Partie 1 · Chapitre 2
« La tristesse qui est selon Dieu, dit saint Paul, produit la pénitence pour le salut ; la tristesse du monde produit la mort. La tristesse peut donc être bonne ou mauvaise, selon les dispositions qu’elle suscite en nous. Il est vrai qu’elle en provoque plus de mauvaises que de bonnes, car les bonnes ne sont que deux : miséricorde et pénitence ; mais les mauvaises six : angoisse, paresse, indignation, jalousie, envie et impatience ; ce qui fait dire au Sage : La tristesse en tue beaucoup et il n’y a point de profit en elle, parce que, pour deux bons ruisseaux qui proviennent de la source de tristesse, il y en a six qui sont mauvais. »
Aussi le démon fait-il tous ses efforts pour engendrer cette mauvaise tristesse, et, afin de réussir à décourager l’âme et à la désespérer, il essaie d’abord de la troubler. Ici encore, il n’y a pas grand peine à suggérer des prétextes. Ne faut-il pas s’affliger d’avoir offensé la Majesté souveraine, d’avoir outragé la beauté infinie, et blessé le cœur du plus tendre des pères ? — Oui certes, va nous répondre saint François de Sales, il faut s’en attrister, mais d’un véritable repentir, et non d’une douleur chagrine, de dépit et d’indignation. Or, le véritable repentir, comme tout sentiment inspiré par le bon Esprit, est calme, non in commotione Dominus. Là où commencent l’inquiétude et le trouble, la bonne tristesse fait place à la mauvaise.
« La mauvaise tristesse, reprend notre saint, trouble l’âme, la remplit d’inquiétude, donne des craintes désordonnées, dégoûte de l’oraison, assoupit et accable le cerveau, prive l’âme de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat les forces. Bref, elle est comme un dur hiver qui fauche toute la beauté de la terre, et engourdit les animaux ; car elle ôte toute suavité à l’âme, et la rend presque paralytique et toutes ses facultés impuissantes. »
Àces symptômes, combien d’âmes reconnaîtront le trouble dont elles se sont laissé saisir après leurs fautes, et les ravages qu’il leur a causés ! On avait commencé avec ferveur, et l’on s’était résolument élancé à la suite du Maître sur le chemin du devoir, sur les rudes pentes du Calvaire. Une chute survient, et voilà le trouble ! — On se relève cependant, le repentir, l’absolution sacramentelle ont tout réparé. — N’importe ! On se regarde, on s’examine avec anxiété, on compte ses blessures à peine cicatrisées, on les sonde avec effroi, on les envenime, pour vouloir les panser avec dépit et impatience, « rien ne conserve plus nos tares que l’inquiétude et l’empressement de les ôter ». Et pendant ce temps, le pas se ralentit. On ne court plus, on marche à peine, on se traîne, mécontent de soi et presque de Dieu lui-même, sans confiance dans la prière, sans autre disposition que la peur dans la réception des sacrements, jusqu’à ce qu’une circonstance spéciale, une confession exceptionnellement soignée, une retraite viennent rendre à cette âme, pour un moment, l’élan du début. Mais, peu après ce renouvellement, si l’on reste sous l’impression de trouble, de nouvelles chutes, ou simplement le souvenir des fautes passées ramèneront un redoublement de découragement ; à la course succèdera derechef le petit pas, et Dieu veuille qu’à force d’hésitations et de lenteurs, on ne finisse pas par tomber dans une torpeur quasi sans remède.
Qu’est-ce donc, pauvres âmes, qui est venu ainsi paralyser vos efforts ? Vous couriez bien : qui vous a arrêtées ? demande l’Apôtre. « Si vous ne vous étiez point inquiétée au premier faux pas, mais que tout doucement vous aviez repris votre cœur entre vos mains, vous ne seriez pas tombée à nouveau. »
Et voilà pourquoi le bon saint multiplie ses conseils, afin de communiquer aux autres la « très désirable paix qui est la très chère, la très fidèle et perpétuelle hôtesse de son cœur ». Voilà pourquoi il recommande instamment le calme, la patience, d’abord avec soi-même.
