Partie 1 · Chapitre 3
Un pieux ecclésiastique faisait sa retraite sous la direction du Père Roothan. Au milieu des exercices, l’illustre jésuite fut subitement rappelé à Rome, où bientôt il devait être élu Général de sa Compagnie. Déjà il avait pris congé de ses frères et s’était mis en route, quand soudain, revenant sur ses pas, il entre dans la chambre du retraitant : « Monsieur l’abbé, lui dit-il, j’allais oublier une recommandation d’une grande importance : Quoi qu’il arrive ne vous découragez jamais, jamais ! »
Parole d’or ! à combien d’âmes il faudrait la redire ! Saint Jean Chrysostome ne se lassait pas de la répéter : « Ne désespérez pas ! je vous le dirai dans tous mes discours, dans chacun de nos entretiens, et si vous m’écoutez, vous serez guéris. — Notre salut a deux ennemis mortels : la présomption dans l’innocence et le désespoir après la chute ; mais celui-ci est de beaucoup le plus terrible. »
En effet c’est par l’espérance que nous sommes sauvés (Rom 8, 24). Cette vertu est comme une forte chaîne qui descend du ciel et y relie nos âmes ; pourvu qu’elles lui restent solidement attachées, elle les attire peu à peu à de sublimes hauteurs, et les soustrait aux orages de la vie présente. Mais l’âme qui, vaincue par l’abattement, se détache de cette chaîne, tombe aussitôt et périt, engloutie dans l’abîme du mal. « Notre perfide adversaire ne l’ignore point. Dès qu’il nous voit accablés par le sentiment de nos fautes, il se précipite sur nous, et jette en nos cœurs des pensées désespérantes, plus lourdes que le plomb. Si nous les accueillons, ce poids nous entraîne, nous lâchons la chaîne tutélaire, et nous roulons au fond du gouffre. »
Hélas, l’expérience ne confirme que trop ces dernières paroles. L’immense majorité des chutes non réparées, qui ont fait scandale dans l’Église, la plupart de celles que seuls les anges de paix connaissent et pleurent, proviennent du découragement.
Sans lui, avec un repentir confiant, rien n’eût été perdu. Mais après une faute, qui souvent n’a été qu’une surprise, le démon du désespoir s’est insinué dans l’âme troublée à la faveur de mille arguments tous plus décourageants les uns que les autres, il a fini par y jeter l’écrasante pensée de Caïn : Mon iniquité est trop grande pour en espérer le pardon (Gen 4, 13).
Dès ce moment, selon la remarque de saint Paul, le prince des ténèbres est maître de cette âme ; il la dirige, il la pousse, il la précipite où il veut : operatur in filios diffidentiæ (il agit chez les enfants de la colère) (Eph 2, 2) ; car il lui a communiqué deux de ses plus diaboliques dispositions : l’éloignement de Dieu par le péché, et la peur de Dieu par le découragement. Gardons-nous de croire que cette tentation ne surgisse qu’à la suite de fautes grossières. L’esprit menteur s’en fait souvent une arme, d’autant plus terrible qu’elle est plus habilement dissimulée, contre une âme vertueuse, après ses chutes les plus légères ; s’il ne réussit pas à l’entraîner à l’abîme d’un complet désespoir, il la paralyse du moins sur la route du bien, il la désorganise, il détend ses plus puissants ressorts, et va refroidir sa ferveur, pour la plonger dans la mélancolie et le relâchement. Tout devient une charge, « on ne prend plus soin de réparer ses fautes, d’où suit la véritable tiédeur », avec ses ravages presque irréparables.
