‹ L’Arbre qui saigneChapitre 11 sur 21 · Le Toit

Le Toit

Ôtoit de mon enfance heureuse et ivre, toit
De l’étable, cher toit aux herbes familières,
Qui sait si les oiseaux encore viennent boire
L’eau que la douce pluie à tes mousses versait,
Et si d’autres enfants, sur tes tuiles en pente,
Grimpent à deux genoux vers ta crête qui tremble,
Pour te voir à leurs pieds fleurir et décliner !

L’automne, un beau figuier l’ombrageait d’un côté,
Qui trempait au puits noir et croulant ses racines.
Le puits laissait autour de sa bouche courir
Une barbe de ronce et de pariétaire,
Et quand tu voyageais, hésitant à la fois
Si tu marchais dans l’arbre en fruits ou sur le toit,

Les figues te venaient toutes seules aux lèvres.
Il était clair, léger, sauvage et frissonnant
Comme une âme qui s’ouvre et frémit à la vie,
Et les fleurs simples et divines du printemps.
Le vêtissaient de leur humilité splendide.
Les marguerites, les coucous d’or, les petites
Violettes aussi l’habitaient, et le lierre
Tenace ; il y avait encor la campanule
Blanche et rosée, et des touffes de saponaire,
Et, jaune comme le soleil, la renoncule
Qui porte haut sa tête orgueilleuse et son cœur.
Les pieds furtifs du vent échangeaient mille jeux
Au sommet tendre et retombant des graminées,
Les violiers filaient leur pourpre safranée
Et s’embaumaient en paix dans leur propre senteur.
Ah ! si tu l’avais vu, l’été, le soir, à l’heure
Où la lumière calme au couchant allongée
S’étendait sur le toit complaisant et penché,
Il éblouissait plus, dans sa décrépitude,
Que le roi Salomon de sa gloire escorté,
Ce jardin entre ciel et terre suspendu,
Qui faisait, sur sa pente en fleur, rose et dorée,
Onduler un manteau d’herbes et de parfums.
L’après-midi, des chats y rôdaient un à un,
Se coulant au rebord du mur qui se descelle,
Muscle après muscle, avec une lente souplesse,
Ou bien, renflant le dos et buvant la chaleur,
Et, si quelque gravier parfois tressaille et roule,
Entre-bâillant la fente étroite de leurs yeux,
Épiaient le silence ou telle aile qui bouge.
Et le toit où hantaient les bêtes de velours
Était profond comme une jungle apprivoisée

Où se serait sous les feuilles insinué
En silence un troupeau de petites panthères.
Mais qu’il était riant et doux, par une averse
De printemps, quand l’ondée, aux rigoles des tuiles,
Tintait, et, tout luisant de soleil et de pluie,
Qu’il se gonflait comme une éponge humide et verte.
C’est à travers ta chair vraiment que tu sentais
Les délices de l’eau pénétrer et bruire,
Et c’est dans tout ton cœur que le cher toit chantait.
Et, quand la nue au ciel ouvrait une embellie,
Sur ses mousses alors comme il étincelait
De cent éclairs de fleurs, de rayons, et d’abeilles !

Ôtoit de mon enfance heureuse, ô mon beau toit,
Mystérieux, mouvant, serré comme les bois,
Où le vent du matin soufflait dans l’air humide
Des odeurs de fenouil, de violette et d’ache,
Ô toit de mon enfance écoulée, ô terrasse
Qui penche, invitant l’âme aux molles rêveries,
Qu’ont-ils fait de ta robe adorable de feuilles,
Et ta couronne vive, au millier de couleurs,
De folle avoine et de suave giroflée,
Ils te l’ont sans douceur et sans art arrachée,
Et ton figuier que ta rosée absente irrite,
N’ombrage plus qu’un champ désert de tuiles nues !

Fontaine de beauté qui jamais ne taris,
Mes larmes d’autrefois, qu’êtes-vous devenues,

Et, comme une eau qu’épanche une source secrète,
Ne saurez-vous donc plus la faire refleurir,
Mes larmes, la jalouse et divine merveille
Dont j’ai gardé le rêve et le pur souvenir ?
Et qu’importe après tout qu’un jour tu reverdisses,
Puisque mes yeux mortels ne peuvent plus te voir,
Et c’est en mon cœur seul que vivent tes délices,
Ô toit de mes beaux jours passés, ô mon beau toit !

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