volume 2 · 11
Dans sa chambre, elle s’assit sur ses genoux, le prit par la tête, l’embrassa, et câline lui dit :
— Je suis ton esclave, mon amour, qui veux-tu, ma sœur Lucette ou moi ?
— Pourquoi pas toutes les deux ?
— C’est devenu impossible ! Lucette, après t’avoir emmené de chez les Calvisse, a voulu t’enfermer aux Bleuets et est venue me menacer. Jamais je ne la vis si irritée, et il s’en est fallu de peu qu’elle ne me poignardât.
— Lucette, te poignarder !
— Mais oui, chéri, et je me serai défendue. Tu comprends où cela entraînait.
— Quoi, dans l’Armée de Volupté, vous nourrissez d’aussi furieuses jalousies !
— Jalousie, jalousie, il y a plus que ça, Émile : ma sœur ne me pardonne pas mon rang dans l’armée : elle aspire à la domination absolue, comme elle l’exerça avant ; et puis, et puis, il faut qu’elle épouse le marquis de Panderoni ! Cela te contrarie-t-il ?
— Dam, je n’ai plus la même foi.
— Suis-je moins belle, moins bien faite, moins amoureuse ; dis, ne lis-tu pas dans mes yeux ma passion, ne sens-tu pas mes chairs, folles des tiennes, ne crois-tu plus à la puissance de cette flamme qui te donne des forces surhumaines ! Oh si, si, tu m’aimes encore, toujours ! Oui, oui, touche, touche partout, il me tardait de jouir de ce moment de solitude ! Ah, garde mes lèvres dans les tiennes, à toi mes fièvres, toutes les ivresses te sont permises.
Il suspendit les baisers fous dont il la caressait, le pelotage effréné auquel il s’abandonnait, et demanda :
— Lucie, tout à l’heure Julia a appelé à l’aide, et elle t’a nommée. Y serais-tu allée ?
Pourquoi te mentirais-je ? De telles caresses volatiles engagent-t-elles l’âme ?
— Volatiles ! Avec ce qu’elles amènent ! Ta cousine n’a rien rejeté ! Eusses-tu agi de même ?
— Que cherches-tu là ?
— Il est des libertés trop excessives.
— Fou, fou, tu raisonnes, et contre ta volonté, ma bouche agit sur ton corps ; tiens, tiens, tu veux mes lèvres sur ceci, qui ne s’inquiète pas du passé et qui me révèle son amour.
Elle se jeta à ses genoux et le suça avidement. Il ferma les yeux et s’absorba dans sa félicité ; mais il s’en échappa presque aussitôt, attrapa la jeune femme dans ses bras, la remit sur genoux et dit :
— L’aurais-tu sucé, lui ?
— Oui.
— Tu l’as fait déjà ?
— Oui. Et que t’importe ! Est-ce à toi de crier contre ce qui est, pauvre sot, cela n’appartiendrait-il pas plutôt à mon mari ! Il sait que je suis ici, il sais que j’y suis pour t’enivrer de voluptés et en prendre ma part ; il sait que, si cela me plaît, il n’est pas un point de mon corps qui ne recevra avec joie ta pollution ; il ne me dispute pas à mon bonheur. Que cherches-tu, toi ? Que l’expression amoureuse aille entre les cuisses, ou dans les fesses, ou dans la bouche ; elle ne souille pas, le corps de la femme reste toujours pur et intact, apte aux ivresses de la passion.
— Ce doux visage d’ange a couru le ruisseau.
Elle ne se fâcha pas, elle se fit plus amante, plus lascive.
— Le ruisseau, chéri, on s’y lave. Dis, à combien de femmes as-tu fait minettes, depuis que te voilà dans l’armée de volupté ? Devant moi, tu ne t’es pas gêné avec Héloïse et Lucette ! Je sais que Gabrielle de Cavisse, Claire Harling et d’autres, et d’autres, des inconnues, des invisibles, connaissent la saveur de tes lèvres se posant sur leur petit bouton, ta langue courut-elle au ruisseau !