« Ne nous troublons point de nos imperfections. » « Gardez-vous des empressements et des inquiétudes ; car rien ne nous empêche davantage de cheminer vers la perfection. »
« Qu’est-ce qui fait que les oiseaux et autres animaux demeurent pris dans les filets, sinon qu’y étant entrés, ils se débattent et remuent d’une façon désordonnée pour en sortir rapidement et, ce faisant, ils s’empêtrent d’autant plus ?… Étant tombés dans les filets de quelques imperfections, nous n’en sortirons pas par l’inquiétude ; au contraire, nous nous empêtrerons davantage. »
« Il faut souffrir avec patience le retard de notre perfection, faisant toujours ce que nous pouvons pour avancer, et de bon cœur. »
« Attendons donc avec patience notre progrès, et au lieu de nous inquiéter d’en avoir si peu fait par le passé, tâchons avec diligence d’en faire plus à l’avenir. »
« Ne nous inquiétons point de nous voir toujours novices en l’exercice des vertus ; car, au monastère de la vie dévote, chacun s’estime toujours novice, et toute la vie y est destinée à la preuve, n’y ayant point de plus évidente marque d’être non seulement novice, mais digne d’expulsion et de réprobation, que de penser et se tenir pour profès. Car, selon la règle de cet ordre-là, non la solennité mais l’accomplissement des vœux rend les novices profès. Or, les vœux ne sont jamais accomplis tandis qu’il y a quelque chose à faire pour les observer ; et l’obligation de servir Dieu et progresser en son amour, dure toujours jusqu’à la mort.
« Voire, me dira quelqu’un, si je connais que c’est par ma faute que mon progrès dans les vertus est retardé, comment pourrai-je m’empêcher de m’en attrister et m’en inquiéter ?
« J’ai dit ceci dans l’Introduction à la vie dévote, mais je le redis volontiers, parce que ce n’est jamais assez dit : il faut s’attrister des fautes commises, d’un repentir fort, calme, constant, tranquille, mais ni turbulent, ni inquiet, ni découragé. »
On le voit par les citations qui précèdent, et on le verra mieux encore dans celles qui suivent : le calme, la patience avec soi-même, le saint docteur ne les recommande pas seulement aux âmes justes et innocentes, mais encore et surtout à celles qui ont eu le malheur de faire des fautes.
« S’il vous arrive quelquefois de vous impatienter, ne vous troublez point, mais remettez-vous rapidement et avec douceur. »
« Vous vous préoccupez trop des emportements de votre amour propre, qui sont sans doute fréquents, mais qui ne seront jamais dangereux, si tranquillement, sans vous inquiéter de leur importunité, ni vous étonner de leur nombre, vous dites : Non ! Marchez simplement, ne désirez pas autant le repos de l’esprit, et vous en aurez davantage. »
« Ayez patience avec tous, mais principalement avec vous-même : je veux dire que vous ne vous troubliez point de vos imperfections, et que vous ayez toujours le courage de vous en relever. Je suis bien aise que vous recommenciez tous les jours : il n’y a point de meilleur moyen pour bien achever la vie spirituelle, que de toujours recommencer, et ne jamais penser avoir assez fait. »
« On peut mortifier la chair, mais pas au point d’éviter toute rébellion. Notre attention sera souvent interrompue par des distractions, et ainsi pour le reste. Et faut-il pour cela s’inquiéter, se troubler, s’affliger ? Non pas, certes. »
« Ne vous fâchez point, ni ne vous étonnez point de voir encore vivre en votre âme toutes les imperfections que vous m’avez racontées : non, je vous en supplie ; car bien qu’il faille les rejeter et détester pour s’en amender, il ne faut pas s’en affliger d’une affliction fâcheuse, mais d’une affliction courageuse et tranquille qui engendre un propos serein et solide de se corriger. »
« Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paisiblement, sans nous troubler ; car autrement, en fuyant, nous pourrions tomber, et donner loisir à l’ennemi de nous tuer… Même la pénitence, il faut la faire paisiblement. Voici, disait ce pénitent, que ma très amère amertume est en paix (Is 38, 17). »
