L’Écorché
Marsyas, enchaîné dans des tresses d’écorce,
À la fourche de l’arbre expiatoire pend.
Ramassé sur lui-même et taciturne, il sent
Hors de son corps s’enfuir ses veines et sa force.
De grands lambeaux de peau décollée et saignante
Sur ses membres affreux retombent et dégouttent,
Et, de toute son âme expirante, il écoute
Gronder vers lui, comme un orage, le silence
Exécrable du ciel, de la terre et des vents.
Dans son esprit subtil et formidable il roule
Des choses à penser si sombres ou si douces
Que parfois il grelotte et froisse au tronc rugueux
Ses pieds béants crispés sur leur horrible plaie.
Ce sont les jours lointains où le monde était jeune
Et dans sa flûte ouverte à tous les bruits chantait,
Et lui qui méditait au seuil de sa caverne,
Et soudain dans un seul accord faisait tenir
L’aube et le crépuscule et toute l’harmonie
Que rendent dans les airs la mer et la forêt,
Puis l’immense rumeur autour de la rencontre,
Le défi, le concert avec le dieu, la honte
Et la défaite, et, comme un infâme trophée,
Au-dessus de sa tête, en débris et clouée,
La syrinx dérisoire aux roseaux qui se plaignent
Et dispersent encore un murmure étouffé,
Tout le poids de son corps à ses paumes trouées,
Et sa chair qu’on divise en cuisantes lanières,
Et, plus rare que son supplice, le tourment
De voir ses frères l’abandonner, maintenant
Que ses lèvres vont respirer leur dernier souffle.
Mais son cœur est plus haut que la mort, et, s’il souffre,
Les yeux fermés, la bouche obstinée et muette,
Il se dresse insensible et sourd à son malheur,
Et ce n’est que son sang que son visage pleure,
Et, bien qu’il sache qu’il va mourir, il se tait.
Seule et fidèle, au pied de l’arbre, et résignée,
La compagne des jours passés est demeurée.
Sur ses genoux assis et tranquille elle berce
Un tendre enfant à sa mamelle suspendu,
Et sans voir, sous la nuit prophétique des branches,
La face épouvantable et sombre qui se penche,
Ni, jusqu’à la ceinture au saule retenue,
Et l’horreur soulevant ses cheveux, la dryade
Qui dans tous les sens plie et tente de s’enfuir,
Elle épanche comme un intarissable fruit,
Son sein profond qui puise à la source des races,
Et ses mains embrassant cette innocente chair,
Et son regard couvant ces lèvres qu’elle allaite,
Et son front attentif semblent se refermer,
Pour plus la faire sienne et la mieux enfoncer
Dans sa poitrine où parle un cœur grave et sublime,
Sur toute la douleur qui bat et qui palpite
À la fois dans son âme et sur l’arbre sacré
Qui doute si c’est lui qu’on déchire et qui saigne
Ou le vivant fardeau dont il est accablé,
Et qui sent devenir ses rameaux et sa sève
Et le triste soupir qui le tient agité,
La respiration farouche et haletante,
Les membres et le sang même de Marsyas.
Tout à coup, du milieu d’un écrasant silence,
Une voix s’éleva, qui criait :
— Marsyas !
Seul le pin magnanime où l’Écorché, les bras
En croix, laissait sur lui la noire mort s’étendre,
Continua de se lamenter.
Par trois fois,
Douloureuse, ironique et cruelle, la voix,
Poussant dans l’air le même appel, se fit entendre,
Et, rien ne répondant encore, elle reprit,
Stridente comme si la terre l’eût tirée
Du fond même de ses entrailles déchirées :
— Marsyas, Marsyas, ô toi qui vas mourir,
Ta superbe, dis-moi, qu’est-elle devenue,
Qu’as-tu fait, Marsyas, de ta divinité,
Et de ta force et de ta gloire si vantées ?
Aujourd’hui te voilà lié, sanglant et nu,
Toi, Marsyas, habile aux ruses et aux nombres,
Qui simulais, avec l’avoine ou le roseau,
La couleuvre et le cygne expirant et le rauque
Ramier qui se consume et sanglote dans l’ombre,
Et la plante elle-même où ta flûte était prise,
En sa propre forêt mouvante et déliée
Par ton souffle subtil et fort multipliée
Et se raillant au creux évidé de sa tige !
Marsyas, qu’as-tu fait des bois et des fontaines,
Et de Pan vagabond qu’enchaînait à tes lèvres
La mesure inspirée aux sources et aux feuilles
Par la syrinx aiguë où ton chant modulait
L’herbe qui lutte avec le vent et l’eau qui pleure ?
Marsyas, Marsyas, qu’as-tu fait de tes frères ?
N’entends-tu pas, du sein de ses antres secrets,
La terre t’écouter, suspendue et muette,
Et supplier qu’enfin tu lui rendes son âme ?
Allons, toi qu’on disait invincible au combat,
S’il est vrai, par ton art savant et redoutable,
Que tu fis déborder les fleuves autrefois,
Emporte ton gibet sur ton épaule et marche !
On t’attend, Marsyas, descends, ou je vais croire
Que la peur a glacé ton cœur tremblant et lâche,
Et qu’il avait raison, le dieu jeune, le dieu
Triomphant, qui soumit ta flûte injurieuse,
De prétendre que tu ne savais, comme une outre
Pressée exhalerait un son aigre et perçant,
Que gonfler au hasard et dégonfler tes joues,
Et que tu n’étais bon qu’à ramasser à terre
Des pipeaux diffamés et vils et seulement
Propres à déformer la bouche des déesses.
