Le Bateau chargé d’oranges
C’était un bâteau chargé d’oranges
Amarré dans le port du canal.
Sur l’eau huileuse, morne et plane,
Allongé comme une bête géante,
Il sommeillait, et parfois sa coque lourde,
Sans rames, voiles ni mâture,
Se balançait, quand les écluses
Au loin ouvraient leurs vannes avec un bruit sourd,
Et se précipitaient par toutes leurs bouches.
Et d’un bord à l’autre bord,
Du gouvernail à la proue,
S’écroulaient les pommes d’or
D’Afrique, de Valence et des Baléares,
Que des hommes au torse de bronze
Déchargeaient dans des paniers tressés de sparte.
Droits sur leurs jambes hautes, et la tête à l’ombre
De leurs chapeaux de paille aux grandes ailes,
Ils vidaient leurs pesantes corbeilles,
Et de nouveau gravissaient la passerelle
Où s’égouttait la trace humide de leurs orteils,
Et gravement recommençaient.
Et toujours la barque semblait pleine,
Tant les beaux fruits d’écarlate et de chrome,
Innombrables et pressés, par tas s’amoncelaient
Et jamais ne diminuaient.
Par intervalles, il en roulait sur le quai,
Que des fillettes brunes, dans un pan de leur robe
Ainsi que des balles de pourpre,
Ramassaient et se disputaient à la course.
Et parfois, ne pouvant les contenir toutes,
Elles se baissaient pour les reprendre à terre,
Et, comme de petites Atalantes,
Se laissaient vaincre pour une orange.
Une dernière fois les hommes remontèrent
Et sur le cabestan enroulèrent les câbles,
Et, l’escale étant finie,
Le bâteau s’ébranla sur ses amarres,
Et, traîné par deux chevaux obstinés et tristes,
Qui faisaient un bruit monotone de sonnailles,
Il s’en alla vers le Midi.
Et nos cœurs démarraient avec la barque
Qui descendait le long des berges du canal,
Maison flottante au ras des prairies
Et qui fume, le soir, vers une voûte d’arbres.
C’est là, dis-moi, qu’il eût fait bon de vivre
Et de suivre les courbes lentes
D’une eau qui prête ses méandres
À toutes les songeries,
Tout en voguant vers des îles
Où l’on n’arriverait jamais.
Et la barque emportait notre rêve
D’une Majorque fortunée
Où passeraient, sous des orangers,
Comme de vivantes statues
Aux démarches fières, voluptueuses et souples,
De beaux êtres sans pensée et qui s’en vont nus,
Et qui laisserait pendre à hauteur de nos bouches,
Loin de nos bords mélancoliques,
Ses fruits, sans nous donner le mal de les cueillir.
L’homme du gouvernail, debout à l’arrière,
Se dressait comme un épique Jason
Guidant la conquête de la Toison,
Et ramenant encore, sur la mer violette,
Dorée et rouge cargaison,
Tout le butin des Hespérides.
Et comme l’Orient vermeil
Dans l’onde renversait un liquide incendie,
La barque légendaire entra dans le soleil.