Les Cloches reviennent de Rome
Le Samedi Saint, à l’aurore,
Les cloches reviennent de Rome.
Une à une ou par groupes, dans les plaines du ciel,
Elles s’en vont à tire-d’ailes,
Promptes à regagner le clocher paternel,
Et si quelqu’une s’essouffle et s’attarde,
Aussitôt ses compagnes l’entourent et la gourmandent,
Et seuls, dans leurs berceaux, savent les entendre
Les tout petits enfants qui rient aux anges.
Il y a d’abord la grosse cloche de la cathédrale,
Celle qu’on nomme l’Augustine ou bien la Floriane,
Et qui ne bourdonne qu’aux jours de grande fête.
Elle marche, portant haut la tête,
Toute pleine de son importance,
Et parfois gronde à plein battant,
Pour rallier celles qui s’égarent.
Et la petite sonnette de l’Élévation,
Qui déjà se croit au matin de Pâques,
En train d’égrener son carillon,
Se démène, babille et rit comme une folle,
Et tout à coup s’attire de sévères réprimandes.
— Cloches, chères cloches, qu’avez-vous vu dans Rome,
Pendant ces deux jours que vous fûtes absentes ?
Racontez-moi votre voyage,
Et vers quel clocher vénérable
Vous allez vous reposer de vos fatigues,
Et si vous fîtes bonne route.
Alors, toutes ensemble, les orgueilleuses et les timides,
Comme un chœur assourdissant de grenouilles,
Elles se mettent à répondre :
— Nous avons vu toutes les merveilles du monde,
Le pape blanc et les cardinaux rouges,
Et des basiliques si belles
Qu’on ne peut se résoudre à les quitter.
Moi, tout droit, je m’en vais loger
Dans le dôme de Saint-Pierre.
Moi, c’est Sainte-Marie-Majeure,
Et moi, la Trinité-du-Mont.
Dans ces pieuses demeures,
Tous les ans nous nous rencontrons
Avec nos sœurs d’Espagne et d’Italie.
Le soir, n’ayant plus rien à faire,
Nous nous mettons à la fenêtre,
Et de là, nous voyons la ville
Autour du Tibre se dérouler,
Et des jardins plantés de marbre et de laurier,
Et de vieilles places publiques
Pleines de colonnes droites ou tombées,
Et tant d’églises et d’églises
Que Rome a l’air d’être une messe perpétuelle !
Ah ! quel regret de repartir !
Mais Jésus ressuscité nous rappelle,
Et nous repassons la mer et la montagne.
Alors l’une d’elles, qui se tenait à l’écart,
Dit, lasse, indolente et dédaigneuse :
— On m’avait mis des couronnes de fleurs,
Et d’une aube de dentelle habillée.
On m’avait baptisée avec pompe
Et portée en procession.
Or, à peine étais-je installée
Au sommet de ma tour qui domine les vents
Qu’il m’en a fallu redescendre
Et m’en aller, sans savoir où,
Entreprendre un lointain voyage,
Et puis, le temps de toucher barre,
De nouveau reprendre ma course.
Hélas ! que je suis fatiguée,
Que de champs et que de toits !
Ah ! que ne suis-je à Rome demeurée !
J’aurais pu ménager ma délicate enfance,
Et ne sonner que pour des services de choix
Dans une douce somnolence !
Àces mots, se bousculant,
Toutes à la fois, les clochettes,
Sous les yeux indulgents de leurs aînées,
— Voyez-vous cette fainéante, ma chère,
Avec ses airs de citrouille ventrue ! —
Se jettent sur la pauvrette,
Et, bon gré, mal gré, la font tourner,
Rouler et carillonner,
Geignante et toute morfondue.
— Et toi, cloche, petite cloche,
Qui vas toute nue et sans robe,
Tu ne dis rien, mais je devine
Que tu te tiens plus que les autres près de mon cœur.
D’où viens-tu, cloche, ma mie,
Et pourquoi fends-tu l’air si vite,
Sans prendre part aux jeux de tes sœurs ?
— Leurs églises et leurs palais, que m’importe !
J’ai l’air de revenir de Rome,
Alors qu’en secret là-bas j’étais restée.
Et dans mon pauvre clocher fêlé,
Invisible au milieu du lierre qui grimpe,
Je faisais ma Semaine Sainte.
Or, tout à l’heure, à l’Office,
Je m’en vais tinter d’allégresse,
Comme si je nageais dans la joie du retour.
Mais je ne suis jamais partie,
Et si vraiment je te suis chère,
C’est que mon âme est comme mon lierre fidèle,
Et que je sonne pour la douleur et pour l’amour.
Et tous mes angelus sont pour ma vieille église
Croulante et toute ruinée,
Mais où, parmi les fentes, habite
Un peuple d’hirondelles et de ramiers,
Et qui, le soir, est toute palpitante d’ailes
Et toute poudroyante de lumière.
Et si je veux goûter le repos et le calme,
Je n’ai qu’à me pencher sur un jardin
Clos de sureaux et de buis, et plein
De plantes odorantes et médicinales,
La sauge, la verveine et l’angélique,
Qui laissent les abeilles bourdonner dans leurs fleurs,
En attendant l’heure bénie
Où je m’endormirai dans la paix du Seigneur !