— Une bouche d’homme n’est pas une bouche de femme.
— Et une bouche de femme, pour servir à l’amour, n’est pas une bouche d’égout. Puis, en quoi diffèrent-elles ? Elles ont des lèvres, des dents, une langue, et, cette langue opérant, la femme mouille aussi bien que l’homme. La nuit dernière, une femme s’est accroupie sur ta tête, dans l’obscurité, les cuisses déjà humides, et tu as léché ces cuisses.
— La nuit dernière, au couvent des Bleuets, dans le boudoir de Lucine, Capraisine, je me souviens.
— Non, pas Capraisine, mais la Supérieure, sœur Sainte-Geneviève, qui sortait de me dévorer de caresses et qui a profité du mouvement féminin qu’on exécutait à tes côtés pour t’apporter ainsi une preuve de ma puissance amoureuse.
Il la tenait troussée et la pelotait ; il s’amadouait. Elle voulut frapper le coup décisif, elle reprit :
— Nos caresses sexuelles, dans l’Armée de Volupté, ne nous entachent pas, et si tu m’aimais comme je t’aime, tu aurais dû être fier de me voir remporter un succès sur les sens d’Herzogen, en agissant à la place d’Olivia. Ne me suis-je pas sacrifiée, l’autre jour, dans ton salon, pour que tu jouisses bien à ton aise de Lucette !
— Oh, Lucie !
— Vilain, tu m’as retiré de la bouche le cher trésor que je baisais, tu mériterais que j’aille en chercher un autre.
— Lucie, Lucie !
— Ne le mérites-tu pas, dis ! Eh bien, désigne celui que j’irai caresser pour te punir.
— Lucie, Lucie, Lucie !
— Non, tu n’auras plus rien, si tu ne consens pas.
Elle chassa sa main, qui fourrageait sous ses jupes, le repoussa, quitta ses genoux et, demi-menaçante :
— Désigne, ou je cours choisir.
Il s’apprêtait à s’élancer sur elle, l’abbé Rectal apparut dans la chambre, disant :
— Lucie, ma chère pupille, êtes-vous déjà sous les armes ! Quoi, encore habillée ! Cela tombe à merveille, j’avais oublié de prendre votre avis pour le remplacement de la gentille Claire.
— Approche, approche, l’abbé.
Émile saisit Lucie par le bras, et lui dit :
— Je ne veux pas.
— Ami, le sort en est jeté, il faut m’aimer dans l’Armée de Volupté, avec toutes ses conséquences, ou… nous fuir.
Il tremblait de désir, et aussi de colère, tous ses anciens sentiments se révoltant. Elle se pencha et lui dit tout bas :
— L’amour se mesure au degré de licence que peut se permettre un amant. Si je te répugne ensuite, c’est que tu ne m’aimes pas.
L’abbé attendait, elle vint à lui, mit les bras autour de son cou, le baisa sur la bouche et, se tournant vers Émile, dit :
— Voici mon précepteur, non seulement pour les lettres et les sciences, mais aussi pour l’amour. Je lui dois d’être femme, et cela d’assez bonne heure. Veux-tu que je te conte l’histoire ?
Loin de s’effarer, l’abbé affecta un air béat de contentement et appuya :
— Les trois sœurs Callacini, des femmes remarquables, je les ai crées d’esprit et… de sens.
— En effet, reprit Lucie, il a commencé par ma sœur Lucine, continué par Lucette, et achevé par moi. Lucette bénéficia de l’opération à l’âge le plus jeune, de nous trois.
— La recommandation du prince ! Le prince, quel grand homme, quel homme extraordinaire !
