Partie 2 · Chapitre 7
L’amour ne peut rester inactif. « Son témoignage, dit saint Grégoire, ce sont les œuvres », et c’est à les faire éclore qu’il faut utiliser le souvenir de nos chutes. La ferveur qu’il engendre ne doit pas rester dans le sentiment, elle doit régner sur notre volonté, et féconder notre conduite. « La tristesse de la vraie pénitence, dit notre aimable saint, ne doit pas tant être nommée tristesse que déplaisir, ou sentiment de détestation du mal ; tristesse qui n’est jamais ennuyeuse ni chagrine ; tristesse qui n’engourdit point l’esprit, mais qui le rend actif, prompt et diligent ; tristesse qui n’abat point le cœur, mais le relève par la prière et l’espérance, et lui fait faire les élans de la ferveur de dévotion… Tristesse attentive et affection née à détester, rejeter et empêcher le mal pour le passé et pour l’avenir. » « Nos imperfections… sont un grand sujet d’humilité et l’humilité produit la générosité et la confiance. »
Ce résultat de la vraie pénitence a son principal levier dans le devoir de la satisfaction. Satisfaire, selon saint Anselme, c’est restituer à Dieu l’honneur qu’on lui a ravi ; selon saint Augustin, c’est détruire les occasions du péché et fermer la porte du consentement à ses suggestions. Saint Thomas justifie ces définitions et les concilie admirablement entre elles ; mais quelle que soit celle que nous adoptions, elle nous indiquera parfaitement le profit à tirer de nos fautes.
Si nous pensons à la malice en quelque sorte infinie de l’injure faite à Dieu par le moindre péché, quelle somme de ferveur nous semblera jamais suffisante pour compenser les larcins dont nous avons été coupables envers la gloire de la divine Majesté ! Nos fautes, ne nous obligent-elles pas à une fidélité d’autant plus généreuse, que leur gravité et leur nombre auront été plus considérables, selon la parole du Prophète : Que la profondeur de votre malice soit la mesure de votre conversion (Is 30, 6). Chacune des créatures qui nous ont servi pour le mal n’empruntera-t-elle pas une voix aux péchés qu’elles nous ont fait commettre, pour nous crier : Arrière, ne me touchez pas (Thren, IV, 15) ; ou, du moins, ne m’utilisez désormais que pour réparer votre passé criminel ! Et ne sentirons-nous pas, comme on l’a dit, le besoin de « faire doubles et triples les heures que Dieu nous accorde encore », afin de réparer le temps perdu ? De là la patience à supporter les conséquences humiliantes ou crucifiantes de nos péchés, de là les saintes industries pour venger en nous, par la mortification, les droits de Dieu violés, de là l’empressement jaloux à lui consacrer toutes nos facultés et tous nos instants. C’est ce que va nous dire et recommander saint François de Sales : « Ma très chère fille, demeurez tout à fait en paix ; vos confessions ont été bonnes jusqu’à l’excès. Pensez désormais à votre progrès dans la vertu, et ne pensez plus aux péchés passés, sinon pour vous humilier doucement devant Dieu, et bénir sa miséricorde qui vous les a pardonnés par l’application des divins sacrements. »
« Vous savez que votre retard sur le chemin de la vertu provient de votre faute. Eh bien, humiliez-vous devant Dieu, implorez sa miséricorde, prosternez-vous devant la face de sa bonté, et demandez-lui en pardon, confessez votre faute et criez-lui merci, à l’oreille même de votre confesseur ; pour en recevoir l’absolution. Mais cela fait, demeurez en paix, et ayant détesté l’offense embrassez avec amour votre déplaisir à cause de la lenteur de votre progrès dans le bien. Hélas ! mon Théotime, les âmes qui sont au purgatoire y sont sans doute pour leurs péchés, péchés qu’elles ont détestés et détestent souverainement ; mais, pour ce qui est des regrets et de la peine qui leur en reste, d’être arrêtées en ce lieu, privées pour un temps de la jouissance de l’amour des bienheureux du Paradis, elles le souffrent amoureusement, et prononcent dévotement le cantique de la justice divine : Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable (Ps 118, 137).
« Mais, si l’entreprise faite par inspiration périt par la faute de ceux à qui elle a été confiée, comment peut-on dire alors qu’il faut acquiescer à la volonté de Dieu ? Car, me dira quelqu’un, ce n’est pas la volonté de Dieu qui empêche l’événement, mais ma faute, dont la volonté divine n’est pas cause. — Il est vrai, mon enfant, ta faute ne t’est pas advenue par la volonté de Dieu, car Dieu n’est pas auteur du péché. Mais pourtant c’est bien la volonté divine que ta faute soit suivie de la défaite et de l’échec de ton entreprise, en punition de ta faute. Car, si sa bonté ne peut lui permettre de vouloir ta faute, sa justice fait qu’il veut la peine que tu en souffres. Ainsi Dieu ne fut pas cause que David pécha, mais il lui infligea bien la peine due à son péché ; et il ne fut pas cause du péché de Saül, mais il permit qu’en punition, il soit battu.
