volume 2 · 10
Lucie échappa ainsi à la passion de Geneviève et rejoignit Émile.
Le sommeil du jeune homme continuait, et à ses côtés Yvonne dormait profondément.
Lucie contempla le couple, puis se décida à goûter au repos auquel elle avait bien droit, et le silence régna dans ces vastes bâtiments qui abritaient tant de choses extraordinaires.
Le sommeil d’Émile se prolongea au-delà des prévisions formulées, et la journée entière s’écoula sans qu’il rouvrit les yeux.
Yavait-il eu abus de forces, ou bien avait-on employé des moyens extra-naturels pour provoquer un tel sommeil, personne ne s’en inquiéta et Yvonne fut chargée de guetter son éveil.
De jour, rien ne troublait la tranquillité de ces lieux qui semblaient ne s’agiter que la nuit ; rien ne dérangea Émile.
Dix heures du soir sonnèrent, il reposait toujours.
Lucie survint ; elle ordonna à de jeunes femmes qui l’accompagnaient de se répartir par les salons ; elle fit éclairer des lampes qui jetèrent des feux éblouissants dans la chambre, et s’approchant de son amant, elle appuya la main sur son cœur.
Vêtue d’une toilette de satin rose à collerette imitant les fraises du temps des Valois, sa fine beauté au profil pur et aristocratique apparaissait radieuse : Émile tressaillit à la pression de cette main, étudiant les battements de son cœur, se secoua, et s’éveilla brusquement en disant :
— Lucie !
Il fit un effort de réflexion, et ne parvenant pas à se rappeler quoi que ce soit, il murmura :
— Où suis-je ?
— Dans mes appartements, au quartier général de l’Armée de Volupté.
— L’Armée de Volupté, oh oui ! Lucette, le couvent des Bleuets, Lucine.
— Mes sœurs.
— Lucette, où est-elle ?
Lucie eut une ombre sur le front, et la voix voilée, répondit :
— Tu veux Lucette ?
— J’étais avec elle.
— Avec moi, Émile.
— Il l’examina durant quelques secondes, sourit à sa beauté et répliqua :
— Je suis avec toi en ce moment, mais auparavant j’étais avec Lucette, et puis aussi avec ton autre sœur, avec Lucine.
— Lucette n’est pas à Paris.
— Que me contes-tu là ?
— Elle est sur la route de Rome, et la dernière femme que tu as possédée, c’est moi.
— Toi !
— À moins qu’Yvonne…
— Non, pas Yvonne.
— Avec tout cela, mon beau seigneur endormi, vous ne me parlez pas de votre faim, et vous ne me dites pas si vous voulez vous lever.
— Faim ! Ah, mais oui, je ne sais ce que j’ai dans l’estomac, j’y sens un trou sans fond. Dommage de ne pas profiter de ce… bon lit.
— On ne l’emportera pas, chéri.
Il se décida à sauter à bas du lit, et resta un moment indécis. Lucie sourit, lui montra une petite porte et dit :
— Mon doux seigneur, par là, vous trouverez tout ce qui vous est nécessaire, tout ce que vous pouvez souhaiter, même vos habits, pour nous rejoindre et venir vous mettre à table.
— Quoi, nous souperons costumés ?
— Et en cérémonie.
— En cérémonie ! Je demande à me retirer.
— Fi, du vilain lâcheur et de l’ingrat ! Il est près de onze heures, Monsieur, et l’on vous a attendu pour vous fêter à table.
— Mignonne, s’il y a un creux dans mon estomac, il y a beaucoup de vide dans mon esprit. Remettez de l’ordre dans mes idées. Pourquoi ce souper de cérémonie ?
— Parce que Horace Steinger, mon cher époux, est ici, avec mes cousins de Montsicourt, le mari et la femme, que tu feras connaissance avec eux, que tu te retrouveras avec le comte et la comtesse de Bouttevelle, avec ma sœur Lucine, et que tu verras quelques autres personnes.
— Non, non, je refuse, laisse-moi fuir vers des lieux solitaires… où tu m’accompagneras.
— Fuir, grand nigaud, renoncer à l’Armée de Volupté, renoncer à Lucine, à moi, à tout ce que tu connais déjà !
— Renoncer, renoncer, diable !
— Allons, vois la petite porte, et reviens vite que je te conduise au salon.
Elle le poussa avec douceur et il sortit.
Yvonne apparut dans une jolie toilette de soubrette.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
— Surveille-le, lorsqu’il quittera le cabinet de toilette, et aide-le à se vêtir. Je le crois tout à fait remis. Tu donneras ensuite les ordres pour cette chambre.
