L’Hôtel
L’Hôtel des Ventes que les brocanteurs appellent tout simplement l’Hôtel, joue un grand rôle dans la vie de l’amateur, mais il n’y va presque jamais.
Il n’aime pas le neuvième arrondissement.
Lorsqu’il s’y hasarde et qu’il y a un embarras de voitures à l’un des carrefours de la rue Drouot, il se demande ce que dirait Nicolas Boileau-Despréaux, qui écrivit un poème épouvanté sur la circulation dans les rues de Paris vers 1730.
Qu’eût dit le Législateur du Parnasse s’il eût pu voir l’embouteillage que font les camions automobiles, les taxis, les autobus, tous les grands pachydermes butés, brutaux et têtus dont les moteurs pétaradent et dont les trompes barrissent !
L’amateur paisible se sent mal à l’aise dans ce quartier de négoces tumultueux. Qu’irait-il faire d’ailleurs à l’Hôtel des Ventes ?
Il est aux mains d’une bande organisée qui a ses lois et ses mœurs, sa religion et sa langue et qui n’abandonne aux petits curieux que d’insignifiantes miettes.
On a tout dit de cette maison qui ressemble à un théâtre mal tenu de sous-préfecture et qui sent le hangar de chiffonnier, la salle d’attente où ont dormi des émigrants qui vont d’Odessa à Buenos-Aires sans changer de linge, le matelas qui n’a pas été cardé depuis vingt ans, le parapluie mouillé et la fuite de gaz, le cataplasme, le cafard et cette odeur que pourrait avoir une valise renfermant depuis 1871 une chemise de cocotte, des mèches éventées de lampe à pétrole, et des souliers moisis enveloppés dans le pantalon crotté d’un communard !..
Ces relents sont réservés aux salles du rez-de-chaussée, quand on vend, après décès, de lamentables mobiliers, des buffets de bois blanc au brou de noix qui semblent avoir toujours été vides et qui n’ont certainement jamais contenu ni gigots froids, ni poulets à la gelée ; des sommiers étoilés de tâches huileuses, des oreillers de maison centrale, des nippes de suicidé, des chapeaux démodés qu’on ne coiffa qu’une seule fois, pour un mariage qu’on regretta pendant toute la vie ; des bicyclettes rompues, mille choses usagées, tristes, sales et mortes que domine toujours un mannequin de couturière en chambre.
Quand il pleut sur les parapluies luisants et les capotes des fiacres qui passent rue Drouot, par les aigres et mous après-midi d’hiver ou d’automne, l’horreur de ces salles est unique.
Le commissaire qui préside à l’éparpillement de ces pouilleries a l’air navré d’un qui vendrait ses propres hardes à l’encan, et le public qui se presse devant lui va du chand d’habits au petit ménage de Ménilmontant ou de la Villette qui cherche, à vil prix, une table de cuisine et deux chaises cannées.
Le premier étage est plus luxueux et les odeurs y sont plus distinguées.
Ce qu’on y expose et ce qu’on y disperse sort de quelques appartements plus bourgeois et plus artistiques.
D’élégantes visiteuses y apportent quelquefois des parfums soignés.
Comment examiner à loisir ce dont on aurait envie ?
Des employés qui tiennent du déménageur et de l’homme d’équipe élèvent des cadres fulgurants qu’ils promènent rapidement devant une assemblée de curieux, pendant que les commissaires-priseurs dirigent ainsi que des chefs d’orchestres, du manche noir de leur marteau, l’andante du marché, l’allegro précipité des enchères et le presto final des achats et des adjudications qui ressemblent à des rapts violents et à des vols.
On y vend des meubles, des timbres-poste, des collections de papillons et de fossiles, des tapisseries de haute laine, des céramiques, des boîtes, des statues et des tapis.
L’amateur de curiosités sort chaque fois épouvanté des salles où sont accrochés ces derniers, lorsqu’il s’y faufile par mégarde.
Des Orientaux vêtus à la mode du jour, mais qui n’ont probablement pas de chaussettes dans leurs bottines à tiges de chamois, s’y concertent et montrent des profils de béliers ourlés d’une frange d’astrakan.
Ils ne sortent jamais de cette salle pour assister aux autres ventes.
Ils ignorent la peinture et les belles éditions, les livres rares vêtus de pourpoints de cuir comme de vieux cavaliers français.