« Quand donc il arrive que les desseins de Dieu ne réussissent pas en punition de nos fautes, il faut également détester la faute par un solide repentir, et accepter la peine que nous en avons ; car autant le péché est contre la volonté de Dieu, autant la peine est selon sa volonté. »
Saint François de Sales ne veut pas qu’on se contente d’accepter les funestes suites de nos chutes, comme leur légitime châtiment, il veut qu’on les répare en doublant le pas.
« Mais, me direz-vous, que faut-il que nous fassions pour retrouver le temps perdu ? Il faut le retrouver en augmentant la ferveur et la diligence pour parcourir notre voie le temps qui nous reste. »
Sainte Chantal, en vraie disciple de son bienheureux Père, répétait souvent à ses filles ces avis encourageants : « Et en nos fautes et imperfections, comment pouvons-nous, dites-vous, y voir la volonté de Dieu ? — Oui, mes très chères filles, car nous y pouvons toujours voir sa volonté permissive qui nous a laissé tomber en telles et telles fautes, afin que nous nous humiliions, que nous nous en accusions, et aimions notre misère, et que, par ces pratiques, nous réparions nos fautes et en obtenions le pardon. »
Telle est la pratique des saints. « Ils se relèvent de leurs chutes, dit saint Ambroise, plus ardents à de plus vaillants combats, à tel point que, loin de les retarder dans leur course, leurs fautes en redoublent l’élan. »
« Les hommes qui se sont précipités avec impétuosité dans le mal, ajoute saint Jean Chrysostome, porteront la même ardeur dans le bien, d’autant plus qu’ils n’ignorent pas la grandeur de leurs dettes : Celui à qui il est moins pardonné, aimera moins (Lc 7, 48). Dévorés du feu de la pénitence, ils rendent leur âme plus nette que l’or le plus pur, et sous l’impulsion de leur conscience et du souvenir de leurs anciennes prévarications, comme sous le souffle d’un vent impétueux, ils voguent à pleines voiles vers le port de la vertu. C’est en quoi ils l’emportent sur ceux qui ne sont jamais tombés… Que la pénitence confère aux pécheurs convertis une splendeur considérable, plus éclatante souvent que celle des justes, nous l’avons prouvé par les divines Écritures. Voilà pourquoi les publicains et les courtisanes sont appelés plus haut que d’autres au royaume des Cieux (Mt 21, 31). Voilà pourquoi, maintes fois, les derniers seront placés avant les premiers (Mt 19, 30). »
Mais, s’il en est ainsi, objectera-t-on, ne semble-t-il pas que les pécheurs pénitents l’emportent sur les justes qui n’ont pas péché, et la justice rétablie, sur l’innocence toujours conservée ? — Loin de nous la pensée d’essayer un parallèle entre la vertu gardée intacte et la vertu réparée, ni d’exalter la seconde au préjudice de la première. L’innocence s’approche plus près de la sainteté infinie de Dieu, elle l’imite plus parfaitement, et elle restera toujours la bien-aimée de son Fils, qui l’a prise pour son partage et pour celui de sa Mère. Jamais les âpres parfums de la pénitence ne ressembleront au pur arôme qui s’exhale d’une vie immaculée, et, comme le lis entre les autres fleurs, l’innocence gardera toujours son éblouissante candeur et son parfum à part. De plus, en la perdant, l’homme perd une dignité qui n’appartient qu’à elle, et qui, une fois perdue, ne peut absolument plus se reconquérir.
Et toutefois, sans recouvrer l’innocence perdue, l’homme pécheur et pénitent, selon la doctrine de saint Thomas, se fait en somme, parfois, un plus grand trésor, reconquiert une plus grande forme, parce que, dit saint Grégoire, ceux qui réfléchissent sérieusement sur les égarements passés, en compensent les ravages par des gains subséquents, et sont le sujet d’une plus grande joie au Ciel ; de même que, dans un combat, le soldat qui, après avoir tourné les talons, revient plus courageusement attaquer l’ennemi, est plus cher au capitaine que le soldat resté fidèle à son poste, qui ne s’est signalé par aucun acte extraordinaire de vaillance.
