‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 20 sur 57 · XX

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Du matin au soir, et presque à chaque instant de la journée, Gédéon, depuis son arrivée au régiment, entendait la trompette retentir dans les cours.

C’étaient des ordres, évidemment. Les hussards allaient et venaient, obéissant sans hésitation et sans erreur aux commandements de ce porte-voix de la discipline.

Gédéon enrageait de n’y rien comprendre. Pour lui, tous les timbres se ressemblaient. Il sentait pourtant la nécessité de s’initier à ces ordres mystérieux, surtout dans un état où entendre c’est obéir. Il demandait une explication, un instant après il avait oublié le timbre.

Il désespérait presque, au bout de trois jours, de retenir jamais les sonneries si multipliées, lorsqu’un brigadier avec lequel il avait fait à la cantine commerce d’amitié le tira d’embarras.

--La trompette, lui dit le brigadier, est, à ce que prétend l’adjudant, le tambour de la cavalerie; c’est peut-être vrai, mais elle lui est bien supérieure, vu qu’il est impossible de mettre des paroles sur des _ra_ et des _fla_.

Alors il expliqua à Gédéon qu’à presque toutes les sonneries d’ordonnance, un nommé La Tradition, troupier fini, a adapté des «couplets» de haute fantaisie. Ils manquent peut-être de la pointe chère à M. Clairville, le directeur des Bouffes-Parisiens les repousserait probablement, mais tels qu’ils sont ils ont semblé jusqu’ici assez suffisants pour qu’on ne s’embarrassât pas d’en composer d’autres.

--Ainsi, continua le brigadier, nonobstant mes galons, et considérant la chose comme affaire de service, je suis susceptible de condescendre à vous communiquer les paroles des sonneries les plus utiles à un bleu.

C’est d’abord _la soupe_. Un air facile à retenir, au bout de trois jours l’estomac du bleu le plus endurci le connaît admirablement. Et le brigadier se mit à chanter:

Ratatouille de pommes de terre, Ratatouille de pommes de choux.

Ensuite, _la botte_, qui est au cheval ce que la soupe est au cavalier:

La botte à coco, La botte à coco.

Puis, la sonnerie des _classes_, qui appelle les recrues à l’exercice:

Ah! les maladroits, Les maladroits, Les maladroits...

--Il me semble, brigadier, dit Gédéon, que je retiendrai facilement ces couplets, comme vous les appelez.

--Attention, continua le brigadier, à une sonnerie importante, _l’appel_:

As-tu pas vu mon œil c’matin? Il est fait comme un autre, Il est tout noir.

Et au _demi-appel_, qui indique les divers mouvement d’un même exercice:

Un chien qui s’gratte, ça prouve qu’il a des puces; Voilà l’tabac!

--Brigadier, demanda Gédéon, seriez-vous réaliste?

--Que ce n’est pas de votre compétence, tâchez plutôt de retenir le _boute-selle_, une belle sonnerie!

Allons, hussards, vite en selle, Formez vos joyeux escadrons. Que chacun embrasse sa belle: A cheval! nous partons; A ch’val! nous partons, A ch’val! nous partons.

--Naturellement, ajouta le brigadier, le nom de l’arme est à volonté, et suivant les régiments on dit: Allons, chasseurs ou: Allons, dragons; et ainsi de suite pour les autres. Mais je ne dois pas vous cacher que je préfère les paroles mises sur ce même air par les régiments qui ont été en Afrique, paroles que voici:

Nous avons fait un’ bel’ razia, j’espère, A la ferme du grand rocher; Nous avons pris vingt mille moukères, Et des Yaoulets et des Yaoulets; Et des Yaoulets, Et des Yaoulets.

--Brigadier, demanda Gédéon, est-ce que vous êtes allé en Afrique?

--Non pas par moi individuellement, mais par le brigadier Goblot, mon collègue, que c’est là qu’il a gagné ses galons, à preuve qu’il m’a démontré le maniement de la langue du pays.

--Eh quoi! brigadier, vous parlez arabe?

--Un peu, mon neveu, au 13e, tout le monde parle la langue des Arbicos, même les bleus, au bout de huit jours; il faut ça pour épater le pékin.

--Ce doit être terriblement difficile.

--Aucunement. Au lieu de beaucoup, tu dis _bezef_; une femme est une _moukère_, on appelle un bâton une _matraque_, et voilà...

--Comment, c’est tout?

--Absolument. Avec ces trois mots-là, une escorte, des guides, un chameau et une bonne provision d’eau, tu peux sans danger traverser le désert.