‹ L’Arbre qui saigneChapitre 6 sur 21 · La Mort du lièvre

La Mort du lièvre

Nous cherchions le sentier qui tourne au bas des vignes.
Que cette matinée était belle ! Un automne
Ineffable enchantait de nuances divines
La terre heureuse et les côteaux dorés et roses.
Les peupliers n’étaient que lumière, et les pampres
Que pourpres, et l’azur écartait les nuées.
Et, tout en gravissant le chemin qui serpente,
Nous regardions ton cher village et ses fumées
Monter contre le jour, transparentes et bleues,
Et sur les toits suspendre une brume qui tremble.
Et l’air étant suave, et tiède, et clair, et l’heure
Exquise à nous laisser dénombrer ses promesses,
Il semblait que jamais nos cœurs ne ressentirent
Bonheur plus calme ni plus d’amour pour la vie,
Et nos âmes étaient légères à nos lèvres.

Lorsque, dans un fracas de poudre et de clameurs,
Le grand lièvre sauta devant nous sur la route.
Il détalait par bonds élastiques et doux,
Et collait à son dos ses oreilles peureuses.
Mais un poids de douleur alourdissait sa course,
Et nous vîmes alors que ses pattes saignaient
Et que ses pauvres flancs pendaient, béants et rouges.
Dans la vigne, les chiens, furieux et perplexes,
Flairaient, ayant perdu la trace de sa fuite,
Et leurs abois rendaient le silence strident.
Et la chasse en rumeur s’acharnait à poursuivre
Cette chose essoufflée, effarée et tremblante,
Qui trébuchait, perdant son sang comme une source,
Et maintenant, blottie à l’abri d’une souche,
Quand même s’entêtait à respirer encore,
Et se croyait sans doute à tous les yeux cachée,
Puisqu’elle était aussi couleur de branches mortes.

Mais comme d’autres soins occupaient nos pensées,
Et qu’au loin s’annonçait changeante la saison,
Nous passâmes en nous taisant, car nous savions
Quelle est la loi du monde, et que, devant le meurtre
Et la souffrance, il est indifférent qu’on pleure.
Mais nous trouvions un goût plus amer à la vie,
Et ni le grave accueil de ta vieille maison
Et les jeunes enfants qui l’emplissent de rires,
Et l’église, tout près, moussue et fraîche, et l’ombre
Studieuse que font les arbres sur la cour,
Ni la campagne lente où s’écoulent tes jours
Et qui tresse à ton front de tranquilles années,

Les cyprès qu’a plantés le père de ton père,
La cabane, à mi-côte, où nous faisions brûler
Un feu de romarin, de buis et de genièvre,
Ni tes poèmes ni tes naissants amandiers,
Ne pouvaient me distraire et forcer d’oublier
Qu’agonisait, dans un creux de terre et de feuilles,
La bête de fourrure et de rouille aux yeux d’ambre,
Et j’entendais, dans sa poitrine haletante,
Son cœur timide et fou se briser de terreur,
Et la meute, l’ayant découverte et cernée
Entamait autour d’elle un grand bruit de curée.

Il s’accordait si bien à l’automne ! et ses hautes
Oreilles discernaient le vent au moindre souffle.
Sa petite âme était gourmande, molle et douce,
Il était habillé de tendre velours fauve.
Il ressemblait à la colline où tu naquis
Et qui nous préparait sa plus pure journée,
Et puis, il contenait le mystère de vivre…
C’est pourquoi je voudrais qu’on ne l’eût pas tué.

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