‹ L’Art d’utiliser ses fautes, d’après Saint François de SalesChapitre 11 sur 11 · Partie 2 · Chapitre 8

Partie 2 · Chapitre 8

En préparant la troisième édition de ce petit livre, la pensée nous est venue d’y ajouter un chapitre que nous nous reprochions de ne pas avoir écrit plus tôt. Comment chanter les miséricordes divines sans consacrer une hymne à la Mère de la miséricorde ? Pourrions-nous, en étudiant, à l’école du plus aimable des saints, l’art d’utiliser nos fautes, oublier le Refuge des pécheurs, dont le bienheureux évêque a tant célébré les bontés ? Nous avions bien touché ce sujet au cours de l’ouvrage ; mais ce n’était pas assez. Il convenait d’y consacrer comme un traité à part.

Ces réflexions nous ont particulièrement impressionné aux pieds de Notre-Dame-du-Port, à Clermont-Ferrand. Il nous semble avoir mieux compris, dans cet antique sanctuaire, que Marie est le Port des naufragés, aussi bien que leur Étoile.

Saint François de Sales l’a bien dit : « La Vierge Marie a toujours été l’étoile polaire et le port favorable de tous les hommes qui ont navigué sur les ondes de la mer de ce misérable monde… Ceux qui conduisent leur navigation d’après cette divine Étoile évitent, par son moyen, de tomber dans les écueils et précipices du péché » ; mais ceux qui, par malheur, se sont écartés de sa direction tutélaire n’ont pas de port plus sûr, pour réparer leurs avaries et pour les tourner à profit (Act 27, 21), que le Cœur immaculé de la plus tendre des mères.

Notre bon saint, du reste, semble nous demander ce chapitre complémentaire, et le souder, par une transition naturelle, aux pages précédentes où il nous présentait Madeleine comme le modèle des pécheurs désireux d’utiliser leurs chutes tout en réparant. Dans une lettre à sainte Chantal il revient sur le même sujet, et rendant compte de son oraison qui l’avait transporté chez Simon le Lépreux, il s’écrie : « Je voyais notre Sauveur, ce me semblait, de bonne humeur ; mais par respect pour notre chère Madeleine, nous n’osions pas aller à ses pieds, mais à ceux de sa Sainte Mère, laquelle, si je ne me trompe, se trouvait là ; et j’étais bien triste de n’avoir ni autant de larmes ni autant de parfums que cette sainte Pénitente. Mais Notre-Dame se contentait de certaines gouttelettes répandues sur le bord de sa robe ; car nous n’osions pas toucher ses pieds sacrés. Une chose me consolait beaucoup après le dîner, Notre-Seigneur remit sa chère convertie à Notre-Dame : aussi vous voyez que, depuis, elle était presque toujours avec elle, et cette Sainte Vierge caressait extrêmement cette pécheresse. Cela me donnait du courage ; j’en étais infiniment réjoui. »

Ôbienheureux Père ! communiquez à tous les pécheurs ce courage, cette joyeuse confiance que doit leur inspirer le recours à Marie. Persuadez-les que si l’excès de leur misère, malgré toutes les raisons développées dans ce livre, les empêche encore de se jeter dans le Cœur infiniment bon de Jésus, ils doivent prendre, dans cet excès même, un élan qui les porte aux bras de sa Mère, puisque ses caresses les plus compatissantes sont assurées aux plus infirmes.

Notre doux Sauveur a voulu qu’il en fût ainsi. Il est allé au-devant des craintes que devaient nécessairement inspirer aux coupables sa divinité et son rôle de Juge, en dépit de toutes les manifestations de sa tendresse. Sans cesser d’être notre avocat et notre médiateur auprès de son Père, il a daigné constituer, entre lui-même et nous, une médiatrice, une avocate que nous puissions tous approcher sans frayeur, puisqu’elle est notre mère, et qui puisse tout obtenir de Dieu, puisqu’elle est sa Mère, et qu’elle plaide aussi victorieusement auprès de son Fils en lui montrant le sein qui l’a nourri, que le Fils lui-même auprès du Père en lui montrant son Cœur et ses plaies.