Nos fautes, et surtout nos fautes journalières, fournissent à Satan un moyen facile d’obtenir ce résultat, et si, comme on l’a très justement fait observer, c’est dans sa guerre à l’espérance que cet esprit infernal cherche le plus à se transfigurer en ange de lumière (2 Cor 11, 14), il n’a pas de peine à jouer ce rôle, en opposant nos infidélités sans nombre aux appels incessants de la grâce, nos ingratitudes aux bienfaits divins, nos manquements à nos résolutions. N’est-ce pas justice, s’écrie l’âme poussée à bout, que Dieu se lasse et tarisse la source des secours dont je ne fais qu’abuser ? Il m’abandonne, il en a tous les droits. Il est temps de renoncer à une entreprise que mes chutes répétées démontrent au-dessus de mes forces. J’avais trop présumé de Dieu et de moi. À quoi bon m’user en stériles efforts, et poursuivre tous les jours, pour n’aboutir jamais, la conquête impossible d’une inabordable sainteté ? L’expérience est faite : elle m’a prouvé à l’évidence que ces sommets ne sont pas accessibles à ma faiblesse. Faudra-t-il sans cesse prendre des résolutions, rien que pour avoir la douleur d’y manquer le long de la journée, et réjouir l’ennemi par mes chutes ? (Ps 12, 2-3).
Ce qui réjouit l’ennemi, ce ne sont pas tant vos fautes que le découragement dont vous les laissez suivre, et la défiance de la divine miséricorde où elles vous jettent. « Voilà, dit le Vénérable Père de la Colombière, voilà le plus grand mal qui puisse arriver à une créature. Quand on peut se défendre de ce mal, il n’y a rien qu’on ne puisse tourner à bien, et dont il ne soit aisé de tirer de grands avantages… Tout le mal que vous avez fait n’est rien, en comparaison de celui que vous faites en manquant de confiance. Espérez donc jusqu’au bout, je vous le commande en vertu du pouvoir que vous m’avez donné sur vous-même. Si vous m’obéissez sur ce point, je réponds de votre conversion. »
Si jamais de tels conseils furent opportuns, c’est bien de nos jours. « Nous sommes à l’heure des découragements et des découragés », et ce mal qui paralyse tant de nobles caractères et d’intentions droites dans les sphères politiques et sociales, exerce encore plus de ravages dans les âmes, même parmi les plus désireuses de plaire à Notre Seigneur. Heureusement, la divine Sagesse, dit saint Augustin, possède le secret d’offrir aux hommes, selon les circonstances où ils se trouvent, les remèdes propres à leurs besoins. Elle a fait vivre, parler et écrire au XVII° siècle, au moment même où allaient éclore les désespérantes doctrines jansénistes, et elle a fait couronner Docteur de l’Église universelle, à l’heure la plus découragée d’un des siècles les plus abattus, François de Sales, le docteur encourageant par excellence. Tout, en effet, dans les écrits de l’aimable saint relève et encourage ; et de même que saint Bernard mettait ses auditeurs au défi de trouver rien de dur dans la physionomie évangélique et traditionnelle de la Mère de Dieu, on peut défier les lecteurs de saint François de Sales de rien découvrir en lui qui puisse permettre au plus grand pécheur un seul instant d’abattement.
Or, dit l’éminent P. Faber « la plus douce de toutes les suaves doctrines que saint François de Sales, divinement inspiré, nous a enseignées, est celle qui a pour objet le point de vue auquel nous devons nous placer pour bien juger de nos fautes ».