Elle s’approcha d’une psyché, s’arrangea les cheveux, examina si sa robe ne trahissait aucun pli disgracieux, et comme elle retournait la tête pour juger de l’effet par derrière, une porte s’ouvrit, et un homme d’une quarantaine d’années, correctement sanglé dans une redingote, le visage orné de petits favoris, le crâne très chauve, se montra et dit :
— Yvonne m’a prévenu que vous étiez seule, ma chère enfant, et que je pourrais vous causer.
— Entrez, entrez donc, Horace, je suis seule pour quelques minutes, et si Yvonne vous l’a dit, elle saura vous faciliter le temps nécessaire pour votre communication si pressée.
Il s’avança avec vivacité, prit la main de sa femme, la baisa et reprit :
— C’est donc un phénix, ce nouvel engagé, que vous, si d’accord avec vos sœurs, vous en soyez arrivée à une discussion si violente avec Lucette, qu’elle a dû choisir entre son départ pour l’Italie ou… votre haine.
— Oh, ma haine ! Vous voyez toujours les choses au tragique, mon cher ami.
— Ne lui avez-vous pas proposé un duel au poignard ? Deux sœurs qui s’aimaient tant !
— Est-ce pour m’entretenir de ce sujet que vous désirez me parler ?
— Il m’y mène. Votre sœur Lucette va épouser le marquis Gaëtan de Panderoni. Le marquis est le frère de la duchesse Josèphe de Serrepinessina, laquelle est au mieux avec le roi. Votre brouille risque de me nuire à la cour.
— Vous supposez ! Détrompez-vous. Lucette vous sera d’autant plus gracieuse qu’elle s’irritera davantage contre moi, et voilà pour vous l’occasion d’en obtenir… plus que des rencontres banales… d’accointances d’ordre administratif, comme vous vous exprimez.
— Ah, l’échauffer, l’échauffer !
— Courez après, mon cher.
— Non, non, je suis inquiet de l’influence que prend sur votre cœur ce jeune enrôlé ! Vous êtes une femme d’imagination, Lucie, méfiez-vous, et maintenez votre passé avec Herzogen et Laurent.
— Ne vous tourmentez pas et retournez faire patienter nos amis. Mon bel amoureux doit commencer à être prêt.
Il lui reprit la main, la baisa en s’inclinant et se retira.
Lucie le vit partir avec un léger haussement d’épaules, et murmura :
— Ah, si celui-là m’a jamais chiffonné les jupes outre mesure ! Et ça court après l’échauffement de Lucette ! Quelle différence avec Émile !
Comme s’il n’eût attendu que le départ de Steinger, Émile apparut, vêtu et tout ragaillardi par ses ablutions : il s’élança vers Lucie, la saisit par la taille, lui souleva la tête bien haut, bien haut, et lui plaqua un baiser sous le cou.
— Vous revoici donc en état d’amoureux, Monsieur !
— Je ne cesse de l’être.
— Viens donc.
— Ah, Lucie, ah, Lucie, quelle abomination !
— Le souper, un souper de minuit tout à l’heure nous appelle.
Elle le conduisit dans le grand salon où elle le fit reposer la première fois qu’elle le ramena chez elle, et il s’y trouva avec une douzaine de personnes. Elle le présenta à celles qu’il ne connaissait pas encore.
Héloïse de Bouttevelle était en satin bleu, très pimpante de grâce et de gentillesse : il ne l’avait plus rencontrée depuis le soir chez la Gadaille, au cabaret des Jeunes Chats, il la salua profondément, elle lui prit la tête à deux mains, le baisa sur les lèvres et s’écria :
— Ah bah, des manières ! Nous l’avons fait ensemble, on le sait ici, on n’a pas à se gêner, tu es un rude cavalier.
Il rendit la caresse, et non intimidé par le costume religieux et sévère de Lucine, de lui-même il la baisa sur la bouche et elle ne recula pas.
Deux femmes le considéraient avec grande curiosité : l’une, d’une beauté opulente dans les formes, accusant la quarantaine passée, mais d’une joliesse de visage absolue, était Annita de Thénin, en toilette de satin noir coupé de rouge ; l’autre, une assez grande blonde, très mince mais très dessinée, très fine, en toilette de satin bleu très clair, femme d’une trentaine d’années, la duchesse Olivia de Montsicourt. Elles lui donnèrent la main à baiser, quand Lucie l’eut nommé et eut ajouté tout de suite après la présentation :
— Ne vous fiez pas à l’air tranquille de ma cousine Olivia, elle a voulu rester simple soldate dans l’Armée de Volupté pour avoir plus d’occasions de se voir manquer de respect.
— Lucie, Lucie ! s’écria Olivia, ce n’est pas le moment de parler de ces choses-là.