Les témoignages des Pères sont unanimes à l’affirmer, telle est l’économie du plan divin. Jésus seul, disent-ils, pouvait suffire à la restauration du genre humain, puisque de lui nous vient tout ce qui nous est nécessaire ; mais il ne nous était pas bon que l’homme fût seul. Il convenait davantage que l’un et l’autre sexe ayant concouru à notre perte, tous les deux contribuent à nous relever. Le Rédempteur a donc déposé en Marie la rançon du genre humain. Il a voulu que tout nous arrive par elle. Elle est l’aqueduc par où la grâce coule sur nous, l’échelle qui nous conduit à Dieu, la porte qui nous ouvre accès auprès de sa Bonté, le moyen par lequel descendent sur le corps entier de l’Église les mérites de son divin chef. Nul ne se sauve, nul n’obtient son pardon que par elle.

Nouvelle Esther, elle a trouvé grâce devant le Seigneur, pour tous les hommes, et Elle a obtenu la moitié de son divin empire. Elle tient le sceptre de la miséricorde, pendant que son Fils reste le roi de la justice.

Oui, Marie est ministre plénipotentiaire de la Miséricorde. La miséricorde est son département. De même que dans nos États, ceux qui ont à traiter d’une affaire de finances, de marine ou d’agriculture s’adressent aux ministères respectivement chargés de ces questions, c’est à la Mère de Dieu qu’ont à recourir ceux qui ont besoin de miséricorde ; et plus leur misère est profonde, plus ils ont de motifs d’aller à son Cœur maternel.

L’abîme appelle l’abîme (Ps 41), et, comme dit saint François de Sales, « rien n’est si agréable à une libérale abondance qu’une nécessité indigente ; et plus le bien est abondant plus l’inclination de se répandre et communiquer est forte… et on ne saurait dire qui a le plus de joie ou le bien abondant à se répandre et communiquer, ou le bien défaillant et indigent à recevoir, si Notre-Seigneur n’avait dit que c’est chose plus heureuse de donner que de recevoir ».

Saint Anselme va plus loin. Il n’hésite pas à dire que souvent l’on est plus vite exaucé en invoquant le nom de Marie qu’en invoquant le nom de Jésus. « Non pas, continue-t-il, que la Mère soit plus puissante que le Fils, puisque c’est de lui qu’elle tient tout son pouvoir ; mais Jésus, étant le maître et le juge de tous, discerne les mérites de chacun et demeure dans la justice s’il diffère d’exaucer ; tandis que, au nom de Marie, sa justice satisfaite s’apaise, les mérites de cette créature incomparable interviennent pour tout obtenir. »

Une autre raison, longuement développée par les anciens auteurs, et appuyée sur les divines Écritures qu’ils commentent, nous dévoile plus clairement encore ce doux mystère.

Dans l’Ancien Testament, disent-ils, Dieu est nommé le Seigneur des armées, le Dieu des vengeances, le Lion de la tribu de Juda. Il est représenté environné de flammes, tonnant du haut des cieux, lançant la foudre, aiguisant le glaive, bandant son arc, dardant ses flèches ; c’est lui qui ensevelit la terre sous les eaux du déluge, les villes coupables sous une pluie de soufre, qui noie ses ennemis dans les tourbillons de la mer, ou qui les ensevelit dans les profondeurs du sol entrouvert par sa colère. Tout à coup, dans l’Évangile, le même Dieu nous apparaît sous l’aspect de l’agneau. Il n’a même pas le courage de briser le roseau à demi rompu, ni d’éteindre la mèche qui fume encore. Que s’est-il donc passé ? Ah ! c’est que Dieu s’est incarné dans le sein de Marie.

De même que le soleil, tant qu’il parcourt, dans le cycle zodiacal, les signes du Cancer, du Taureau, du Scorpion, de la Balance et du Lion, verse des feux torrides, qu’il adoucit et transforme en bienfaisants rayons, dès qu’il entre dans le signe de la Vierge ; de même que la licorne oublie sa férocité sauvage et s’apprivoise aussitôt qu’elle appuie sa tête sur les genoux d’une jeune fille ; de même le Soleil de Justice devient un astre de bénignité, et change les flammes de sa colère en une douce chaleur, dès qu’il cache sa splendeur dans les entrailles de la Vierge de Nazareth. La justice reste au ciel, la miséricorde vient habiter la terre. Plus de colère, plus d’indignation quand la terre virginale du sein de Marie a donné son fruit.