D’abord, il défend absolument de jamais perdre courage, après une faute, quelle qu’elle soit. « Ô Dieu, il faut plutôt mourir que d’offenser Notre-Seigneur sciemment et délibérément ; mais quand nous tombons, il faut tout perdre plutôt que le courage, l’espérance et la résolution. » « S’il vous arrive de commettre quelque faute, humiliez-vous et recommencez. — Mais, me dites vous, vous ne vous corrigez pas assez puissamment de vos imperfections. Vous savez que je vous ai souvent dit que vous deviez être affectionnée également à la pratique de la fidélité envers Dieu et à celle de l’humilité. De la fidélité pour renouveler vos résolutions de servir la divine Bonté aussi souvent que vous les romprez ; de l’humilité quand il vous arrivera de les violer, pour reconnaître votre faiblesse et votre misère. » « Être servante de Dieu c’est être charitable envers le prochain, avoir en la partie supérieure de l’esprit une inviolable résolution de suivre la volonté de Dieu, avoir une très humble humilité et simplicité pour se confier à Dieu, et se relever autant de fois qu’on fait des chutes, s’endurer soi-même en ses misères, et supporter les autres en leurs imperfections. » « La faiblesse n’est pas un grand mal, pourvu qu’un fidèle courage la redresse petit à petit, ainsi que je vous conjure de le faire. »
« Il ne faut nullement que vous vous découragiez, mais qu’avec une paisible vaillance, vous preniez le temps et le soin de guérir votre chère âme du mal qu’elle pourrait avoir reçu de ces attaques. » « Nos imperfections ne doivent pas nous plaire, ainsi nous devons dire avec le saint Apôtre : ô misérable ! qui me délivrera du corps de cette mort ? mais elles ne doivent ni étonner ni ôter le courage. Nous devons en tirer la soumission, humilité et défiance de nous-mêmes, mais non pas le découragement ni l’affliction du cœur, ni encore moins la défiance de l’amour de Dieu envers nous ; car si Dieu n’aime pas nos imperfections et péchés véniels, il nous aime malgré ceux-ci. La faiblesse et l’infirmité de l’enfant déplaisent à sa mère et pourtant non seulement elle ne laisse pas pour cela de l’aimer, mais l’aime tendrement et avec compassion ; de même, bien que Dieu n’aime pas nos imperfections et péchés véniels, il ne laisse pas de nous aimer tendrement ; de sorte que David a eu raison de dire à Notre-Seigneur : Ayez miséricorde, Seigneur, parce que je suis infirme. » « Il faut, mes chères filles, être fort généreuses,… et avoir un grand courage pour mépriser nos inclinations, nos humeurs, bizarreries et sensibleries, mortifiant fidèlement tout cela en chaque occasion. Si, néanmoins, il nous arrive de faire des fautes par-ci par-là, ne nous arrêtons pourtant pas ; mais relevons notre courage pour être plus fidèles à la prochaine occasion, et continuons, faisant du chemin sur la voie de Dieu et du renoncement à nous-mêmes. »
« Il faut avoir un courage invincible pour ne point nous lasser de nous-mêmes, parce que nous aurons toujours quelque chose à faire et à retrancher… Ne voyez-vous pas tous les jours les personnes qui apprennent à monter à cheval ? Elles tombent souvent ; mais ne se tiennent pourtant pas pour vaincues ; car une chose est d’être quelquefois abattus, et autre d’être absolument vaincus. »
« La défiance que vous avez de vous-même est bonne, tant qu’elle servira de fondement à la confiance que vous devez avoir en Dieu ; mais si jamais elle vous portait à quelque découragement, inquiétude, chagrin ou mélancolie, je vous conjure de la rejeter comme la tentation des tentations, et ne permettez jamais à votre esprit de disputer et de répliquer en faveur de l’inquiétude ou de l’abattement de cœur auquel vous vous sentirez penchée,… même quand ce serait sous le fallacieux prétexte de l’humilité. »
On entrevoit déjà comment, dans tous ces textes, saint François de Sales combat le découragement en s’attaquant directement à ses causes. Pourquoi se décourage-t-on ? C’est qu’on exagère sa faiblesse, ou qu’on méconnaît la miséricorde divine, et le plus souvent pour les deux motifs réunis. C’est là, soit dit en passant, un phénomène étrange, et pourtant trop commun. Le pécheur est tombé pour avoir méconnu sa faiblesse, et s’être exagéré la miséricorde de Dieu. Après sa chute, ces deux sentiments renaissent en sens inverse. La conscience de sa faiblesse prend des proportions démesurées, enveloppe l’âme d’un manteau de tristesse et de confusion qui l’écrase ; et le Dieu que tout à l’heure on offensait librement, dans la présomption d’un facile pardon, Dieu maintenant apparaît comme un inexorable vengeur. L’âme coupable a peur de lui et honte d’elle-même, et si elle ne réagit pas contre ces deux funestes tentations, elle renonce lâchement à la lutte ; au lieu de s’arracher aux liens du péché, elle s’affaisse sans résistance dans ses bras. C’est le découragement, cette capitulation de la volonté, cette résolution à faire le contraire de ce qu’il faudrait, dont le fatal résultat est trop souvent l’impénitence finale.