Ils ne savent lire, probablement, que ces versets dont les caractères sont en forme de crabes et de ficelles rôties.
Mercantis, ruffians, patrons de bazar ?
On ne sait pas. Derrière eux, le mur tendu d’Andrinople écarlate recule…
On aperçoit une montagne pelée que bénit un cèdre… une tente au seuil du désert, la cale d’un navire pleine de captives, des soutes obscures et fraîches, et on imagine d’étranges commerces du côté de Smyrne et d’Alexandrie.
Quand on passe près d’eux, on entend un sabir guttural de pirates, ou un zézaiement de rastaquouères, s’ils parlent français.
Les filles qui font les couloirs de l’Hôtel ne se soucient jamais des maniaques de peintures et de poteries, mais elles connaissent ces sidis, comme elles les appellent, et ils pourraient, en effet, leur vendre des tapis, des fourrures et des perles, si elles faisaient fortune, ou leur donner l’adresse d’une maison close du Caire, si la panade et la débine s’obstinaient.
⁂
L’amateur ne s’intéresse pas très sérieusement aux ventes de l’Hôtel Drouot, quand il y va.
Il écoute vaguement la voix d’un commissaire-priseur :
— « Le numéro 14… Une vierge attribuée à Raphaël… On demande 15.000… à 6.000 on commence : 6.500… 7.000… 7.600… 8.000… »
Il sait que ce n’est pas pour lui, mais le décor et les petites comédies qui s’y jouent l’amusent quelquefois.
Chaque salle lui offre de quoi faire plusieurs voyages intérieurs et les rêves les plus mélancoliques.
Devant la glace d’une psyché, il voit une jeune femme blonde, sortant du bain.
Elle habitait rue Bréda ou rue La Bruyère. Elle s’asseyait sur ce pouf quand le coiffeur venait l’accommoder, et c’est sur ce canapé que l’ami sérieux, bedonnant et chauve qui l’entretenait, la surprit, nue, avec un godelureau en chemise.
Outré, il avait coupé les vivres et les meubles avaient échoué là…
Les héritiers d’un vieux célibataire préfèrent les billets de banque aux tapisseries et aux tableautins de 1830 dont leur parent qu’ils connaissaient à peine, eut la manie.
Voici le fauteuil à oreilles dans lequel il s’asseyait, au coin du feu.
Rien n’existait quand il avait trouvé un carré de verdure, une toile de Deveria.
Tous les sièges qui meublaient son appartement semblent neufs quoique très vieux. On devine qu’il se servait toujours du même, comme les hommes seuls qui ont des habitudes profondes.
Il habitait sans doute rue de Verneuil ou rue Visconti, et il faisait chaque jour, à la même heure une promenade le long des quais.
L’amateur a de la sympathie pour lui, il eût voulu le connaître, et il déplore, dans cette vaste salle tendue de rouge, que ses meubles et ses tapisseries soient un peu perdus, car une table, au milieu de l’immense pièce, fait penser à un guéridon au beau milieu du Pont-Neuf, à midi, un jour d’été où ne passerait aucune voiture.
⁂
La brocante déborde autour de l’Hôtel, jusque dans les rues qui l’avoisinent, jusque chez les marchands de vins.
De petites expositions qui ne sont pas à négliger s’y font devant un verre de bière ou de vin blanc.
Les chineurs apportent là ce qu’ils ont glané.
Eux, les marchands, et quelques acheteurs fidèles, composent presque exclusivement la clientèle de ces bistros.
C’est à peine si quelques ouvriers viennent y boire un canon, et ils ne sont pas étrangers à la confrérie, puisqu’ils travaillent chez les emballeurs de meubles anciens et d’objets d’art qui sont nombreux autour de l’Hôtel, rue Chauchat, rue Rossini, et rue Grange-Batelière.
On y voit un cocher de temps en temps. C’est celui qu’un collectionneur a retenu pour emporter à l’autre bout de Paris un cadre trop lourd, une glace, des vases ou une toile trop volumineuse.
L’amateur de curiosités aime ces petits cafés.
L’Hôtel y jette quelques épis, quand la moisson est faite, et sur les tables de marbre on peut parfois trouver à bon compte, une pierre gravée, un dessin, un morceau de peinture, des bibelots et des cadres, entre un petit noir et une topette de vin clair…