De son côté, le miséricordieux Sauveur a de telles faveurs pour les coupables qui reviennent à lui, il couvre leur pénitence d’une effusion si généreuse de son précieux sang, il sait si bien faire abonder sa grâce par-dessus l’excès de notre malice (Rm 5, 20), que selon les paroles de notre saint, il convertit « nos misères en grâces, les épines en contre-poison et en thériaque de salut, et saint Job, image innocente du pécheur pénitent, reçoit le double de tout ce qu’il avait eu ».
Enfin, c’est ici, comme nous l’a déjà insinué notre bienheureux docteur, c’est ici le triomphe de l’amour. « Y a-t-il, se demande un auteur que nous avons plusieurs fois cité, y a-t-il quelque secret pour ressaisir le temps écoulé ? N’est-ce pas comme si l’on prétendait enchaîner le vent des tempêtes ? » Et il répond : « Dieu merci, ce secret existe ; l’amour l’a inventé, l’amour l’a révélé ; que l’amour qui est en vous s’en empare. Ce secret, ce sont les saintes larmes : non pas même celles des yeux, Dieu ne les accorde pas à tous, et ne les demande à personne ; mais les larmes du cœur, le repentir, la déchirure de l’âme, la contrition. Couvrez de ces pleurs invisibles toute cette région de votre vie qui est demeurée stérile parce que vous n’avez pas permis que l’amour l’éclairât ; l’amour y reviendra porté sur ces eaux. Et qui sait si, devant Dieu, ces années déplorées ne deviendront pas plus belles, plus florissantes, plus précieuses par la pénitence qu’elles l’eussent été par l’innocence ? On pourrait ne pas vous plaindre d’avoir péché comme Madeleine, si vous pleuriez comme Madeleine. »
Cet exemple de sainte Marie-Madeleine, en effet, confirme trop bien cette doctrine pour que saint François de Sales ne l’ait point exploité. Il formera le couronnement des citations de l’aimable docteur et le résumé de ce dernier chapitre.
« Madeleine fit une si admirable conversion, que, d’une créature souillée et pleine d’infection qu’elle était, elle devint un vaisseau pur et net, propre à recevoir la liqueur très précieuse de la grâce, dont après elle parfumera son Sauveur : et celle qui, par ses péchés était un fumier de très mauvaise odeur, devint, par cette conversion, un très beau lis et une fleur de très suave odeur. Et d’autant plus qu’elle était flétrie et puante par le péché, elle fut purifiée et renouvelée par la grâce, ainsi nous voyons que les fleurs prennent leur accroissement et beauté d’une manière puante et pourrie : car plus la terre est remplie de fumier et de pourriture, plus aussi les fleurs qui y sont plantées croissent et deviennent belles.
« Ainsi cette sainte étant toute infectée par le péché, elle devint après sa conversion, d’autant plus belle par la contrition et l’amour avec lesquels elle fit pénitence. Nous pouvons très justement la nommer reine de tous les chrétiens et enfants de l’Église, qui sont divisés en trois bandes, dont la première est celle des justes, la seconde celle des pécheurs pénitents qui ne veulent pas mourir en leurs péchés, et la troisième celle des pécheurs obstinés et impénitents qui ne veulent point s’amender et meurent dans leur iniquité. Or, ce n’est pas de ceux-là que je veux parler ; car ces gens-là n’ont plus de prétention pour le Ciel. L’enfer leur est préparé et sera leur héritage, malheureux qu’ils sont, parce qu’à mesure qu’ils font vœu de mourir en leur obstination, ils le font par conséquent d’être damnés.
« Ce n’est pas de cette dernière sorte de pécheurs que sainte Madeleine est la reine, mais de ceux qui veulent sortir de leur iniquité ; car, elle, qui a été pécheresse, ainsi que l’Écriture sainte nous l’enseigne : Mulier erat in civitate peccatrix (Lc 7, 35), est sortie de son péché et en a demandé pardon à son Dieu avec une vraie contrition et une ferme résolution de le quitter, provoquant tous les pécheurs à imiter son exemple.
« Et quant à sa pénitence, ô Dieu ! combien a-t-elle été grande et généreuse ! combien a-t-elle pleuré ses péchés ! Que n’a-t-elle pas fait pour les effacer, et pendant la vie, et après la mort du Sauveur !… Comme elle avait offensé Dieu de tout son cœur, de toute son âme et d’une grande partie des membres de son corps, aussi les employa-t-elle à faire pénitence, et la fit de tout son cœur, de toute son âme et de tout son corps, sans réserve quelconque, s’employant généralement et totalement à des actes de pénitence : en quoi elle peut bien se nommer reine de tous les pécheurs pénitents, puisqu’elle les a tous surpassés en pénitence.