Notre saint docteur s’applique à guérir par les contraires ces deux dispositions génératrices du découragement. Il fait comprendre à l’âme désireuse de se sanctifier, qu’elle s’engage dans un chemin long et pénible, que sa faiblesse est en complète disproportion avec les difficultés du voyage ; mais en même temps il lui apprend qu’elle peut tout en Celui qui la fortifie, après une chute tout comme avant, et il lui montre en Dieu un cœur prompt et large à pardonner, aussi bien qu’un bras puissant à soutenir.
« La solitude a ses assauts, le monde a ses dangers ; partout il faut avoir bon courage, puisque partout le secours du ciel est prêt pour ceux qui ont confiance en Dieu, et qui avec humilité et douceur implorent sa paternelle assistance. »
« Vous devez renouveler tous les propos que vous avez faits pour vous corriger ; et bien que vous ayez vu que, malgré toutes vos résolutions, vous êtes demeurée attachée à vos imperfections, vous ne devez pas pour cela cesser d’entreprendre un bon amendement, et l’appuyer sur l’assistance de Dieu. Vous serez toute votre vie imparfaite, et il y aura toujours beaucoup à corriger. C’est pourquoi il faut apprendre à ne point se lasser en cet exercice. »
« Demeurez en paix… Quand il nous arrive de violer les lois de l’indifférence pour les choses indifférentes, ou pour les emportements de l’amour-propre et de nos passions, prosternons rapidement, sitôt que nous pouvons, notre cœur devant Dieu, et disons en esprit de confiance et d’humilité : Seigneur, miséricorde, car je suis infirme (Ps 6, 3). Relevons-nous en paix et tranquillité, et renouons le filet de notre indifférence, puis continuons notre ouvrage. Il ne faut pas rompre les cordes, ni quitter le luth quand on s’aperçoit qu’il est désaccordé : il faut prêter l’oreille pour voir d’où vient le détraquement, et doucement tendre la corde ou la relâcher, selon que l’art le requiert. »
« Mais vous voyez que la montagne de la perfection est haute. — Hé ! Mon Dieu ! Comment pourrai-je monter ? Courage ! Philothée ; quand les petits mouchons des abeilles commencent à prendre forme, on les appelle nymphes, et alors ils ne sauraient encore voler sur les fleurs, ni sur les monts, ni sur les collines pour amasser le miel ; mais petit à petit, se nourrissant du miel que les mères ont préparé, ces petites nymphes prennent des ailes et se fortifient, en sorte qu’après, elles volent partout. Il est vrai, nous sommes encore des petits mouchons en la dévotion, nous ne saurions monter selon notre dessein qui n’est rien moins que d’atteindre la cime de la perfection chrétienne ; mais si nous commençons à prendre forme par nos désirs et résolutions, les ailes commencent à nous sortir ; il faut donc espérer qu’un jour nous serons abeilles spirituelles et que nous volerons ; et en attendant, vivons du miel de tant d’enseignements que les anciens saints nous ont laissés, et prions Dieu qu’il nous donne des plumes comme la colombe, afin que non seulement nous puissions voler pendant la vie présente, mais aussi nous reposer en l’éternité future. »