— Et voici le duc, mon cher cousin, l’homme le plus affable de France et de Navarre, toujours galant et amoureux, mais jamais pressé de délaisser les hors-d’œuvres pour les rôtis.
Le duc, trente-cinq ans, très bien de sa personne, dit à Émile en le saluant :
— Vous êtes sous bonne étoile, cher Monsieur.
Un petit homme, tout sec, imberbe, aux yeux pétillants de malice, la tête assez forte, causait très aimablement avec une jeune femme, une brune, et un cavalier de haute stature, à très fortes moustaches. Lucie les fit connaître à Émile.
Le petit homme était le financier Herzogen, l’une des puissances de l’Armée de Volupté, presque son âme, tant il y portait intérêt, et l’ami éprouvé de toutes les femmes qui contribuaient à en assurer le succès ; il discutait avec la jolie marquise de Prasselan et le colonel Lucien Gourraud : tous les trois accueillirent amicalement Émile, qui, sous l’égide de Lucie, se sentit vite à l’aise.
Attendait-on sa venue et sa présentation pour se mettre à table, et tout ce monde s’était-il entendu pour ce souper nocturne, on eût pu le supposer, un majordome en culotte courte annonça que madame l’Intendante générale était servie.
Cependant, à la conversation qui s’engagea, Émile comprit que des questions sérieuses s’agitaient entre les convives, et, comme il se trouvait entre Lucie et Héloïse, il ne se préoccupa pas de ces questions, ne songeant qu’à continuer une cour assidue à ses deux charmantes voisines, lui tenant franchement tête.
Ce repas ne se consommait pas dans la salle à manger où il dîna avec Lucie et Yvonne, mais dans une autre plus vaste, et derrière les portes de laquelle on apercevait une magnifique galerie vitrée brillamment éclairée, d’où venait le service. Celui-ci, pour la table, était confié à d’élégantes soubrettes, sous la direction d’Yvonne, veillant sur chaque convive ; des valets en grande livrée donnaient un coup de main, si le besoin s’en faisait sentir, s’occupant surtout de la desserte, et d’obéir aux ordres qu’ils recevaient.
On traitait de sujets concernant l’Armée de Volupté, et ces sujets s’épuisant, le souper avançant, on revint à la galanterie que comportait un aussi ravissant essaim féminin ; les dames dominaient, elles étaient au nombre de huit pour six cavaliers, cela ne les tracassait pas. Les histoires se multipliaient et provoquaient une douce joie ; la sensualité s’éveillait, on citait des anecdotes croustillantes, Émile achevait de s’instruire.
Chacune des femmes assises à cette table, jouissait d’une réputation quelconque dans l’art des plaisirs, et à côté de Lucine, la reine des Lesbiennes, des lubriques regards s’arrêtaient sur la marquise de Prasselan, Julia, surnommée la pédilleuse, pour la dextérité, de sa langue, chatouillant les pieds et entraînant dans un délire irrésistible l’amant ou l’amante sur qui elle s’exerçait.
Et comme la fumée des cigarettes voltigeait en spirales vers le haut plafond de la salle, comme les liqueurs accompagnant le café remplissaient les verres, Julia ne refusa pas ses caresses à Annita, qui alla s’installer sur un des grands fauteuils entourant la salle du festin.
— Vivent les caresses chastes ! dit-elle en riant, car on ne saurait soutenir le contraire, les caresses de Julia sont caresses chastes.
— Chastes, chastes, s’écria un abbé, l’abbé Rectal, le fameux aumônier du collège Saint-Yves qui se trouvait parmi les convives, toute caresse qui produit la sensation de volupté, n’est pas une caresse chaste.
— L’abbé, dit Lucie, il est aussi difficile de préciser où commence et finit la chasteté, que de décider ce qui est cochon et ce qui ne l’est pas.
— Excuse-moi, ma chère pupille, il est chaste de ne pas débaucher les autres par des paroles et des actes indécents, il est cochon de s’appesantir sur les laideurs et les saletés du corps humain.
— Hé là, mon précepteur, qu’appelez-vous laideurs du corps ?
— Oh, tout ce qui est ordurier et vil, tout ce qui, par conséquent, n’est pas ici.
— Trêve aux discours, cria Annita, Herzogen m’a déchaussée, examinez le joli travail de la pédilleuse.