Le Lion de Juda a pris dans le sein de la plus douce des femmes, la molle laine et le naturel débonnaire de l’agneau. Il a puisé, dans le lait de sa Mère, la mansuétude de cette tendre brebis. Lait meilleur que le vin, dit un illustre interprète du Cantique des cantiques, car le vin peut enivrer un homme, lui ôter la mémoire des injures qu’il a reçues et lui rendre le pardon facile ; mais le lait de la Bienheureuse Vierge a eu comme le pouvoir d’enivrer Dieu ; à peine en a-t-il bu que, buvant avec lui la miséricorde, il a jeté loin de lui le souvenir de nos péchés, et est devenu prodigue de pardon. Oui, ne craint pas d’ajouter Richard de Saint-Victor, c’est en vous, ô Marie ! que s’est accrue l’abondance de la divine miséricorde, c’est de vous qu’elle a coulé sur nous. Le miel est sorti de la pierre, parce que de la tige de Jessé a germé la fleur qui fournit ce suc doux, remède à tant de maux.

Au passage de la mer Rouge, les flots courroucés ensevelirent les Égyptiens, figure des pécheurs. L’arche n’était pas là. Au passage du Jourdain, point de victimes. L’arche de l’alliance, le propitiatoire éloignait tout châtiment. Sans Marie, il y a tout à craindre d’un Dieu vengeur. Quand il habite cette arche de propitiation, rien à attendre que les bienfaits. Aussi, tant que Simon voit le Messie aux bras de sa Mère, il le proclame le Salut d’Israël. Quand il le tient dans ses propres bras, il reconnaît en lui la cause de la ruine comme de la résurrection de plusieurs. Tremble, pécheur, si tu isoles le Christ de Marie ; mais dans les bras de cette aimable Reine, prie-le sans défiance : c’est la miséricorde sur son piédestal, la fleur sur sa tige, l’eau dans son océan.

Dans le sein de son Père, le Fils de Dieu fait homme puisait les attributs de la paternité divine ; dans le sein de sa Mère, il a revêtu des sentiments maternels ; et un théologien célèbre, qui nous a fourni la plupart des citations précédentes, ne fait aucune difficulté de conclure, en s’autorisant d’un texte de saint Ambroise, que Marie a agrandi la clémence du Dieu qu’elle a engendré, et qu’elle a couronné sa tête d’un diadème d’éternelle miséricorde.

Ôvraiment folles, reprend ce théologien, ô vraiment folles, les vierges de l’Évangile, quand elles s’endormaient sans l’huile, mais plus folles encore quand, repoussées par l’Epoux, elles n’ont pas imploré le secours de l’Épouse, c’est-à-dire de Marie. Elles crient : Seigneur ! Seigneur ! ouvrez-nous ! Elles s’adressent au Juge, elles reçoivent de sa justice la réponse très juste qu’elles méritaient : Je ne vous connais pas. Pourquoi ne se sont-elles pas tournées vers l’Épouse, en lui criant : Notre Dame ! Notre Dame ! Elles auraient, à ce seul nom, obtenu leur grâce.

Pécheur, qui que tu sois, eusses-tu un pied dans l’abîme, le désespoir eût-il déjà envahi ton cœur, regarde Marie, pense à elle, et tu recouvreras l’innocence et la paix. Personne, c’est la Vierge Immaculée qui l’a révélé à sainte Brigitte, personne, à moins qu’il ne soit déjà damné, n’invoque ce nom avec l’intention de quitter le péché, sans que le démon ne s’enfuie aussitôt. Et si, comme le raconte aimablement l’apôtre du Chablais, un timide oiseau, en articulant le nom de Marie qu’il avait appris à répéter dans un monastère, fut soudain lâché par un épervier qui le tenait dans ses serres prêt à le mettre en pièces, quel est le coupable qui ne puisse échapper aux griffes de Satan, en invoquant ce nom tout-puissant ? Ce nom doit être, selon le texte sacré, notre respiration, car, en vérité, dit un saint Père, c’est par Marie que l’âme coupable respire et s’ouvre à l’espérance du pardon.

