, le bibliothécaire de la Mazarine, ne l’intéressait pas, et que lui importaient les assiettes, les verres et les tranches de bœuf saignant qui ne sont pas disposés pour l’éternité en natures mortes ?

Il avait hâte de revoir sa trouvaille.

Ce gué, ces petits personnages si spirituellement traités, cette tour cuite de soleil et à demi ruinée sur l’horizon, tout ce qu’il avait eu à peine le loisir d’examiner chez l’antiquaire, toute cette pâte et cette manière devaient être d’Hubert Robert.

Il rentre afin de nettoyer sa toile et de l’étudier.

Paris n’existe plus… Cette femme le frôle et qui pourrait être nue tantôt, dans son lit de célibataire, est-ce qu’elle vaut la peine qu’il réponde à son œillade ?

La couleur de sa peau, le dessin de sa hanche et le modelé de ses bras ont-ils seulement quelque valeur ? Si elle lui rappelait au moins quelque ardente courtisane du Titien, une aguichante roulure de Toulouse-Lautrec, ou une alerte et rousse blanchisseuse de Degas !

Au-dessus d’un toit, la lune traverse un nuage qu’elle verdit et sa clarté s’apparente assez exactement à celle d’une peinture qu’il trouva jadis, rue du Dragon, une esquisse de Joseph Vernet, qui le ravit toujours, mais cette lune véritable, ce ciel bleu-vert, toute cette nuit, il ne les voit que comme une copie de la toile au bas de laquelle et à gauche, il a fait surgir de la crasse qui les cachait les deux initiales du maître.

Le voici chez lui.

Il s’éclaire, bien entendu, au pétrole, et il allume une lampe assez mal essuyée.

Aucun amant pressé de jouir des trésors de sa belle, comme on disait galamment au dix-huitième siècle, n’a délacé un corsage avec autant d’impatience que le bon amateur de peinture a déficelé son paquet.

Il trempe un peu de coton dans une fiole emplie d’une liqueur sanguine et trouble, pareille à du jus d’orange, et il frotte la toile avec précaution.

La ouate qu’il examine est devenue noire, et cela le ravit.

Sous les enduits, il découvre quelques détails : la veste d’un petit personnage devient rouge, un arbre reverdit au bord d’une eau qu’on ne soupçonnait pas, et le coton trempé dans l’huile de lin crève comme un nuage sur le ciel culotté qui bleuit.

Ni l’auteur dont on applaudit, à cette heure, le premier acte, ni le monsieur qui offre, à ce moment, du champagne à une dame qui dîne avec lui et dont il suppute les charmes secrets et les vices qu’il espère, personne n’éprouve la joie silencieuse de l’amateur de peinture.

Au coin de la toile, sollicitées par l’huile additionnée d’alcool, les sept lettres prestigieuses viennent d’apparaître. Il avait vu juste, le tableautin est signé H. ROBERT !

Il se frotte les mains, il ôte un à un les dessins éparpillés sur son lit, et il se couche.

Sur une table, à côté de lui, il a posé la toile nettoyée, et il relit pour la centième fois les Carnets du père Corot qu’il doit savoir par cœur.

Il a sommeil, mais avant de s’endormir, il ôte l’abat-jour afin de mieux éclairer sa trouvaille.

La dernière est presque toujours la plus belle.

Il regarde les murs qui ne montrent en aucun endroit le papier gris-bleu dont il les fit tendre. Il y aura peut-être une place près de la cheminée.

Tout ce qu’il a découvert, jour par jour, lui apparaît dans un flamboiement. Il sourit doucement… il baisse la lampe et il s’endort pendant que la flamme qui fait le bruit léger d’un homme tirant sur sa pipe, n’est plus qu’une mince couronne clignotante, une bague d’or qui va se dissoudre, un petit nimbe bleuâtre qui essaye de lutter, de toutes ses forces palpitantes, contre la nuit.

Paris, 1921.

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