Sur un coussin, Julia s’était agenouillée devant Annita : elle lui troussa les jupes qu’elle la pria de maintenir, et saisissant une des jambes, elle la souleva en l’air pour montrer le pied à toute l’assistance, petit pied mignon et coquet ; elle glissa la main vers l’encolure, et doucement le plaqua sur son visage, où elle commença à le langueter sur le talon, le dessus, le dessous, approchant peu à peu des doigts, forçant la belle Annita à se contorsionner sur un fauteuil, dans de tels mouvements, qu’à un moment elle s’y pelotonna, jeta ensuite la jambe libre sur un des bras du fauteuil, et exhiba ses cuisses nues aux yeux de l’assemblée, toute entière sous le charme du jeu de Julia.
Celle-ci tenait, pour ainsi dire, la jambe d’Annita dans ses bras, la pressait sur sa poitrine comme elle l’eût fait d’un tendre amant, s’arrêtait par intervalles dans ses lippées sur le pied, pour lui adresser quelques mots d’amour, puis repartait avec plus de passion, et Annita, mourante, roulant presque à bas du fauteuil, eut des soubresauts et cria :
— Oh, assez, assez, ou je meurs !
Comme une couleuvre, rapidement Julia abandonnant le pied, glissa entre les cuisses de son amie et lui fit minettes. Puis, relevant la tête, elle saisit les deux jambes, les souleva en l’air, et appliqua quelques fortes claques sur le cul ainsi dégagé.
— Ça te remettra, ma belle pédillée, dit-elle.
Lucien Gourraud accourut avec un verre à la main, et le présenta aux lèvres de la belle Annita en disant :
— Bois vite, les forces te reviendront.
— Et moi ? demanda Julia.
— Voilà, dit Herzogen lui en offrant un.
— Ah, tu veux lui succéder ?
— Si tu te sens de continuer.
— Pour tous et pour toutes, ci cela vous plaît.
Les deux femmes burent, et Annita se ressaisit.
Julia vint faire le tour de la table et échanger des plaisanteries avec les uns et les autres. Émile l’étudia avec grande attention, et murmura :
— Cela t’excite ?
— Oui, beaucoup, et c’est une hardiesse de vous convier tous, car j’en suis certaine, au quatrième ami, il faudra qu’on me prenne, sans quoi j’aurais une crise de nerfs.
Il ne s’était encore commis aucune licence, Émile brûlait de peloter la marquise pour se rendre compte de l’état de son corps ; elle lut dans ses yeux et lui dit :
— Il y a le feu là-dessous, et pas autre chose. Mais on ne peut trop se lancer, on se séparera bientôt, on n’est pas pour voluptuer en société ce soir.
Il baisa une de ses mains et elle se dirigea vers le fauteuil, sur lequel s’était installé Herzogen, qu’avait déchaussé la religieuse Lucine.
Pendant ce nouveau tournoi, Steinger vint s’asseoir près de sa femme et lui dit :
— Est-il vrai qu’on songe à cette évaporée de Julia pour la succession de votre sœur Lucette, dans le cas où elle résiderait en Italie ?
— Qui vous l’a conté ?
— Lucine.
— Elle a peut-être raison, ma sœur ! Puis, Julie n’y aurait-elle pas tous les droits, par son rang d’ancienneté comme commandante ! Soignez cet horizon, il y a aussi là des alliances avec la cour.
— Ah, quel malheur, votre affaire avec Lucette !
— Taisez-vous donc.
Lucie venait d’apercevoir Émile qui avait tressailli : elle dit quelque mots en allemand à son mari et celui-ci la laissa.
Julia se livrait à mille fantaisies lubriques sur le pied d’Herzogen, qui, rougissant, pâlissant, ressautait en mouvements nerveux.
— Hola, s’écria-t-elle, une suceuse pour m’aider, et l’effet se produit. Voyons, Lucine, Héloïse, Olivia, Lucie, qui donc, qui donc.
Olivia de Montsicourt quitta la table, accourut, s’accroupit entre les jambes d’Herzogen, le déculotta, et happa la queue. Les deux bouches féminines agirent en parfait accord, et bientôt le financier témoigna sa satisfaction par de brusques tressaillements, qui ne gênèrent en rien l’œuvre de ses deux amoureuses.
Au nom de Lucie, prononcé par Julia, Émile l’avait regardée, et il vit courir sur son front une légère rougeur ; mais le nom de Lucette avait déjà réveillé tous ses souvenirs, et, se penchant vers Lucie, il lui dit :
— Je suis arrivé au couvent des Bleuets avec Lucette, comment se fait-il que je sois ici sans elle ?
— Le regrettes-tu ?
— Qui sait !
Elle devint toute pâle et lui dit :
— Suis-moi.
— Où ?
— Dans ma chambre, pour t’expliquer.
Il s’empressa de lui obéir ; nul ne s’opposa à leur départ, il entendit seulement Lucine murmurer. :
— Oh déjà, les enragés !