XXI
Enfin Gédéon fut admis à voir de près et même à toucher les chevaux, ces animaux sacrés à l’usage desquels paraît avoir été créée la cavalerie. Stylé préalablement par son brigadier, c’est avec une respectueuse émotion qu’il pénétra dans ce sanctuaire qu’on appelle l’écurie.
Là règnent le luxe et le confort exilés de la chambrée des hommes.
Une merveilleuse propreté, des attentions méticuleuses entourent les précieuses bêtes. Les murs sont soigneusement blanchis à la chaux, chaque semaine on lave scrupuleusement les peintures des stalles en bois de chêne; les mangeoires de pierre ont pris, à force de travail, les tons du marbre; les râteliers sont nettoyés et brossés, enfin le balai a poli les dalles qui recouvrent le sol. Quant à la litière, elle est sèche et brillante et tressée habilement à l’extrémité, c’est-à-dire à un demi-mètre des pieds de derrière du cheval.
--C’est fort bien tenu ici, pensa Gédéon, j’y descendrais volontiers mon lit.
Mais il s’agissait de bien autre chose, vraiment. C’était l’heure du pansage: tous les hommes avaient mis bas leur veste pour cet exercice, un des plus importants de la vie du cavalier.
Gédéon suivit le brigadier chargé de lui enseigner l’art délicat de brosser le _poulet-dinde_.
Dès la porte de l’écurie:
--Tourne! cria le brigadier, s’adressant aux chevaux, tourne!
--Brigadier, dit Gédéon, en entendant tous les autres cavaliers pousser le même cri, pourquoi dit-on aux chevaux de tourner?
--Que c’est rapport à l’usage, dit le brigadier, que jamais un cavalier ne doit s’approcher de son cheval sans lui adresser la parole.
--Mais pourquoi?
--Vu que c’est un commandement préparatoire, pour l’inviter à ne pas ruer si on vient à le toucher.
Tout en apprenant à se servir des instruments contenus dans la musette de pansage, étrille, brosse, époussette, bouchon, peigne et éponge, Gédéon crut s’apercevoir que l’animal sur lequel il s’exerçait recevait ses soins avec un visible déplaisir: à son grand effroi, il s’agitait terriblement dans sa stalle, ruait, bondissait, secouait sa chaîne.
--Mais il est très-méchant, ce cheval! ne put-il s’empêcher de dire.
--Qu’il est seulement un peu chatouilleux, répondit le brigadier; je vous l’ai choisi ainsi, histoire de vous habituer.
Cette excellente plaisanterie est traditionnelle au 13e. Gédéon dut en prendre son parti.
Pendant le pansage, qui semblait plus long que de raison au nouveau cavalier, un hussard allait et venait dans l’écurie, expurgeant soigneusement la litière--avec ses mains.
--Voilà un gaillard furieusement malpropre, dit Gédéon; pourquoi ne se sert-il pas de cette pelle que je vois dans un coin?
Le brigadier haussa les épaules et apprit à Gédéon trois choses.
Que l’homme en question n’était pas plus sale que lui-même ne le serait dans huit jours; qu’il est plus facile et plus prompt d’employer les mains, qu’ainsi on ne se sert jamais de pelle; enfin que rien de ce qui regarde le cheval ne doit être considéré comme malpropre.