« Rien n’est jamais fait, il faut toujours recommencer, et recommencer de bon cœur. Quand l’homme aura achevé, dit l’Écriture, alors il recommencera (Ecclé. 17, 6). Ce que nous avons fait jusqu’à présent est bon, mais ce que nous allons commencer sera meilleur ; et quand nous l’aurons achevé, nous recommencerons une autre chose qui sera encore meilleure, et puis une autre chose, jusqu’à ce que nous sortions de ce monde, pour commencer une autre vie qui n’aura pas de fin, parce que rien de mieux ne pourra nous arriver. Voyez, ma chère Mère, s’il faut pleurer quand on trouve de la besogne en son âme, et s’il faut avoir du courage pour aller toujours plus avant, puisqu’il ne faut jamais s’arrêter. Et s’il faut avoir de la résolution pour couper, puisqu’il faut mettre le rasoir jusque à la division de l’âme et de l’esprit, des nerfs et des tendons (Hébr 4, 12). »
« Certes, c’est grand dommage que le seul désir de la perfection ne suffise pas pour l’avoir, mais qu’il la faille acquérir à la sueur de notre visage, et à force de travail… Hélas ! je suis si imparfait ! — Cela peut bien être ainsi, mais ne vous découragez pas, et ne pensez pas que vous puissiez vivre sans commettre des imperfections, d’autant que cela n’est pas possible tant que vous serez dans cette vie ; il suffit que vous ne les aimiez pas ; et qu’elles ne vivent pas dans votre cœur, c’est-à-dire que vous ne les commettiez pas volontairement et que vous ne vouliez pas persévérer en elles. Cela étant, demeurez en paix, et ne vous troublez pas pour la perfection que vous désirez tant ; il suffira que vous l’ayez en mourant. Ne soyez donc pas si craintive : marchez avec assurance sur la voie de Dieu. Vous êtes armée de l’arme de la foi, rien ne saurait vous nuire. »
« Il faut donc être courageuse et patiente, ô Philothée ! en cette entreprise (la purification de l’âme). Hélas ! quelle est la piété des âmes, qui se voyant sujettes à plusieurs imperfections, après s’être exercées quelque temps en la dévotion, commencent à s’inquiéter, se troubler et décourager, laissant presque leur cœur succomber à la tentation de tout quitter et retourner en arrière !… Ni faut bien que pour l’exercice de notre humilité, nous soyons quelquefois blessés en cette bataille spirituelle ; mais nous ne sommes jamais tenus pour vaincus, sinon lorsque nous avons perdu la vie ou le courage. Or, les imperfections et les péchés véniels ne sauraient nous ôter la vie spirituelle, car elle ne se perd que par le péché mortel ; il faut donc qu’elles ne nous fassent point perdre le courage. Délivrez-moi Seigneur, disait David, de la lâcheté et du découragement. C’est une heureuse condition pour nous en cette guerre, que nous seront toujours vainqueurs pourvu que nous voulions combattre. »
Il faut bien convenir qu’en ces derniers enseignements, saint François de Sales parlait à des personnes déjà plus ou moins avancées dans les voies de la perfection, et que les fautes dont il les conjurait de ne point se décourager étaient ordinairement des fautes vénielles ou des imperfections. Toutefois, il n’exclut point de ses suaves encouragements les âmes plus coupables, et c’est à toutes, qu’il s’adresse en ajoutant, basé sur les mêmes motifs : « Nourrissez votre chère âme de cordiale confiance en Dieu ; et à mesure que vous vous trouverez environnée d’imperfections et de misère relevez votre courage à bien espérer. »
« Ayez beaucoup d’humilité, car c’est la vertu des vertus, mais l’humilité généreuse et paisible. »