« Le péché seul doit nous déplaire et fâcher ; et au bout de ce déplaisir du péché, encore faut-il que la joie et la consolation sainte y soient attachées. »
« Qui n’est qu’à Dieu ne se contriste jamais, sinon d’avoir offensé Dieu ; mais sa tristesse est comme assise sur une profonde, tranquille et paisible humilité et soumission, après quoi on se relève en la bonté divine, par une douce et parfaite confiance, sans chagrin ni dépit. »
« En somme, ne vous fâchez point, ou, au moins, ne vous troublez point d’avoir été troublée, ne vous ébranlez point d’avoir été ébranlée, ne vous inquiétez point d’avoir été inquiétée par ces passions fâcheuses ; mais reprenez votre cœur et remettez-le doucement entre les mains de Notre-Seigneur. » « Tournant tant que vous pourrez votre cœur à la paix envers vous-même, bien que vous vous sachiez misérable. »
« Toutes les fois que vous trouverez votre cœur amer ne faites tout simplement que le prendre du bout des doigts et non à pleines poignées, c’est-à-dire brusquement… Il faut avoir patience avec soi-même, et flatter son cœur en l’encourageant ; quand il est bien excité, il le faut tenir comme un cheval en bride, fermement, sans le laisser courir après ses sentiments. »
« Ayez un grand soin de ne point vous troubler lorsque vous aurez fait quelque faute, mais humiliez-vous dès que possible devant Dieu, et que ce soit d’une humilité douce et amoureuse qui vous porte à la confiance de recourir immédiatement à sa bonté, sûre qu’elle vous aidera pour vous amender… Quand il vous arrivera de faire des fautes, quelles qu’elles soient, demandez-en pardon tout doucement à Notre-Seigneur, en lui disant que vous êtes sûre qu’il vous aime bien et qu’il vous pardonnera. Et cela toujours simplement et doucement. »
Pour combattre plus efficacement ce trouble si funeste, saint François de Sales s’applique à en dévoiler la cause ordinaire, pour ne pas dire unique : l’amour-propre, la recherche de soi-même. Sainte Thérèse l’avait déjà dit : « Avec la vraie humilité, bien que l’âme se reconnaisse mauvaise et en soit peinée, cette peine n’est point accompagnée de trouble ni d’inquiétude ; elle ne cause ni obscurcissement dans l’esprit, ni aridité ; au contraire, elle console. L’âme alors s’afflige de ce qui a offensé Dieu, et, d’autre part, elle se dilate dans l’espérance de sa miséricorde. Elle a la lumière pour se confondre elle-même, et pour louer Dieu qui l’a tant supportée. Mais dans l’humilité fausse que donne le démon, il n’y a de lumière pour aucun bien. Il semble que Dieu mette tout à feu et à sang. C’est une invention du démon des plus funestes, subtiles et dissimulées que je connaisse de lui. »
Et voilà pourquoi le trouble après le péché est un mal si commun. « S’humilier de ses misères, a dit un saint prêtre, c’est une chose bonne que peu de personnes comprennent ; s’inquiéter et se dépiter est une chose que tout le monde connaît et qui est mauvaise, parce que dans cette espèce d’inquiétude et de dépit, l’amour-propre a toujours la plus grande part. »
Frédéric Ozanam ajoute finement : « Il y a deux sortes d’orgueil : celui qui est content de soi, c’est le plus commun et le moins dangereux ; et celui qui est mécontent de soi parce qu’il attend beaucoup de lui-même et qu’il est trompé dans son attente. Cette seconde espèce est bien plus raffinée et dangereuse. »
Notre bon saint poursuit toutes les ruses de cet amour-propre déguisé sous le masque de l’humilité. Ces empressements de l’âme, non pas tant à se guérir qu’à savoir qu’elle est guérie ; ces secrets dépits qui empêchent de faire la paix avec sa conscience, parce que l’on trouve plus commode de l’abandonner comme incorrigible ; ces mélancolies où l’on se plonge, cette incessante et exclusive contemplation de ses fautes et de soi-même, ce besoin de gémir plus encore devant les hommes que devant Dieu, avec un imperceptible désir d’être plaint et caressé : le sage Docteur touche à tout cela, et montre que « toutes ces peines sont dues à un certain père spirituel qui s’appelle amour-propre ».