Émile écoutait ces discours, tout comme s’il les eût entendus dans un rêve. Lucie laissa l’abbé, revint s’asseoir sur ses genoux, et conta, l’air enjoué :
— Oh, j’étais presque une gamine, et je restais sa seule élève ! Une après-midi, après la leçon, il me dit : « Lucie, nous galopinons depuis quelques jours, il faut passer à des exercices sérieux. » Je lui répondis : « Commandez monsieur l’abbé. » Il m’apprit que ces exercices s’accomplissaient la nuit et que ma chambre devait en être le théâtre. Je me mis à rire et lui dis que je l’attendrais le soir même. Les galopineries, dont il parlait, m’avaient préparée. C’étaient des batifolages, où nous nous pincions mutuellement les bras, les jambes, les fesses, et celles-ci, il était parvenu à les palper sous les jupes. Il fut exact et il me trouva dans mon lit. On est précoce dans la science d’amour chez les Callacini. Il me prit dans ses bras et je sentis entre les cuisses… L’abbé, montrez donc ce que vous m’avez enfoncé.
— Vous voulez…
— Lui donner une caresse en souvenir de cette heure agréable.
— Oh, comment donc, ma chère pupille.
L’abbé souleva sa robe, ouvrit sa culotte et sortit une longue queue pointue assez raide.
— Hé, dit Lucie la saisissant d’une main, on te l’a travaillée, qui ça ?
— Annita.
Elle tomba sur les genoux, tourna la tête du côté d’Émile, et d’un geste prompt, baisa l’extrémité du gland, puis glissa entre ses lèvres le gland en entier, le ressortit, lui donna une tape amicale, le referma dans la culotte, se redressa et dit :
— La caresse est faite. Revenons à ton oubli. Claire se retire et cela t’intéresse, Émile. Ta jolie instructrice se marie, et je serai obligée de t’en déléguer une autre. Elle est toute trouvée. Gabrielle succédera à Glaire, et sa belle-sœur Amélie prendra la direction du groupe. Tu te retrouveras en pays de connaissance, en attendant que tu sois de notre état-major. Voilà une affaire réglée, l’abbé demain vous vous occuperez des documents.
L’abbé se retira tout guilleret et Lucie demeura en tête-à-tête avec Émile.
— Eh bien, demanda-t-elle ?
— Étrange impression ! Vous faites ce que vous voulez, mais cette gaminerie n’est pas l’acte, tel que l’accomplit ta cousine Olivia.
— La queue de l’abbé est entrée toute entière dans ma bouche, sous tes yeux, elle est longue, cette queue !
— Pas mal ! Tu es toujours Lucie, une maîtresse femme qu’on adore et qu’on désire.
— À la bonne heure. Baise ma bouche.
— Ta bouche et tout le reste.
— Non, pas encore. Il faut plus.
Elle sonna sur un timbre et Yvonne accourut.
— S’est-on déjà séparé, interrogea-t-elle ?
— Non, on s’est divisé dans les petits salons, et il y a de plus les veilleurs et les veilleuses.
— Bon, bon, bon, accompagne-moi, Émile.
— Quoi chercher encore ?
— Presser sur ton âme.
Ils retournèrent à la salle à manger, où ils aperçurent Steinger, le duc de Montsicourt, causant avec Lucien Gourraud et Annita.
— Eh, les amoureux, cria le duc, quoi, vous vadrouillez ?
— Peut-être bien, mon cousin, répondit Lucie, où est Olivia ?
— Olivia ! Je crois bien qu’elle est au corps de garde.
— Au corps de garde, s’écria Émile.
— Ah oui, tu ne connais pas ça, allons visiter le corps de garde.
— Pas trop de hâte Lucie, voulut observer le duc.
— Je réponds de lui.
Lucie entraîna Émile vers un escalier, qu’ils descendirent, et en bas, ils se trouvèrent dans une très longue galerie vitrée, très éclairée, laquelle desservait plusieurs salons, d’où s’échappaient de bruyants éclats de gaieté.
Cette galerie donnait sur une cour intérieure, ils traversèrent cette cour, et arrivés de l’autre côté, Émile contempla le spectacle le plus curieux qu’il soit possible d’imaginer.