Réponds, ou s’il existe encor quelqu’un de ceux,
Satyre ou chevrier, qui suivaient, curieux
De ta route et ravis sur ta trace fidèle,
Et désormais sans voix et désolés, qu’il vienne
Et te flagelle avec ta peau vive écorchée,
Et, les vengeant sur toi qui les as délaissés,
Qu’il te maudisse !
Alors, comme on soulève un monde,
Entr’ouvrant pesamment ses paupières profondes,
Et redressant sa tête effroyable à demi,
Marsyas peu à peu s’émut et l’on eût dit
Que le vent du destin par ses lèvres hagardes
Soufflait, et que ses yeux aveugles regardaient
On ne sait quoi d’immense au-delà de l’espace :
— Qui parle, et quelle voix offensant les ténèbres
Où la nuit en silence et mon âme s’écoutent,
Me force de si loin à remonter au jour ?
Pourquoi m’arrachez-vous à la mort bienfaisante,
Et n’ai-je pas d’assez d’amour et de souffrances
Acheté le divin sommeil où je descends ?
Qui m’appelle ? est-ce toi, ma sœur et mon épouse,
Dont le calme courage assista ma douleur ?
Pourtant, non plus que moi, tu n’as versé de pleurs,
Lorsque je fus couché, saignant et sans défense,
Sous le roseau tranchant, par Apollon jaloux,
Et d’ici je n’entends s’écouler goutte à goutte
Et tomber que ton lait qui va, par tous ses membres
Se convertir en vie et nourrir cet enfant
Où ma chair à ta chair profonde s’est fondue.
Ou toi qui non content, sur l’écaille sonore,
De m’avoir détrôné, me railles, moi vaincu,
Et brûles d’ajouter à mon supplice encore ?
Que te faut-il de plus, j’accepte mon malheur,
Et si j’ai durement éprouvé ton orgueil,
Lorsque tu me prenais tout le sang de mes veines,
Je sais aussi, quand ta vengeance est satisfaite,
Que ton âme, sans nul souci des tristes plaintes,
Se réjouit au sein de sa divinité,
Indifférente aux maux par ta main dispensés.
Ah ! je te reconnais maintenant, sombre, empreinte
Du fraternel ennui dont je péris moi-même,
Voix lamentable, voix sinistre de la terre,
Qui m’assièges de ton adieu désespéré.
Hélas ! nourrice, tu le vois, ton premier-né,
Ton fils, qui te rendait en musique le nombre
Informe que ta bouche héroïque exhalait,
Marsyas, impuissant, humilié, succombe,
Et se sépare de ta gloire désormais.
Certes je te chéris davantage, ô ma mère,
Pour ta sollicitude et ton suprême appel.
Je ne suis donc plus seul ! et moi qui t’accusais
Et vous cherchais en vain, grottes, et vous, feuillages
Et murmurantes eaux, et vous encor, bouviers,
Qui, du moment que l’arbre allongeait son ombrage,
Croisiez sur vos bâtons vos mains et m’écoutiez
Sur ma flûte qui vous faisait oublier l’heure !
Vous m’aimez, vous m’aimez, je le sais, et je meurs !
Heureuses cependant ma mort et ma mémoire,
Puisque, avant d’expirer, je vois couler vos larmes !
Et toi qui vas peut-être accabler mon courage,
Mère au cœur partagé de détresse et d’espoir,
Ne pleure pas, je suis éternel comme toi.
Ne vois-tu pas mon sang, sur ton sein innombrable,
Ruisseler comme un fleuve et jamais ne tarir,
Et mes membres qui dans ces branches s’entrelacent,
Et dans tes profondeurs, terre, vont se nourrir,
Et ma peau brute, au vent remplie et suspendue,
Et sur le mode pur de la flûte tendue,
Se mouvoir d’elle-même et gémir, si la brise
Tire de la syrinx un accord au hasard ?
Ta substance, en ma chair ils l’ont voulu détruire,
Mais tant qu’il y aura des roseaux et quelque arbre
Qui, dans ton souffle pris, s’élève résonnant,
Et des cœurs où s’agite un musical silence,
Et celui-ci, ma force et mon sang prolongés,
Je saurai vivre.
Et lui, qui m’a précipité
De mon règne puissant et doux dans cet abîme,
Qu’il triomphe vainqueur, Apollon, sur la lyre.
Je n’ai point contre lui de haine, mais qu’il sache
Que nous sommes tous deux égaux devant ta face,
Et que si mon destin voulait que ma vieillesse
Cédât à sa jeunesse heureuse, un jour viendra,
Un jour qui n’est pas loin, mère, où tu le verras
Décliner de son règne et n’être plus qu’un spectre,
Et fuir, pâle et honteux comme une ombre, chassé
Devant le dieu nouveau par ta force enfanté.
Les hommes et les dieux sont vains, toi seule existes.
Moi, je meurs, ou plutôt je renais, et ne quitte
Le jour que pour rentrer en toi qui m’as porté.
Je sens partout m’étreindre une écorce animée
Et je n’endure plus mon corps dépouillé vif.
Un autre sang circule en mes veines plus lentes,
Et si je ne vois plus ton visage, il me semble
Que je t’entends battre à grands coups dans ma poitrine.
Sur ma tête l’ombre et le vent viennent lutter.
Harmonieux et stable, à toi je m’enracine,
Et, sans peur d’épuiser tes mamelles divines,
Je participe enfin de ton éternité.