XXVIII
Mais revenons à Gédéon, et à sa première punition, reçue dans des circonstances que lui-même qualifiait d’étranges.
Un jour, comme il était sur les rangs pour l’appel qui précède le pansage du matin, le lieutenant de semaine s’arrêta devant lui.
--Votre veste, lui dit-il, est décousue au bras,--les officiers doivent entrer dans les moindres détails;--il faut la donner en réparation.
Le brigadier de semaine, comme la chose se pratique en pareille circonstance, prit la veste pour la porter au tailleur.
Après le pansage, Gédéon, qui était désigné pour une corvée, trouva tout simple d’endosser la veste d’un de ses camarades. Il alla ainsi se placer sur les rangs.
--Qu’est-ce que cela? lui dit l’officier de semaine, vous n’avez donc pas donné votre veste en réparation?
--Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais...
--D’où vient celle-ci, alors?
--Mon lieutenant, je l’ai empruntée à un homme de mon peloton.
--Vous ferez deux jours de salle de police, pour vous apprendre à porter les effets des autres.
Gédéon mourait d’envie de se disculper, il fut assez maître de lui pour se taire. Il paraît, pensa-t-il, que je suis dans mon tort, j’aurai soin de ne pas recommencer; mais mes camarades sont bien peu charitables de ne pas m’avoir prévenu.
Par cette simple raison qu’un bon averti en vaut deux, Gédéon, pour se rendre à l’exercice, ne trouva rien de mieux que de revêtir son dolman.
--Qu’est-ce que cet homme en grande tenue? cria le capitaine instructeur du plus loin qu’il l’aperçut; il sera deux jours à la salle de police.
--Mon capitaine... commença Gédéon.
--Voulez-vous deux jours de plus?
Le malheureux se tut.--Je dois avoir tort, se dit-il; on ne m’y reprendra plus.
Au pansage de l’après-midi, en effet, Gédéon vint se placer sur les rangs en manche de chemise.
--Deux jours de salle de police à cet imbécile, dit l’adjudant, qui le remarqua.
Et comme Gédéon ne bougeait pas:
--Mais allez-vous-en donc, ajouta l’adjudant; rendez-vous à l’écurie.
Le malheureux obéit. Porté manquant à l’appel, il fut, pour cette dernière raison, puni de quatre jours de salle de police.
Or, au 13e hussards, une punition ne tombe jamais dans l’eau; il se trouve toujours un brigadier ou un maréchal des logis pour l’inscrire et la porter chez le marchef de l’escadron, qui tient en partie double le grand livre des punitions.
Le soir donc de ce jour néfaste, Gédéon apprit qu’il était à la tête de dix jours de salle de police.
C’en était trop. Furieux, il voulut réclamer.
Sa voix fut entendue, lorsqu’il démontra qu’il ne méritait pas la punition; car enfin, de même qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, un hussard dont la veste est en réparation ne peut être qu’en dolman ou en manches de chemise.
Les dix jours de salle de police furent levés, mais Gédéon en attrapa quatre pour avoir réclamé non hiérarchiquement.
--Bien qu’au régiment on n’aime pas les _réclameurs_, se dit Gédéon, il faut que je me fasse bien expliquer la façon de s’y prendre pour faire des réclamations, car vraiment c’est nécessaire quelquefois.
Un brigadier qu’il interrogea sur ce grave sujet lui répondit que les réclamations doivent être faites par voie hiérarchique, c’est-à-dire présentées au brigadier, qui en fait part au marchegis, qui les porte au marchef, qui les soumet au lieutenant, qui les transmet au capitaine, et ainsi de suite.
C’est riche de cette précieuse expérience que, par un beau soir de janvier, Gédéon fut mis sous clef par le brigadier de garde.