Une très grande salle carrée, avec, sur deux de ses murs se faisant vis-à-vis, une couchette tenait tout le mur, couchette imitant la planche d’un corps de garde, avec cette différence qu’elle était rembourrée et capitonnée, et surmontée d’une glace couvrant en entier la muraille : sur ces couchettes, des couples, nus, demi-nus, ou même vêtus, s’agitaient dans les délices du coït où se livraient à toute la gamme des caresses lascives : au milieu, une table chargée de bouteilles et de verres, traversait la salle : assis à cette table, sur des bancs rembourrés, des hommes et des femmes jouaient aux dés, aux cartes, buvant, riant, plaisantant, se défiant parfois aux caresses les plus outrées : debout autour de la table, des groupes suivaient les parties, s’y intéressant, discutant les coups.
Cette salle, en dehors de l’entrée par laquelle survinrent Lucie et Émile, et qui s’ouvrait sur la cour, en avait deux autres vis-à-vis, par lesquelles on apercevait un vestibule brillamment illuminé.
— Qu’on ne se dérange pas, dit Lucie en entrant.
— Vive l’intendante générale, fut le cri unanime, entrecoupé de spasmes plus pressés parmi ceux qui jouissaient.
Émile demeurait stupéfait.
— À un coin de la table, Olivia de Montricourt, debout, en petit jupon, regardait jouer à l’écarté deux jeunes gens, en manches de chemise, avec une attention si marquée que Lucie lui demanda :
— Qu’y a-t-il donc de si extraordinaire à cette partie ?
— Ils jouent à qui m’aura.
— Bah, tu es femme à les satisfaire tous les deux.
— Ils sont si affamés de ma personne qu’ils prétendent absorber tout mon temps disponible.
— Bravo ! dit Lucie. Messieurs, une proposition : je joue Olivia avec le gagnant et, si je gagne, j’offre une revanche dont je serai l’enjeu.
— Oh, dit Olivia, on ne peut plus hardiment subtiliser des amoureux. L’enjeu peut se refuser.
— Tu auras compensation, Olivia.
— La partie est acceptée, firent les deux joueurs, sous une condition : c’est que, si on gagne la revanche, le gagnant prendra les deux femmes.
— Si toutefois mon ami n’élève pas d’objection, répondit Lucie, en montrant Émile.
— Monsieur…
— Émile Lodenbach, soldat aspirant.
Les deux jeunes gens se levèrent et saluèrent. Lucie les présenta.
— Messieurs Pierre Mertens et Henri de Vercinger, de l’Armée de Volupté.
Lucie avait toujours sa toilette de satin rose ; les joueurs allaient entamer la dernière coupe de cartes, déterminant la partie, elle demanda à les mêler, ce à quoi ils acquiescèrent et, comme elle était debout près de Pierre, celui-ci lui envoya la main sous les jupes et dit :
— L’enjeu vaut la partie, Henri, notre chère intendante me fait l’effet d’être très, très en train !
— N’est-ce pas mon devoir d’officier supérieur, lève ta main de là, attends d’avoir gagné, voici les cartes.
Émile, ahuri devant tout ce qui s’accomplissait, ne paraissait pas s’occuper de la partie, et, à côté d’Olivia, les épaules nues, reposait par moment ses regards sur cette blanche chair.
Ces regards exercèrent-ils leur influence, la duchesse leva les yeux sur lui et dit en souriant :
— Votre amie est en train de polissonner.
— Polissonner !
Il avait l’air d’un homme ivre.
— Trop capiteux encore le spectacle, il est aussi trop prématuré ! Lucie, Lucie tu n’es pas raisonnable d’exposer ainsi le cœur de qui t’aime.
— Je n’expose rien du tout qu’un solde de préjugés à noyer dans la saine liberté des plaisir. Ah, qui gagne ?
— Pierre, répondit Henri de Vercinger.
— À moi les cartes, s’écria Lucie.
— Assoie-toi à ma place, dit Henri se levant.
— Oui, volontiers, et merci.
Avec un tralala de jupes, Lucie enjamba le banc, mais rit franchement à Henri qui, en manière de consolation, profita de l’enjambement pour la gratifier d’un pelotage.
— Tu as le droit, tu as le droit, dit-elle restant une minute avant de s’asseoir.