« L’une des bonnes pratiques de la douceur, c’est celle que nous pratiquons intérieurement, sans jamais s’irriter contre nous-mêmes, ni contre nos imperfections. Car, bien qu’il soit raisonnable que lorsque nous faisons des fautes, nous en soyons gênés et peinés, mais encore faut-il que nous nous empêchions d’en avoir une gêne aigre et chagrine, agacée et colérique. Ils font une grande faute ceux qui, s’étant mis en colère, se fâchent de s’être mis en colère ; car, ainsi, ils tiennent leur cœur trempé dans la colère ; et même s’il semble que la seconde colère ruine la première, cependant elle sert d’ouverture et de passage pour une nouvelle colère, à la première occasion qui s’en présentera. Outre que ces colères, dépits et amertumes que l’on a contre soi-même, tendent à l’orgueil et n’ont d’autre origine que l’amour-propre qui se trouble et s’inquiète de nous voir imparfaits. »
« Il ne faut pas se confondre avec tristesse et inquiétude : c’est l’amour-propre qui donne ces confusions-là, parce que nous sommes tristes de n’être pas parfaits, non tant pour l’amour de Dieu que pour l’amour de nous-mêmes. » Il nous fait un « si grand bien de pleurer sur nos défauts : cela contente tant l’amour-propre ! »
« Il n’y a que le trop grand soin que nous avons de nous-mêmes qui nous fasse perdre la tranquillité de notre esprit, qui nous porte à des humeurs bizarres et inégales. Dès que quelques contradictions nous arrivent, voire que nous apercevons seulement un petit trait de notre immortification, ou quand nous commettons quelque défaut, pour petit qu’il soit, il nous semble que tout est perdu. »
« L’amour-propre est donc l’une des sources de nos inquiétudes ; l’autre c’est l’estime que nous faisons de nous-mêmes. Que veut dire que s’il nous arrive quelque imperfection ou péché, nous sommes étonnés, troublés et impatients ? Sans doute, c’est que nous pensions être quelque chose de bon, résolu et solide, et quand nous voyons qu’il n’en est rien et que nous avons donné du nez à terre, nous sommes trompés, et par conséquent troublés, offensés, et inquiétés. Que si nous savions bien qui nous sommes, au lieu d’être ébahis de nous voir à terre, nous nous étonnerions comment nous pouvons demeurer debout. C’est là l’autre source d’inquiétude : nous ne voulons que des consolations et nous nous étonnons de reconnaître et toucher du doigt notre misère, notre néant et notre faiblesse. »
« Ayez un grand soin de ne point vous troubler lorsque vous avez fait quelque faute, ni de vous laisser aller à des attendrissements sur vous-mêmes ; car tout cela ne vient que de l’orgueil. »
Telle est la ligne de conduite que saint François de Sales oppose aux agitations et aux sollicitudes stériles engendrées par l’amour-propre. Il semble prendre le parti du cœur qui a faibli, tant il éprouve de commisération pour lui, et, au lieu de le brusquer et de le troubler davantage voici comment il veut qu’on le traite : « Ne tourmentez point votre cœur, même quand il aurait fait quelque petit détour ; mais reprenez-le doucement et ramenez-le en son chemin. »
« Ma très chère fille, quand il nous arrive des défauts, examinons notre cœur, et demandons-nous s’il n’a pas toujours vive et entière la résolution de servir Dieu ; et j’espère qu’il nous répondra que oui, et qu’il souffrirait plutôt mille morts que de se séparer de cette résolution. Demandons-lui encore : Pourquoi donc trébuches-tu maintenant ? Pourquoi es-tu si lâche ? — Il répondra : J’ai été surpris, je ne sais comment ; mais cela me pèse maintenant. Hélas ! ma chère fille, il faut lui pardonner : ce n’est pas par infidélité qu’il manque, c’est par faiblesse. Il le faut donc corriger doucement et tranquillement, et non pas l’irriter et troubler davantage. »
