‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 27 sur 57 · XXVII

XXVII

Jusque-là, Gédéon avait réussi à se garer de toute punition.

En garçon intelligent, il avait compris que la première vertu d’un hussard qui a des prétentions à l’épaulette est l’obéissance passive.

Telle est la puissance de la discipline, qu’on arrive très-bien à l’obtenir du troupier, cette obéissance aveugle et muette, si éloignée qu’elle soit du caractère national. Le Français, en effet, tient essentiellement à savoir le pourquoi et le comment de toutes choses.

Or, l’examen personnel est absolument interdit, au 13e, interdite aussi la réflexion, et même l’interprétation. On n’a qu’un droit, obéir et se taire--sans murmurer.

Et bien, la force de l’exemple est si grande, qu’au bout de huit jours de régiment, le conscrit le plus gouailleur et le plus indiscipliné n’est même plus tenté de souffler mot.

Les traits d’obéissance passive--sans commentaires--sont d’ailleurs innombrables. On en raconta de prodigieux à Gédéon.

Un jour, une nuit plutôt, en Afrique, un brigadier pose un hussard en sentinelle avancée, assez loin du camp. Le poste était dangereux, vu le voisinage des Arabes.

--Mon garçon, dit le brigadier, tu vas te mettre derrière ton cheval qui te servira ainsi d’abri; prends ton fusil... bien... comme cela; maintenant ajuste... très-bien; et à présent, s’il vient, flanque-lui ton coup de fusil.

Et le brigadier s’éloigne.

Deux heures plus tard, comme il vient relever le hussard de sa faction, il le retrouve exactement dans la position indiquée.

--Que fais-tu là? lui dit-il.

--Rien, brigadier, que je l’ajuste; s’il était venu, je lui flanquais mon coup de fusil.

--A qui?

--Dame, brigadier, je ne sais pas, moi, vous ne me l’avez pas dit, vous m’avez dit s’il vient..... Il n’est pas venu.

Il y a encore la fameuse histoire du soldat de la retraite de Russie:

Ce brave avait été mis en faction non loin d’un petit village occupé par nos troupes. La position fut attaquée, l’ennemi repoussé, mais on oublia de relever le malheureux factionnaire. Peut-être le croyait-on mort.

Lui, cependant, fidèle à la consigne, ne déserta pas son poste.

Des jours se passèrent, des semaines, des mois, des années: il restait toujours où on l’avait placé, vivant comme il pouvait des secours des paysans, ne dormant que d’un œil.

Vingt ans plus tard, un officier général français, passant en voiture près de ce village, aperçut, l’arme au bras, un homme dont le costume gardait encore quelques vestiges de l’uniforme de notre armée.

Il fit arrêter sa voiture, descendit et s’approcha.

--Qui vive?... cria le factionnaire.

Le général, qui n’avait pas le mot d’ordre, eut toutes les peines du monde à lui persuader qu’il était bien et dûment relevé de sa consigne.

Sa faction avait duré vingt ans trois mois et onze jours.