Un écrivain moderne est plus explicite encore, et, dans une comparaison aussi juste que hardie, il montre le rôle de la Mère de Dieu, tel que doivent l’exploiter tous ceux que le péché a blessés ou tués. « Chaque battement du cœur est double et se compose de deux mouvements ; l’un des deux retire des organes le sang éteint, pendant que l’autre y lance du sang vivant. C’est que le cœur lui-même est double : il y a comme deux cœurs en un : l’un plus actif et l’autre plus passif ; l’un qui envoie la vie ; l’autre qui reprend la mort pour faire place à la vie. L’un vivifie et l’autre purifie.

« Tel est aussi, au milieu de l’humanité régénérée, le rôle du Cœur, de ce Cœur composé de deux âmes vivant en une, l’âme de Jésus et l’âme de Marie. L’âme de Jésus est le côté vivifiant du cœur du monde, et l’âme de Marie, par la grâce de Jésus, est le côté par où ce qui est mort court vers la vie.

« Elle porte à Celui qui est la vie même le sang mort de l’humanité, afin que la vie s’y verse, et que Jésus le renvoie au monde, vivant et divinisé. Le Verbe, en s’incarnant, a divinisé le sang ; mais c’est la Vierge qui a donné au Verbe la matière à diviniser. »

« Qui jamais pourra compter les âmes que la Mère de Dieu a ramenées à la vie divine ! Il faudrait, pour cela, énumérer toutes les conversions. Pas une qui ne se soit opérée sans son maternel recours. Impossible, dit le martyre saint Ignace, qu’un pécheur se sauve, sinon par le secours de Marie. Ce n’est pas la justice de Dieu qui le sauve, c’est son infinie miséricorde, sollicitée par les prières de Marie. »

Nouvelle Ruth, reprend saint Bonaventure, elle glane les épis échappés à la sollicitude des moissonneurs, c’est-à-dire des âmes demeurées rebelles à tous les autres appels de la grâce, elles les ramasse et les replace dans le grenier du Père de famille.

C’est grâce aux prières de cette Vierge bénie que le larron du Calvaire devient pénitent et martyr, dit saint Pierre Damien. Judas le traître ne se serait point perdu s’il avait différé son suicide jusqu’au moment où Jésus expirant confia tous les siens à sa Mère.

C’est à elle que recourt le prince des Apôtres après son triple reniement, et saint Grégoire de Nazianze nous la représente, dans un poétique langage, disant alors à son Fils : Ô Verbe de Dieu, c’est le propre de l’homme de pécher, pardonnez à Pierre. Et Jésus de répondre : Vous le savez, ma Mère, j’accède à tous vos désirs. Par considération pour vous, je remets à Pierre toutes ses fautes. Saint Paul, disent ses anciens biographes, attribuait à l’intercession de la Mère de Dieu le coup de grâce qui l’avait transformé.

Si telle fut la miséricorde de Marie pendant sa vie d’exil, quelle ne sera-t-elle pas maintenant qu’elle règne au ciel ? reprend saint Bonaventure, Elle se multiplie à proportion de la foule sans nombre des misérables qu’elle voit sur la terre ; car l’Eglise elle-même le dit, ses fonctions, en paradis, sont de prier pour les pécheurs.

N’est-ce pas à eux qu’elle doit l’accroissement indéfini de sa gloire ? Serait-elle Mère du Rédempteur s’il n’y avait pas eu des pécheurs à racheter ? « Ce sont eux, écrit excellemment M. Olier, qui ont procuré à cette Vierge bénie le bonheur d’être Mère du Sauveur des hommes ; car, sans le péché, Jésus ne serait pas venu dans ce monde en ressemblance de la chair pécheresse. » Marie est en quelque sorte redevable aux pécheurs de sa qualité de Mère de Jésus-Christ.