— Et une caresse ?
— Laquelle veux-tu.
— Une feuille de rose.
— Tiens, prends vite, et laisse-moi jouer.
D’un mouvement vif elle se troussa, présenta ses fesses. Henri les baisa religieusement et elle s’installa, battit avec fièvre les cartes sous les yeux des deux ex-adversaires et reprit :
— Il est bien entendu que je te joue Olivia ; que si je gagne, je t’offre une revanche, dont nous sommes toutes les deux l’enjeu.
— Il n’y a qu’une chose d’oubliée, dans la certitude où tu te crois de gagner ; c’est que si je gagne, ayant déjà gagnée Olivia, tu ne m’as pas dit si je te gagnais aussi.
— Mais ça va de soi, une passe à ta disposition, avant ou après Olivia, aujourd’hui ou demain, puisque je t’offre une revanche. Si je perds, tu me gagnes.
— Et quelle est ta revanche.
— Oh ça, c’est vrai !
— Voudrais-tu perdre ?
Elle éclata de rire.
— Non, non ; si tu gagnes, comme revanche je te joue la partie d’amour liée à trois.
— C’est convenu.
Faisait-elle bien attention à Émile ? Peut-être plus que jamais. Elle le voyait étourdi et grisé, et elle avait adressé un signe imperceptible à Olivia, qui approchait de plus en plus ses épaules de ses yeux.
Lucie donnant les cartes, elle retourna le roi.
— Ah, dit-elle, voici un augure qui ne t’est pas favorable !
— Au contraire ! La reine vaut le roi, je l’ai dans mon jeu, et tu laisses le roi au talon. Je bats et je marque un, nous sommes égaux.
— La partie est sérieuse, maintenant, bas les pattes, Messire Henri. D’ailleurs, vous ne comptez plus, mon ami, allez quérir fortune plus loin.
— Le jeu m’intéresse trop.
La partie continua, et Lucie gagna.
— À la revanche, s’écria Pierre.
Lucie s’accouda sur la table et, narquoise, dit :
— Je t’ai joué Olivia, je l’ai gagnée ; je me suis engagée pour une seconde partie, je la ferai ; mais, que joues-tu contre moi ; car, si tu gagnes, tu m’as avec ma cousine, et moi, si je gagne, je n’ai rien.
— Qui a proposé la partie dans ces conditions ?
— Propose-moi un enjeu équivalent.
— Équivalent à vous deux ! Je ne puis Jouer d’autres femmes.
— Tu as autre chose à jouer.
— Eh quoi ?
— Ta liberté pour un nombre de jours à fixer.
— Combien de jours exiges-tu ?
— Huit.
— Huit jours !
— Huit jours, pendant lesquels tu revêtiras la livrée de l’intendance et exécuteras les services que je t’imposerai, moi ou mes déléguées.
— Soit. C’est à moi de donner.
— Une minute de répit. Buvons, d’abord, et respirons. Émile !
Le jeune homme approcha, elle lui prit la main, la baisa, et dit :
— Que penses-tu de cette partie ?
— Cette partie ! Elle est digne de la conception qui créa l’Armée de Volupté.
— Elle ne te choque en rien ?
— Je n’ai point de pensées.
— Et autre chose ?
Elle lui donna un coup de coude sur la culotte, en riant.
— Autre chose ?
— Eh oui ! À qui, le feu ? Olivia, l’inspirerais-tu ?
Une petite blonde s’était appuyée sur l’épaule de Pierre et lui parlait, après avoir salué des yeux Lucie.
— Je ne sais plus qui j’inspire, répondit Olivia, mais je crains d’avoir eu une bien fâcheuse idée en me faisant jouer.
— Eh non pas, ma belle, si je perds, tu redeviens grande première amoureuse pour Pierre.
— Est-ce bien sage de servir d’enjeux aux cavaliers ? intervint la petite blonde.
— Il est trop tard pour arrêter la partie répliqua Lucie. Allons, recommençons ; donne Pierre. Mon cher Émile, fais des vœux pour mon triomphe : notre duo dépend de la partie.
