XXIX
Si vous vous imaginiez que la salle de police n’est pas précisément un paradis terrestre, un séjour enchanté, vous êtes dans le vrai, et absolument de l’avis de Gédéon.
Cependant ce purgatoire du troupier n’est pas beaucoup plus laid qu’un poste. Seulement les fenêtres sont plus étroites, grillées soigneusement, et munies d’un abat-jour. En outre, la porte est agrémentée de verrous à l’épreuve et de solides ferrures.
D’ailleurs, même simplicité d’ornementation. Des murs malpropres, historiés d’inscriptions et de devises, un lit de camp en chêne grossièrement équarri, et poli par le frottement, puis le mobilier habituel de toutes les prisons des cinq parties du monde, la cruche de grès,--et le reste.
Au 13e, on donne à la salle de police les noms familiers de _clou_, de _bloc_ ou de _trou_. On dit encore _l’ours_ ou _l’ousteau_. Comme punition disciplinaire, elle tient le milieu entre la consigne et le cachot. On peut y être condamné pour des fautes moins graves que l’assassinat de son père.
Les hommes punis de salle de police sont enfermés pour la nuit seulement. On les met sous clef à la nuit, on leur ouvre au lever du soleil. Le jour, le service du poulet-dinde les réclame trop impérieusement pour qu’on ne les rende pas à la liberté. Seulement, il leur est défendu de sortir du quartier.
Outre leur besogne habituelle, ils sont condamnés à faire toutes les corvées du quartier. Il y en a d’assez répugnantes: ils lavent, frottent, nettoient, balayent et arrangent les fumiers.
Un brin de paille voltige-t-il dans les cours, vite l’adjudant-major fait _sonner aux consignés_, et tous les hommes punis doivent accourir. On fait l’appel, et aux manquants on _allonge la courroie_, c’est-à-dire qu’on augmente leur punition.
Il y a bien un article qui interdit aux hommes punis l’entrée de la cantine, mais cette consigne est tombée en désuétude, il y a aujourd’hui prescription.
La tenue de salle de police est toujours la même, été comme hiver: pantalon de treillis et veste;--la planche userait le pantalon de drap.
Or, si l’été on étouffe à l’ours, l’hiver on y gèle; il y a compensation. Aussi lorsqu’il fait froid, le costume étant par trop léger, il n’est pas de ruse que n’emploient les hussards pour y introduire des couvre-pieds ou des couvertes à cheval.
Avec certains adjudants, assez aimables pour fermer les yeux, c’est chose facile; mais il en est qui sont intraitables.
Les mauvais chiens--ainsi l’on dit au 13e--fouillent inexorablement tous les hommes avant de leur donner le _bon à enfermer_. Rien n’échappe à l’œil et au flair de ces curieux, rompus à toutes les ruses.
Ils devinent les doubles pantalons, les vestes superposées et les couvre-pieds, si habilement roulés qu’ils soient autour du corps et réduits à leur plus simple volume.
Alors, avec quelle orgueilleuse joie ils rebloquent les coupables fraudeurs!
Non contents de faire la chasse aux couvertures et aux vêtements préservatifs du froid, ils confisquent encore tous les objets de contrebande: les petites bouteilles d’eau-de-vie, les allumettes, le tabac, les chandelles même, faibles compensations qui consolent le troupier à la salle de police et adoucissent pour lui les duretés de la planche.
On en a vu, de ces durs à cuire, qui ne craignaient pas de scruter les profondeurs des sabots, et qui faisaient ouvrir la bouche aux hussards pour leur saisir jusqu’à la chique de consolation.
Par bonheur, si l’adjudant est malin, les soldats le sont plus encore. La ruse est l’arme du plus faible, il s’en sert. Il est bien rare qu’il n’entre pas au moins une couverture à la salle de police, lorsqu’il fait froid, et le tabac n’y manque jamais.