« Nous voyons d’ordinaire que les hommes ayant reçu quelque offense, veulent qu’on les satisfasse selon le tort qui leur a été fait ; que, si on leur a dérobé un écu, ils veulent qu’on rende un écu ; si quelqu’un a porté dommage à un autre, l’on requiert satisfaction à l’égal de la perte qu’il a fait faire.
« Dans l’ancienne loi, celui qui donnait un soufflet à son prochain était obligé d’en subir un autre, et celui qui arrachait un œil ou une dent à son frère, on pouvait lui en arracher aussi une. Or, bien que cette loi soit maintenant abolie entre les hommes, elle se pratique néanmoins toujours entre Jésus-Christ et ceux qui se consacrent à son service, et il leur fait les mêmes demandes, à savoir qu’on lui rende, autant qu’on peut, à l’égal de la faute commise, c’est-à-dire qu’il veut que nous fassions au moins autant pour lui que nous avons fait pour le monde. Ce n’est point trop exiger de nous que cela ; car, si nous avons tant fait pour le monde, nous laissant emporter à ses vains attraits, que ne devons-nous faire pour les attraits de la grâce qui sont si doux et si suaves ? Certes, ce n’est point nous faire tort que de nous demander cela, et c’est pourquoi, comme l’on a employé son cœur, son âme, ses affections, ses yeux, ses paroles, ses cheveux et ses parfums pour le monde, il faut aussi les employer et sacrifier au service de la dilection sacrée.
« En second lieu, Madeleine est aussi reine des justes ; car bien qu’on ne la nomme pas vierge, elle mérite ce nom à cause de l’excellence et éminente pureté qu’elle eut après sa conversion, elle doit être appelée archi-vierge, d’autant qu’elle était tellement purifiée dans la fournaise de l’amour sacré, qu’elle était rétablie dans une excellente chasteté, et était douée d’un amour si parfait, qu’après la Sainte Vierge, c’était elle qui aimait le plus Notre-Seigneur ; et on peut dire qu’elle l’aimait autant ou plus, en quelque manière, que les Séraphins, car, s’il est vrai qu’ils ont un amour très parfait, c’est sans peine : ils le conservent sans crainte de le perdre. Mais cette sainte l’a acquis avec beaucoup de travail et de soin, et l’a conservé avec crainte et sollicitude ; et en récompense de sa fidélité, Dieu lui donna un amour si fort et si ardent, et accompagné d’une si grande pureté, que de même que le divin Epoux lui blessait continuellement le cœur, de même lui blessait-elle le sien par des désirs, soupirs et élans amoureux, et il est à croire qu’elle disait souvent ces paroles de l’Épouse du Cantique des cantiques : Qu’il me donne un baiser de sa bouche (Cant 1, 1), baiser tant désiré de la nature humaine et tant demandé par les Patriarches et les Prophètes, qui n’était autre que l’incarnation et l’union de la nature divine avec l’humaine ; et c’était cette étroite union de Dieu avec la créature après laquelle cette sainte amante soupirait.
« Voyez donc qu’elle était reine des justes, car qu’est-ce qui pourrait la rendre plus juste que ce saint amour, avec sa grande humilité et componction qui la faisait toujours demeurer aux pieds du Sauveur, qui l’aimait d’un amour tendre et délicat dont il aime les justes. »
En un autre endroit, saint François de Sales revient à l’illustre pénitente et confirme ce que nous disions plus haut, par un mot charmant : « Notre-Seigneur rétablit sainte Madeleine en la virginité, non essentielle mais réparée, qui est quelquefois plus excellente que celle qui n’ayant point reçu de tare, est accompagnée de moins d’humilité. »
Enfin, l’aimable saint conclut : « Jamais Madeleine, n’eût été si amoureuse de son Sauveur, s’il ne lui eût remis tant de péchés ; et jamais il ne les lui eût remis, si elle ne les eût commis. — Voyez, ma chère fille, ce grand artisan de miséricorde ; il convertit nos misères en grâces, et de la vipère de nos iniquités en fait le médicament salutaire à nos âmes. »
Notes
1. Amour de Dieu, XI, 21.
2. XVIII, 266.
3. M Ch. Gay, De la vie et des vertus chrétiennes. De la charité.
4. XX, 132.
5. Amour de Dieu, I. IV, 6.
6. IX, 132.
7. Instruction XII°.
8. De apologia David, cap. II.
9. Ad Theod. laps. I, cap. II.
10. St. Thomas, Somme théologique, 3a , q. 80, art. 3.
11. Amour de Dieu, XI, 12 et s.
12. M Ch. Gay, De la vie et des vertus chrétiennes. De la charité.
13. X, 86.
14. Entretien XIX°, VI, 303.
15. XVIII, 209.