— Ne vous tourmentez pas, murmura Olivia à l’oreille d’Émile, si elle n’était pas sûre d’elle, elle ne se serait pas hasardée.
— La partie mérite d’être bien jouée, dit Lucie, nous la jouerons en dix points.
Henri venait de quitter la place qu’il occupait à son côté, pour suivre la petite blonde. Émile les vit grimper sur une des couchettes et jouter bravement aux doux assauts d’amour.
— Voilà que, grâce à Louis, je perds un de mes poursuivants, murmura Olivia avec dépit.
— Vous regrettez, dit Émile, eh bien, puisqu’ils jouent, pourquoi, en attendant le résultat de la partie, ne ferions-nous pas comme ces deux braves amoureux ?
— Je ne le puis, je suis de l’enjeu.
— Si Pierre y consent, je ne m’y oppose pas.
— Quoi donc ?
— À ce que mon ami baise Olivia, pendant que nous jouons.
— L’enjeu n’est pas disponible.
— Pourquoi cela ? N’ai-je point gagné la partie, et n’est-ce pas par ma condescendance qu’on fait cette revanche.
— Je consens si tu me joues toute ta nuit contre mes huit jours de liberté.
— Je la joue, dit Lucie. Vas donc, Émile, nous ne perdrons rien pour attendre.
Déjà Olivia se prêtait à son pelotage ils se dirigèrent vers une couchette.
On y joutait ferme.
— Nous aurons quand même toutes nos aises, observa avec un doux sourire la belle duchesse de Monsicourt.
En un rien de temps, Émile s’était déboutonné et placé dans les cuisses d’Olivia, pour l’enconner.
— Ah, soupira-t-elle, tu es vraiment un homme d’attaque ; tiens-moi bien, j’aime qu’on me pétrisse les chairs en jouissant.
— Tu avais envie, dis, murmura Émile.
— Je ne décesse pas de désirer qu’on me le fasse. Ah, ah, enfin, ah, tu entres, tu entres bien et tu fourrages à merveille. Ah, encore, encore !
Elle se cramponna à son cou, le baisant sur les lèvres avec transport, et il en jouit abondamment.
Puis, elle le mena dans le vestibule, et ils entrèrent dans un immense cabinet de toilette.
Là, régnait aussi une folle gaieté, bien appropriée au caractère luxurieux des soldats et officiers de l’Armée de Volupté.
Des soubrettes veillaient à ce qu’on trouvât ce qu’on désirait, et ce n’était pas mince besogne.
On survenait par groupes, on courait aux ustensiles nécessaires à la propreté du corps, et cela, au milieu de plaisanteries et de farces, auxquelles chacun prenait part. On se livrait à des remarques, le rire jaillissait de tous les côtés. Les soubrettes aidant, cavaliers et dames les embrassaient, les pelotaient ; elles ripostaient, et ceux qui sortaient étaient bientôt remplacés par d’autres.
On avait aménagé un buffet dans une pièce voisine ; beaucoup s’y rendaient en quittant la « salle de réparation », nom donné au cabinet de toilette. On y mangeait debout des friandises ou des viandes froides, et de nouveaux accords, parfois s’y concluaient.
Qui eût parlé de fatigue dans cette société jeune et ardente, n’aurait pas été compris.
Émile se laissait emporter par les événements, il y accompagna Olivia.
— Je prends toujours un baba après chaque… prière à Vénus, dit-elle.
— Ah, tu appelles prière à Vénus ce que nous venons de faire !
— N’est-ce pas gentil ?
— Si, si. Et comment appelles-tu l’aide que tu apportes à la marquise Julia de Prasselan ?
Tout comme une femme ordinaire, elle lui donna une tape sur l’épaule et, riant, répondit :
— Grignoter des olives.
Olivia répliqua cela sans le moindre embarras, avec une suprême satisfaction dans les yeux, se révélant bien ainsi dans le type recherché et créé par l’Armée de Volupté.
