Des Masques dansent
Les deux poings sur les côtés,
Marionnette, marionnette,
Les deux poings sur les côtés,
Marionnette va danser.
Aux accords d’une musique grinçante et folle,
Des masques dansent sous les kiosques.
Sous des kiosques de verre qui recourbent leurs dômes,
Dans un jardin aux teintes fanées,
D’un pied boiteux, alternatif et cassé,
Les masques dansent et sautent.
Ils sautent et se démanchent avec des gestes de poupées,
Tout autour du bassin glacé
Dans sa ceinture de rocailles,
Et poussent des appels d’alouette ou de caille,
— Ah ! l’odeur des feuilles, et cette saison si froide !
Ou bien, comme une troupe stridente d’oies
Qui se poursuivent de tout leur long col éperdu,
Discordants, baroques, à la file,
Ils vont, poussant d’aigres cris.
Àtravers le squelette figé des branches dures,
Pendent de précaires et serpentines chevelures,
Peintes d’azur, d’orange, d’améthyste ou de pourpre,
Qui s’enroulent, palpitent et se déroulent
Contre un ciel opaque et laiteux,
Couleur de vitre dépolie,
Derrière lequel passent et s’estompent les heures
Dans une fourrure d’ouate grise.
Et la terre envoie au ciel de beaux flocons
De neige factice et multicolore
Qui s’éparpillent, voltigent et tourbillonnent
Et finalement retombent.
Et sans cesse les masques tournent en rond,
Ainsi que dans les foires,
Les petits chevaux de bois
Qui donnent mal au cœur à les voir se poursuivre,
Sans pouvoir se rejoindre, étant toujours en retard,
Ou comme la manivelle des orgues de barbarie
Qui ne savent que moudre notre mélancolie,
Par les après-midi d’automne et de brouillard,
Ou bien encore comme la ronde des sphères
Qui pivotent aussi sur elles-mêmes
Comme de ronflantes et ivres toupies,
Et qui, chacun le sait, font des musiques,
Par l’infini vaste, aveugle et nu,
Que nul pourtant n’a jamais entendues.
Hélas ! masques, n’êtes-vous pas las
De danser et de tourner sans relâche
Et d’agiter à nos yeux blessés
Tant de nuances criardes et de fausses étreintes ?
Et toujours à vos lèvres la feinte
De ce sourire peint et doré !
Est-ce de fard ou de sang que vos bouches sont rouges ?
Ah ! si vous saignez, nous n’en voyons que le mirage,
Et saurons-nous jamais, sous vos défroques balourdes,
Départir où sont les sages ou bien les fous,
Et lequel seul est le vrai de vos deux visages ?
Peut-être ces grimaces et ces faces hilares
Cachent-elles des traces de larmes,
Et celles-ci, vermeilles, parlantes et splendides,
Des bouches triviales et des yeux louches,
Et d’autres, douloureuses et mélancoliques,
La plus ignoble joie, et, peut-être toutes,
La morne indifférence et le pesant ennui
Et ces manières funèbres et convulsives
Qui font qu’on se cramponne à de navrants plaisirs
Comme aux lisses parois d’un abîme.
Masques, dites-moi, masques, quel démon vous pousse
À mentir de la sorte aux autres et à vous-mêmes ?
Seriez-vous par hasard jaloux
D’imiter les grâces anciennes
Et les défuntes élégances
D’un siècle frivole et charmant
Dont vous avez à votre manière la nostalgie ?
Ah ! pensez-vous, les entreprises et les intrigues
Et quel divin marivaudage,
Sous ce velours qui prête à toutes les méprises,
Et dire : mon cœur ! avec cette voix qui gouaille !
N’est-ce pas que plus d’un parmi vous, masques,
Arlequin, Colombine, Gilles,
Se joue, et de bonne foi, la Nuit bergamasque,
Ou bien, Clitandre, Alcindor, Cydalise,
L’Embarquement pour Cythère ?
Qu’elle est traînante et triste, votre comédie,
Sous ce ciel fangeux, inerte et blême,
Et cependant que je vous aime
Et que je vous envie aussi, masques, mes frères,
Même avec vos paillettes dédorées,
Et vos vestes de soie éraillées,
Et votre sceptre de clinquant,
D’essayer à tâtons ce mensonge éclatant
Qui trompe votre soif aveugle de chimères,
Et, quel que soit le vin où vous trouviez l’ivresse,
D’échapper pour un jour au vide de vos âmes !
Mais qu’elles sont piètres, vos Saturnales !
À quoi bon vos danses et vos cortèges,
Et ces gestes qui mettent bas toutes pudeurs,
Et ces aigres roseaux qui sous vos lèvres pleurent,
Si vous devez, demain ou ce soir,
Retomber à vos tristes chaînes
Et dépouiller ces pourpres provisoires !
Ne saurez-vous donc jamais
Que plus on met de masques et plus belle est la vie,
Et que pour l’emporter sur elle qui vous ment,
Il faut tenir devant sa face travestie
Le miroir éternel de vos déguisements ?
Elle fuit et s’efface comme une ballerine
Qui tourne aux lumières, sur les tréteaux,
Et ne laisse aux bras qui l’invitent,
Que le reflet et l’ombre de ses oripeaux.
Elle vous enseigne à devenir les mimes
De vos propres douleurs et de vos propres joies,
Et c’est sans doute, masques, pourquoi,
Sous la fausse confidence de vos rires,
Et sous la contrainte de vos larmes figées,
Vous êtes vraiment comiques à sangloter,
À moins que ce ne soit vous-mêmes que vous raillez,
Et l’apparence de votre ironie
Qui se retourne contre votre bouche et vos yeux,
Et vous pénètre jusqu’au cœur
Comme une pointe qui vous déchire !
Il serait temps enfin que vous changiez d’enseignes
Et de vous rompre à toutes les métamorphoses,
Car vous êtes par trop toujours les mêmes,
Avec vos faux-visages blêmes
Ou barbouillés d’écarlate et d’ocre !
Et en attendant la mort vous entraîne
Vers quel cloître, le savez-vous, masques ?
Où vous enchaînez une danse macabre
De rois, de bouffons, de papes,
De reines et de courtisanes,
Que mène en grinçant du violon
Un squelette qui fait des grâces.
Où courez-vous et sur quel tourbillon
De ronde folle et de valse poignante
Le vent de la nuit qui s’avance
Vous emporte-t-il, masques, vous et nous tous ensemble,
Et votre neige blafarde de papier,
Et vos manteaux de cour illusoires,
Et vos obscénités dérisoires,
Tout autour du bassin aux cascades gelées,
Sous la glace sans tain du firmament
Où, parmi les lampadaires électriques
Dont les globes orangés et violâtres s’irisent,
On voit tout à coup pendre sournoisement
Une lune hagarde comme une tête coupée,
Qui, de ses yeux vitreux et vides de poupée,
Rit de vous voir danser et fuir, et de loin vous guette.
Rentrez dans vos coulisses,
La mascarade est finie.
Ainsi les masques font,
Comme les petites marionnettes,
Trois demi-tours et puis s’en vont.