« Préparez votre âme à la tranquillité dès le matin ; ayez un grand soin le long du jour de la rappeler souvent. S’il vous arrive quelque acte de chagrin, ne vous en épouvantez point, ne vous mettez nullement en peine ; mais l’ayant reconnu, humiliez-vous doucement devant Dieu et tâchez de remettre votre esprit dans la suavité. Dites à votre âme : Eh bien ! nous avons fait un faux pas ; allons maintenant tout doucement, et prenons garde à nous. Et toutes les fois et aussi souvent que vous tomberez, faites-en de même. »
« Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, serein et ferme. Car, de même qu’un juge châtie bien mieux les méchants, rendant ses sentences raisonnées et sereinement, que lorsqu’il le fait par impétuosité et passion, d’autant que, jugeant avec passion il ne châtie pas les fautes selon ce qu’elles sont, mais selon ce qu’il est lui-même ; ainsi nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par un repentir tranquille et constant que par un repentir aigri, empressé et coléreux, d’autant que ce repentir fait avec impétuosité ne se fait pas selon la gravité de nos fautes, mais selon nos inclinations…
« Croyez-moi, Philothée : comme les remontrances d’un père, faites doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que les colères, ainsi, quand notre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec douceur et calme, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, l’encourageant à l’amendement, le repentir qu’il en concevra sera bien plus profond et pénétrant qu’un repentir dépiteux et houleux. Pour moi, si j’avais, par exemple, le désir de ne point tomber au vice de la vanité, et que je fasse cependant une grande chute, je ne voudrais pas reprendre mon cœur ainsi : N’es-tu pas misérable et abominable, qu’après tant de résolutions tu t’es laissé emporter par la vanité ? Meurs de honte ! Ne lève plus les yeux vers le ciel, aveugle, impudent, traître et déloyal à Dieu !… et semblables choses. Mais je voudrais le corriger raisonnablement et par voie de compassion : Eh bien ! mon pauvre cœur, nous voilà tombés dans la fosse dans laquelle nous avions tant résolu d’échapper. Ah ! relevons-nous, et quittons-la pour jamais ; réclamons la miséricorde de Dieu et espérons qu’elle nous assistera pour désormais être plus fermes, et remettons-nous au chemin de l’humilité. Courage ! Soyons désormais davantage sur nos gardes. Dieu nous aidera ! Et je voudrais sur cette répréhension bâtir une solide et ferme résolution de ne plus tomber en la faute, prenant les moyens nécessaires à cela, et suivant l’avis de mon directeur.
« Si néanmoins quelqu’un pense que son cœur ne puisse être assez ému par cette douce correction, il pourra employer le reproche, et une répréhension dure et forte pour l’exciter à un profond repentir, pourvu qu’après avoir rudement corrigé son cœur, il finisse par un réconfort, terminant tout son regret par une douce et saine confiance en Dieu, à l’imitation de ce grand pénitent qui, voyant son âme affligée, la relevait ainsi : Pourquoi es-tu triste, ô mon âme ? et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je le bénirai encore comme le salut de ma face et mon vrai Dieu ! »
Il est superflu de faire observer que dans tous ces avis si charitables et si sûrs, il n’y a pas un mot pour tranquilliser et endormir l’âme en son péché. Comment dormir avec un serpent dans le sein ? Comment surtout, si l’on est gravement coupable, ne pas frissonner à la pensée de la mort qui peut subitement éterniser le remords et le châtiment ? Comment ne pas se débarrasser en toute hâte d’un ennemi dont l’étreinte peut, à chaque instant, nous entraîner dans l’abîme d’un malheur sans fin ? Et si même on n’était chargé que de fautes vénielles, comment garder sur l’âme des taches si désagréables à Dieu, et un fardeau qui peu à peu entraîne, par une pente si fatale, au péché mortel ?