« C’est nous, avait déjà dit saint Thomas de Villeneuve, c’est nous qui sommes, en quelque sorte, l’occasion de son élévation. Le divin Médecin ne serait pas descendu des cieux s’il n’y avait eu, sur la terre, la maladie du péché à guérir. C’est parce que nous sommes devenus coupables que Marie est devenue Mère de Dieu. Dieu ne se serait pas fait homme, si l’homme n’avait point péché. Sans doute, ô Vierge, vous ne nous devez rien, puisque c’est notre démérite et non notre mérite qui a occasionné tout cela. Mais sans votre bénignité, en considérant votre grandeur, vous vous souvenez de notre misère. En vérité, vous serez l’avocate des pécheurs, puisque, à cause de leurs péchés, vous avez été exaltée si haut. En vérité, bien que notre péché nous inspire un vif repentir, votre sublimité nous est infiniment agréable, et votre gloire compense les préjudices que nos fautes ont causés. »

Comment, s’écrie un pieux auteur, comment l’énormité de mes crimes me désespérerait-elle, ô Marie ! Vous êtes la mère de tous, mais spécialement des pécheurs.

Oui, ce sont les pécheurs qui procurent à cette auguste Vierge la reproduction incessante des gloires et des joies de sa divine maternité, puisqu’elle engendre chez eux le Christ aussi souvent que, par son intercession, elle le fait revivre en eux.

Àla conversion de chaque pécheur, c’est-à-dire à sa renaissance à la grâce, au renouvellement de sa filiation divine par sa réincorporation au Sauveur, à l’heure où il est vivifié dans le Christ, le Père céleste lui dit : Tu es mon enfant, je t’engendre aujourd’hui, l’ange gardien de cet heureux converti peut, en le montrant à Marie, la saluer du mot d’Élisabeth : Béni soit le fruit de vos entrailles ; car, en vérité, il est le fruit de son sein.

Elle est la mère des membres aussi bien que du Chef du corps mystique de l’Église ; pas un juste ne se forme sans être engendré à la vie divine par la nouvelle Ève, vraie Mère de tous les vivants.

Un vieil interprète du Cantique des cantiques, commentant le texte Pasce hædos meos, paissez mes boucs, ne fait aucune difficulté de l’appliquer à Marie à propos des pécheurs : ce sont eux, les boucs, dit-il, et ils sont justement nommés les boucs de Marie. Non, certes qu’elle les veuille tels qu’ils sont, destinés à être placés à la gauche du souverain Juge, mais parce qu’elle les adopte afin de leur assurer une place à sa droite, en les métamorphosant en fidèles agneaux. C’est ainsi que, dans le langage usuel, le médecin appelle son malade, celui dont, bien loin de vouloir la maladie, il a entrepris la guérison. Il y a tout un monde d’encouragements dans cette double comparaison.

Sans doute, l’agneau est préférable au bouc. De même, rien ne vaut la candeur d’une âme innocente. Heureux ceux qui, semblables à des agneaux sans tache, méritent les caresses de la Vierge des vierges, si bien nommée la divine Brebis. Mais il reste une consolation immense aux pécheurs. Tout en se confessant dignes, à cause de leurs crimes, d’être à gauche du Juge, comme des boucs maudits, il ne tient qu’à eux, par un recours confiant à Marie, de devenir ses boucs et d’être bientôt convertis en agneaux.

De même, la santé sera toujours plus appréciée que la maladie. Heureux celui qui n’a pas besoin de médecin. Mais quand on est malade, quelle assurance, quelle joie d’avoir les soins d’un prince de la science médicale, d’être son client, de compter parmi ses malades !

Si infirmes que nous soyons, si désespéré que paraisse l’état de notre âme, si nous le voulons, Marie nous adoptera pour ses malades. Et parce que nulle infirmité spirituelle n’est incurable ici-bas, parce qu’aucune ne peut résister au traitement de la toute-puissante Mère de Dieu, elle nous guérira. Sa gloire, comme celle d’un habile médecin, éclatera à proportion de la gravité des maux dont elle nous sauvera.

Puis, une fois guéris, arrachés à la mort, pendant les langueurs et les périls d’une convalescence aussi longue que notre vie, cette douce Mère nous aimera toujours et veillera sur nous, à la façon d’un médecin qui suit ses malades, après leur guérison. Nous aurons un titre plus spécial à sa maternelle protection. Son honneur sera intéressé à notre persévérance dans l’état de grâce qu’elle nous aura rendu au prix de ses prières et de ses douleurs.