« Vous aimeriez mieux vous voir sans faillir que de vous voir parmi les imperfections : aussi ferais-je bien moi, car nous serions au paradis. Mais cette inquiétude que vous avez de ne pouvoir atteindre la perfection pendant cette vie vous incite au soupçon de déplaisir que vous avez, qui sans doute n’est pas pur, puisqu’il vous inquiète. Haïssez donc vos imperfections parce qu’elles sont des imperfections, mais aimez-les parce qu’elles vous font voir votre rien et votre néant, et qu’elles sont sujettes à l’exercice et perfection de la vertu et miséricorde de Dieu. »
« Eh bien ! devons-nous dire (à notre cœur, après une faute) : mon cœur, mon ami, au nom de Dieu, prends courage ; marchons, prenons garde à nous-mêmes, élevons-nous à notre secours, à notre Dieu. »
« Quelques chutes en matière de péchés mortels, pourvu que ce ne soit pas par dessein d’y croupir, ni avec un endormissement au mal, n’empêchent pas que l’on fasse des progrès en la dévotion, qui, bien qu’on la perde en péchant mortellement, on la recouvre néanmoins au premier véritable repentir de son péché même si, comme je dis, on n’a pas longuement trempé dans le malheur… Il ne faut nullement perdre courage, mais avec une sainte humilité regarder son infirmité, l’accuser, demander pardon et invoquer le secours du ciel. »
Pesons bien les premiers mots de cette dernière citation. Des chutes graves, si elles ne sont pas accompagnées « d’endormissement au mal », c’est-à-dire si elles ne tournent pas à l’habitude, non seulement ne laissent pas de trace après leur pardon, mais elles n’empêchent même pas l’âme de se replacer aussitôt sur le terrain qu’elle avait gagné dans la dévotion. C’est un temps d’arrêt, sans doute, c’est un recul, mais l’absolution ou la contrition parfaite neutralisent cette perte, et réparent cette lacune.
Mais, dira-t-on, et si « l’on avait longuement trempé au malheur », si l’on avait croupi dans le péché mortel ? — Eh bien ! alors évidemment, le temps d’arrêt et de recul s’étant prolongé, les pertes seraient plus grandes, mais pas irréparables. Avec le pardon renaîtront les mérites précédents, selon la parole sacrée : In justitia quam operatus est vivet (Ezéch, 18, 22). Il faudra peut-être des efforts plus généreux pour paralyser les mauvais effets des habitudes coupables contractées durant ce temps fatal. Mais si l’on accroît sa confiance en Dieu à proportion des besoins créés par cet « endormissement au mal » il est facile au Seigneur, dit l’Écriture, d’enrichir instantanément le pauvre. Confiez-vous donc en lui, et restez à votre place (Ecclé. 11, 22-23). Et voilà pourquoi notre saint conclut : « Il ne faut nullement se méfier, car aussi misérables que nous soyons, nous ne le sommes pas autant que Dieu est miséricordieux envers ceux qui ont la volonté de l’aimer, et qui ont fondé en lui leurs espérances ».
Ces pensées ressortiront mieux encore dans la deuxième partie de notre livre, quand notre consolant docteur se servira de la vue même de nos fautes pour redoubler notre confiance aux divines miséricordes. Mais ces extraits et ces considérations suffisent pour fermer la porte au désespoir, en tout état de cause, et pour démontrer que la crainte, inspirée par la connaissance de notre faiblesse, doit toujours être tempérée et dominée par une inébranlable confiance en Dieu. Notre saint insiste particulièrement sur la nécessité et la manière d’allier ces deux dispositions : « Il faut toujours combattre entre la crainte et l’espérance, à condition que l’espérance soit toujours plus forte, en raison de la toute-puissance de Celui qui nous secourt ».
