Le feu de joie de la Saint-Jean
Feu de joie, feu, feu de joie,
Feu de la Saint-Jean d’été,
Par les plaines et les vallées,
Jaillis de ta prison de bois,
Scintille, danse et flamboie,
Fais-nous un rouge et clair brasier,
Feu de la Saint-Jean d’été,
Feu de joie, feu, feu de joie.
Que la montagne, cette nuit, est douce,
On y sent une langueur secrète !
Elle est si vivante, si tendre et si tiède,
Qu’elle semble toute de velours et de mousse.
Sur le ciel de sombre saphir
On dirait qu’elle respire
Comme une profonde poitrine humaine,
Et parfois retient son haleine
Pour se replier en silence
Avec plus d’amour et d’espérance,
Sur le cher miracle dont l’attente
La suspend, agenouillée et flottante
Comme une transparente brume d’encens,
Au bas de la robe du firmament.
Feux de joie de la Saint-Jean,
Feux de joie, grands feux de joie,
Allumez-vous tous à la fois,
Feux de bois de hêtre ou de chêne,
Feux de branches, feux de bruyères,
Feux de cyprès et de bouleau,
Feux d’écorces et de copeaux,
Feux d’herbes, feux de feuilles sèches,
Allumez-vous tous à la fois,
Feux de joie, beaux feux de joie.
Un à un, sur la montagne,
Comme les étoiles au ciel,
Ou les bâteaux de pêche, le soir, sur la mer,
Ils naissent et s’élèvent, tranquilles, dans l’air calme.
Certains, sans doute sur la grand’place du village,
À mi-côte, semblent brûler avec bonhomie.
Ils répandent la flamme douce, égale et vive,
Des bûches franches et des bourrées,
Et la nuit alentour s’éclaire
D’agiles et mouvants reflets
Où l’ombre apparaît noire, écarlate et dorée.
D’autres, lointains et perdus sur les cimes,
Au froid pays des châtaigniers et des fougères,
Où règnent des plateaux de longues prairies,
Jettent un vague et pâle éclat d’astres qui s’éteignent
Dans un éther vide et glacé.
Il y a aussi des feux de charbonniers
Aux carrefours de la forêt hospitalière.
La sève fume, le bois vert siffle,
Les troncs où serpentent des racines de lierre,
Font des palais d’escarboucles pour les sylphes
De l’élément ailé, redoutable et subtil,
Et les bons charbonniers, assis en rond,
Rient de toute leur face de suie aux dents blanches,
Comme de bienfaisants démons,
Avant d’aller dormir dans leur maison de branches
Tapie au cœur des bois profonds.
Autour du feu dansons la ronde,
La ronde des quatre saisons.
Hiver, été, printemps, automne,
Tous il faut que nous y passions.
Si l’une de vous s’embrouille et tombe,
Elle embrassera
Celui qui suivra.
Allons, tournez, la brune, la blonde,
Choisissez votre amant,
Il n’est si beau fiancé qu’on ne prenne
À la nuit de la Saint-Jean.
Il y a aussi des feux par les plaines
Et par les champs où Juin, splendide et délicieux,
Se repose de ses ardeurs,
Mollement couché au creux des meules hautes.
Juin sommeille et les foins séchés embaument,
Et parfois, entr’ouvrant les yeux,
Il dit : ce n’est pas le jour encore,
C’est la lune qui joue avec les blancs tilleuls.
Et se retournant, tout engourdi de chaleur,
Il se rendort jusqu’à l’aurore.
Et il y a des feux dans les villes,
À l’orée des louches faubourgs,
Des feux maigres et souffrants, et qui semblent tristes,
Que des enfants trop sages, aux fronts trop lourds,
Contemplent gauchement et sans rien faire,
Tout en regardant avec envie courir les autres.
Par moments, l’un d’eux, pour ne pas rester en arrière,
S’élance pour franchir la flamme et saute,
Et on le relève aussitôt,
Sa petite face changée en braises vives.
Il y a des feux par les plaines et par les villes.
La flamme est rouge, aiguë et claire,
La fumée est blanche et légère
Et s’envole par-dessus les toits.
L’air fragile ondule et vacille,
Et l’auge où les troupeaux vont boire,
Dans son eau verdie et tranquille
Creuse un profond et muet abîme
Où se tord un bel incendie
Qui renverse et porte jusques aux cieux,
La danse de l’eau, de l’air et du feu.
Feu, révèle-nous tes arcanes et ta légende.
Parle-nous de ton cher lutin, la salamandre
Qui se rafraîchit à ta ferveur
Et vit heureuse où d’autres meurent.
Dis-nous tes luttes et la naissance du monde,
Quand ton esprit parut sur la face des ondes.
Chante-nous la ronde du Zodiaque
Et l’incantation de Zoroastre,
Brandis la torche de Prométhée
Et les langues du Buisson ardent,
Profère le verbe éblouissant,
Par qui toutes choses furent créées,
Et qui rendait brûlante la bouche des prophètes.
Fais-nous entendre aussi l’hymne des grands ancêtres,
Agni, pur, bienfaisant, unique et premier dieu,
Agni, force innombrable et profonde du feu,
Gouffre préexistant, sans limite et sans forme,
Où tous les dieux viennent s’éteindre et se confondre.
Feu, célèbre la fête terrestre du solstice,
Et rends grâces à ton père le Soleil,
Source de toute joie et de toute justice,
De t’avoir fait si beau, si vaste et si vermeil.
Rappelle-nous les jours anciens de Rome,
Quant tu te recueillais dans tes cendres fidèles,
Au fond d’un âtre perdu du Latium.
Apprends-nous la magie des rites éternels,
Et le secret par lequel on t’enchante
Et t’oblige à céder à la parole humaine.
Feu, notre seigneur, notre maître,
Adoucis ta vigueur méchante,
Deviens notre bon serviteur,
Sois la main qui guérit et non qui brûle,
Et préserve-nous de toute souillure,
Dieu lare, dieu protecteur.
Mais voici l’aurore, tu déclines,
Les lèvres de l’horizon pâlissent,
Et Juin se réveille en étirant les bras.
Adieu, cher feu, tu reviendras.
Ne te laisse pas prendre aux pièges
De l’hiver sournois et renfrogné,
Mais franchis vents, glaces et neiges,
Et de nouveau, nous te ferons un beau foyer.
Reviens donc à la saison prochaine,
Par les vallées et par les plaines,
Sur la montagne et dans les bois,
Feu de joie, feu, feu de joie…