Il but un verre de vieux madère et, comme il se disposait à retourner au corps de garde avec sa compagne, il aperçut la petite blonde qui avait parlé à Pierre et agi avec Henri, lui adresser un signe de la tête.
Il ne savait que faire. Une main, par derrière, lui saisit le bras ; une jeune femme costumée de noir, avec jupes courtes, une toque sur l’oreille, le saluait et lui disait :
— Ne me reconnais-tu pas ?
— Je crois t’avoir vue, où, je nage dans le vague.
— Hier, aux Bleuets, Odette Prassier.
— Odette Prassier ! Ah, je me souviens.
— Je suis ici pour te prévenir, toi et ta belle amie. L’intendante a perdu et se doit comme enjeu : elle est partie avec Pierre et prie Olivia de la rejoindre. Elle t’a recommandé à mes bons soins, pour te conduire partout où tu le voudrais mais en toute sagesse de ma part, car, je suis de service. Il y a là la commandante Cyrille qui désire te causer ; je crois qu’avec elle tu ne perdrais pas ton temps.
Elle lui désignait la petite blonde.
— Ah bien, murmura-t-il, j’y vais.
— Si tu as besoin de mes services, tu n’auras qu’à me faire demander par n’importe qui.
— Je te remercie.
Il prit congé d’Olivia et rejoignit la petite blonde, avec laquelle il vint dans le vestibule. Elle le mena vers un coin écarté, près d’une immense tenture : il lut au-dessus, écrit en gros caractères : Sérail.
Àvoix basse, elle lui dit :
— Je te guette depuis le souper et je désespérais de pouvoir te parler.
— Pourquoi ce désir, ma charmante ?
— J’ai une lettre à te remettre.
— À moi, de qui ?
— De quelqu’un qui t’aime et que tu aimes.
— Oh, j’en aime tant, depuis quelques jours ! Vraiment, je ne puis discerner…
— Que tu aimes un peu plus que les autres.
— Lucie ! Elle m’a troqué.
— Fi du vilain mot.
— Dam, rien ne l’obligeait à se jouer.
— Le billet n’est pas d’elle.
— Alors !… Ah, de Lucette, peut-être ?
— Oui, de Lucette.
— Passe vite.
— Aie au moins l’air de me faire des gracieusetés. Je ne veux pas qu’on me soupçonne de m’interposer dans des passions que je dois ignorer.
Il la pelota de suite ; elle lui coula un regard qu’elle dirigea ensuite vers ses seins ; il comprit, glissa la main entre les deux jolis fripons, et trouva la lettre.
— Tu la tiens, dit-elle ; maintenant, vas la lire là-bas, derrière cette porte au dessus de laquelle brille une lampe, on ne t’y dérangera pas. Si tu te rends à la volonté de la colonelle, tu monteras cet escalier et tu rencontreras, au premier étage, une femme habillée comme Odette, mais masquée. Cette femme te fournira les moyens d’aller à la colonelle.
Émile continuait à vivre en plein rêve.
De fait, l’existence qu’il menait depuis qu’il connaissait l’existence de l’Armée de Volupté ne s’y rattachait-elle pas ?
Il obéit à la commandante Cyrille, se réfugia dans un buen retiro et lut ces quelques mots de Lucette :
« On ne veut pas que je t’aime, alors que l’Armée de Volupté est instituée pour faciliter l’amour. Tu me voulais ! Me veux-tu encore et toujours ? Si oui, je t’attendrai quatre jours à l’hôtel Béchot. Tu demanderas madame Calas. Si non, le cinquième, je partirai, et nous ne nous verrons plus.
Lucette. »
— Lucette, Lucette, murmura-t-il après avoir lu cette lettre.
Et, sans hésitation, il alla trouver la femme masquée. Quelques heures après, il arrivait auprès de madame Calas, la belle Lucette, qui lui sauta au cou et s’écria :
— Tu préfères la femme aux femmes ! ah, je crois bien que je t’aime de tout mon cœur et de toute mon âme, viens, viens, mon adoré, prends-moi, et oublions l’Armée de Volupté.
FIN.