Infidèles à ses soins, retomberions-nous dans le péché ? Mais le médecin abandonne-t-il ses malades dans les rechutes ? se venge-t-il ainsi de l’indocilité à ses prescriptions ? Ne redouble-t-il pas, au contraire, les industries de son talent et de son dévouement pour obtenir une guérison devenue plus difficile ?

Ô Mère toute bonne de Celui qui a dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, et ailleurs : Pardonnez, jusqu’à soixante-dix fois sept fois, nos rechutes pourront-elles épuiser votre puissance ou la tendresse de vos sollicitudes ? Vous allez chercher, selon votre dévot saint Bonaventure, vous allez chercher le pécheur rebuté de tous, vous l’embrassez, vous le réchauffez, vous ne vous donnez pas de repos que vous ne l’ayez guéri.

Je suis votre malade, sauvez-moi. Tel sera, tous les jours de mon exil, mon cri d’espérance. Plus je me rappellerai mes chutes passées, plus je vous rappellerai à vous-même que vous avez le pouvoir et la bonté de m’en relever. Plus je me tiendrai assuré que vous ne m’abandonnerez pas à moitié guéri.

Ma reconnaissance pour vos soins, le désir de manifester votre puissance m’aideront à suivre vos conseils. Je vous aimerai, je vous glorifierai parce que vous m’avez tiré de bien plus bas. Enfin, dans le ciel, prenant timidement ma place au nombre de ceux qui vous doivent leur salut parce que, dans leurs misères, ils ont mis tous les espoirs en vous, je serai votre gloire comme un malade est la gloire du médecin qui l’a arraché aux portes de la mort, non pas une fois, mais plusieurs. Alors, et ce sera le plus beau profit qu’en ait tiré la grâce, mes fautes elles-mêmes seront devenues le piédestal de votre glorification, en même temps que le trône des divines miséricordes, que je veux éternellement chanter. Misericordias Domini in æternum cantabo.

Amen ! Amen ! Amen !

Notes

1. IX, 5

2. XIII, 302.

3. Saint Bernard, Sermon de l’Assomption.

4. Id. Sermon 2 de la Nativité.

5. Id.

6. Saint Germain de Constantinople, Orat. de Zona.

7. Saint Thomas, In Esther.

8. Amour de Dieu, I, 15.

9. De excell. Virg., c. 6.

10. Saint Antonin, 4ème p., titre 15, chap. XXI.

11. Cf. Ps. 83.

12. Le cardinal Hailgrin.

13. In Cantic. 2ème p., ch. XXIII.

14. Hugo de Saint-Victor, Miscell. n. 2, liv. IV, in tit. 26.

15. Luc 2, 34.

16. Christophe de Vega, Theologia mariana.

17. Mt 25, 11.

18. Saint Bernard, Hom. 2 supra Missus.

19. Revelat., lib. 1, chap. 9.

20. P. Gratry, Mois de Marie de l’Immaculée Conception.

21. Apud Celada, de Judith figurata, c. X, n. 69.

22. Philippe Abbas.

23. Cf. Cornel. a Lap. in act. VII.

24. Spec. cap. 8.

25. Secrète de la Vigile de l’Assomption.

26. Vie intérieure de la Très Sainte Vierge, p. 352.

27. Cité par l’annotateur de M. Olier.

28. Telle est du moins, la doctrine de la grande école thomiste. D’après saint François de Sales, le Verbe se serait incarné même si l’homme n’avait pas péché. Mais, en cette hypothèse, il aurait manqué à Marie les gloires qu’elle doit à ses douleurs, et dont, en un sens, elle est ainsi redevable aux pécheurs.

29. Laurent. a Ponte.

30. Borgius de Gubbio, 9, De signis Ecclesiæ.

31. Ephes, 2.

32. Ps 2.

33. Guillelm. apud Delrio in Cant.

34. Spec, cap. V.

35. Ps 118.

36. Ps 85, 11.

37. Ps 88, 2.

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