Mais c’est précisément pour nous faciliter le renoncement au péché que l’aimable docteur nous défend de nous troubler. Il sait que rien de bon ne se fait avec agitation et dépit. Il sait, en médecin habile, que pour une amputation difficile, il faut caresser le malade au lieu de le brusquer, et que le succès de l’opération sera d’autant plus prompt et plus sûr, qu’elle se fera plus posément. Et voilà pourquoi il veut avant tout établir le calme.
Ce qu’il conseillait aux autres, il le pratiquait du reste lui-même, dans les imperfections qui lui échappaient. « Un jour que j’ai eu le bonheur de parler avec lui de choses spirituelles, il m’arriva de dire que les péchés véniels, bien que petits, causaient je ne sais quel trouble et inquiétude au cœur ; mais à peine eus-je lâché la parole, qu’il me repartit : « Pardonnez-moi, les péchés véniels ne doivent point nous troubler ni inquiéter : mais nous devons en avoir du déplaisir. — Mais, disait-il, l’inquiétude est causée par l’amour-propre, lequel se fâche de la peine qu’il a en l’exercice des vertus, et de ce que c’est toujours à recommencer ; le déplaisir par contre est un effet de la grâce céleste, laquelle nous inspire l’aversion de ce qui déplaît au divin plaisir de notre Créateur. »
« Voilà quel était son sentiment touchant le regret qu’il faut avoir de ses offenses journalières ; voilà aussi ce qu’il pratiquait en pareilles occasions, criant merci au doux Rédempteur, conscient de ses fautes, sans toutefois s’aigrir le moins du monde. Antée luttant contre Hercule, tel que les sages de Grèce nous le représentent en leurs poésies, ne tombait jamais par terre qu’il ne se remît rapidement sur ses pieds, avec de nouvelles forces plus vigoureuses qu’auparavant. Ainsi, cet homme magnanime, qui luttait continuellement contre ses passions, s’il lui arrivait de faire quelque faux pas, il se redressait courageusement, et continuait son entreprise paisiblement et tranquillement, sans nullement s’irriter ni se dégouter. »
Notes
1. Vie dévote, IV, 12.
2. III, Reg 19, 2.
3. Vie dévote, id.
4. XIV, 120.
5. Gal 5, 7.
6. P. La Rivière, Vie du B. François de Sales.
7. Vie dévote, I, V.
8. XII, 266.
9. Opuscules spirituels.
10. Entretien X°, VI, 164.
11. Amour de Dieu, IX, 7.
12. Amour de Dieu, X, 7.
13. XIV, 159.
14. XIX, 254.
15. XIV, 22.
16. XII, 204.
17. XV, 287.
18. XIII, 30.
19. XX, 31.
20. XIX, 11.
21. XVI, 64.
22. XIV, 194.
23. Avis à la sœur M.-A. Fichet, Année Sainte de la Visitation, tome XI, p. 5.
24. Avis spirituels à la Mère C.-A. Joly de la Roche. « Quand nous avons fait une faute, disait une vraie fille de saint François de Sales, n’en faisons pas deux par des retours inquiets. Une, c’est assez. »
25. Vie écrite par elle-même, XXX.
26. J.-J. Allemand.
27. Entretien XIV°, VI, 261.
28. Vie dévote, III°, IX.
29. Entretien II°, VI, 21.
30. Entretien XIV°, VI, 258.
31. Entretien III°, VI, 48.
32. XIII, 29.
33. Avis spirituels à la Mère C.-A. Joly de la Roche.
34. XV, 179.
35. XIV, 27.
36. XIV, 2.
37. Vie dévote, III°, 9.
38. P. La Rivière, Vie du B. François de Sales, III, 9.