« Faites pénitence, dit saint Jean, c’est-à-dire abaissez ces monts d’orgueil, remplissez ces vallées de tiédeur et de pusillanimité. Or ces vallées que le glorieux saint veut qu’on remplisse, ne sont autres que la crainte, qui, quand elle est trop grande, nous porte au découragement. Le regard des grandes fautes commises apporte avec lui une certaine horreur, un étonnement, une crainte qui trouble le cœur : ce sont des vallées qu’il faut remplir de confiance et d’espérance, pour préparer l’avènement de Notre-Seigneur. »
« La bonne sainte Thaïs, s’adressant un jour à saint Paphnuce, lui dit : Mon Père, que dois-je faire ? Le souvenir de ma misérable vie m’épouvante. C’était une grande pécheresse, elle était pleine de crainte à cause des péchés qu’elle avait commis. Ce bon saint lui répondit : Crains, mais espère ! Crains, de peur que tu ne deviennes superbe et orgueilleuse ; mais espère, de peur que tu ne tombes dans le désespoir et le découragement. Car la crainte et l’espérance ne doivent pas aller l’une sans l’autre, d’autant que si la crainte n’est pas accompagnée de l’espérance, elle n’est pas crainte, mais désespoir, et l’espérance, sans la crainte, est présomption. Il faut donc par la confiance mêlée avec la crainte, remplir ces vallées de découragement, qui viennent de la connaissance des péchés que nous avons commis. »
Comme si, même après sa mort, saint François de Sales eût voulu continuer la guerre au désespoir, il a arraché au démon lui-même un aveu plein d’encouragement pour les âmes les plus criminelles. Un jeune homme du Chablais, possédé depuis cinq ans par l’esprit malin, fut amené au tombeau du saint évêque de Genève, pendant qu’on instruisait son procès de béatification. La délivrance se fit attendre plusieurs jours, pendant lesquels Mgr Charles-Auguste de Sales et Mère de Chaugy firent subir à ce malheureux, près des restes du saint, plusieurs interrogatoires. Dans une de ces circonstances, rapporte un témoin oculaire, comme le démon multipliait ses cris avec plus de fureur et de confusion, disant : Ah ! pourquoi faut-il sortir ? la Mère de Chaugy dit avec la ferveur qui lui était ordinaire : « Ô Sainte Mère de Dieu, priez pour nous ! Marie, Mère de Jésus, aidez-nous ! »
Àces paroles, l’esprit infernal redoubla ses effroyables hurlements, criant : « Marie ! ô Marie ! Ah ! je n’ai point de Marie, moi !… Ne profère pas ce nom, il me fait frémir ! Ah ! si j’avais une Marie pour moi, comme vous l’avez pour vous, je ne serais point ce que je suis !… Mais je n’ai point de Marie ! » Tout le monde fondait en larmes. « Ah ! reprit le démon, si j’avais un seul moment de tous ceux que vous perdez, oui ! un seul instant et une Marie, je ne serais plus démon ! »
Eh bien ! nous qui vivons, nous avons l’instant présent pour revenir à Dieu, Marie pour nous en obtenir le grâce : qui donc peut désespérer ?
Notes
1. Homélie. De Pænitentiæ.
2. Ad Theod. Laps. II.
3. Vén. Cl. de la Colombière, lettre 97°.
4. Mgr Gay, De la vie et des vertus chrétiennes. Nous ne saurions trop conseiller ce traité aux âmes tentées de désespoir ou de découragement.
5. Lettres 35° et 5°.
6. Mgr Mermillod, Discours à la réunion des Comités catholiques à Paris, 14-4-1872.
7. Saint Augustin, Sur le sermon de la montagne, lib. 1.
8. Progrès de l’âme, ch. 20.
9. XIV, 123.
10. XVII, 12.
11. XIII, 314.
12. XIV, 281.
13. XVI, 63.
14. XVIII, 172.
15. Entretien XIV°, VI, 258.
16. Entretien XX°, VI, 375-378.
17. XVII, 259.
18. XIV, 339.
19. XX, 214.
20. XIX, 273.
21. Vie dévote, IV, 2.
22. XVI, 312.
23. XX, 206.
24. Vie dévote, I, 5. Cette dernière phrase fait penser au mot de Joseph de Maistre : « Il n’y a de bataille perdue que celle que l’on croit perdue ».
25. Lettre à une dame, 814° ; Collect. Blaise.
26. XIV, 57.
27. XIII, 167.
28. XIV, 27.
29. XVI, 98.
30. XIV, 119.
31. XVII, 161.
32. IX, 443.
33. IX, 443.
34. Sœur E.-C. de la Tour, sacristine au premier monastère de la Visitation d’Annecy.
35. Ps 113, 18.