‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 38 sur 57 · XXXVIII

XXXVIII

Le personnel de l’infirmerie se composait, lorsque Gédéon y fut admis, de quatorze malades, dont neuf engagés volontaires.

L’infirmerie, pour ces jeunes seigneurs, troupiers par coups de tête, est une maison de repos, un séjour béni exempt de corvées, et de grand cœur ils y élisent domicile, surtout pendant les mois d’hiver.

Et pourtant, les heures s’y traînent lourdes et monotones, car il est formellement interdit de communiquer avec le dehors, interdit de sortir, ne fût-ce que pour un quart d’heure.

On y tue le temps comme on peut. La pipe et les cartes sont les principales distractions. Les fonds sont-ils en hausse, on fait un peu de contrebande. Le brigadier qui veille aux portes de l’infirmerie n’est pas féroce à ce point d’empêcher l’introduction de quelques bouteilles de vin on d’une bouteille de schnick.

On se couche avec la nuit. C’est le moment de la causerie. L’orateur de la troupe raconte ses plus belles histoires: _Les aventures du soldat La Ramée avant et après son congé_, ou _les Amours de la fille du vieux général_, ou encore, _les Voyages et souffrances d’un malheureux régiment de cavalerie qui, pour avoir laissé brûler son quartier, fut condamné par un conseil de guerre à marcher pendant cinq années, nuit et jour, sans s’arrêter jamais, sauf pour faire boire les chevaux_.

Épopées étranges, où se mêlent et se confondent des traditions populaires de toutes les provinces de France, travesties, mais fort reconnaissables encore sous leur déguisement militaire.

Le Normand a fourni le plan de ces histoires, le Breton y a glissé quelques-unes de ses légendes fantastiques, l’élément dramatique revient de droit à l’ouvrier des grandes villes, le Provençal enfin y a mis pour sa part l’esprit, la gaîté et les jurons.

Le tout forme quelque chose d’assez indescriptible. Mais ces histoires peuvent atteindre les dernières limites du grotesque, surtout racontées par un Alsacien, qui, voulant donner à son récit plus de couleur locale, fait d’héroïques efforts pour imiter l’inimitable _assent_ des pays de l’ail.

Gédéon, à son entrée à l’infirmerie, fut salué comme un héros. On lui adjugea d’emblée la place d’honneur au coin du poêle. Il rougissait presque du peu de gravité de sa blessure.

Il ne devait pas tarder à s’apercevoir qu’il était encore un des plus malades.

--Auriez-vous une brosse un peu dure? lui demanda le soir même son plus proche voisin.

--Certes! en voici une.

--Ah! merci mille fois! j’en avais, voyez-vous, le plus grand besoin.

--Quoi! à cette heure, pensait Gédéon; que prétend-il donc faire?

Mais déjà ce malade se livrait à une occupation vraiment singulière. Il avait pris la brosse, et, avec une persévérance acharnée, s’en frappait la jambe à petits coups répétés, un peu au-dessous du genou. Cette place rougissait et enflait à vue d’œil.

--Quelle diable de folie vous prend donc? dit Gédéon.

L’autre le regarda d’un air comiquement surpris.

--Quoi! vous ne voyez pas que je renouvelle mon coup de pied de cheval!

Il avait quitté la brosse. Armé d’une cuiller d’étain, il s’en frottait avec non moins d’acharnement. Au bout de cinq minutes de cet exercice:

--Regardez, dit-il à Gédéon. Comment trouvez-vous ma blessure?

C’était à n’y pas croire. La jambe s’était tuméfiée et avait pris, à l’endroit attaqué, des tons violacés et noirs effrayants de vérité. On eût dit une contusion des plus dangereuses.

--Et voilà!... s’écria avec orgueil le faux malade. A moi le pompon pour le coup de pied artificiel! Enfoncé le docteur Ipéca!

--C’est merveilleux! murmura Gédéon abasourdi.

Chacun alors de montrer sa merveille à un bleu si naïf, que l’art de _tirer une carotte de longueur_ lui était encore inconnu.

L’un était propriétaire d’une jolie entorse numéro un, fabriquée avec une forte bande de toile et de la ficelle un peu mince. L’autre, au moyen d’une solide ligature un peu au-dessous de l’épaule, trouvait le moyen, tous les matins, de se donner une fièvre de cheval. Le troisième, profitant de sa mine pâle et allongée, crachait un peu de sang à l’heure de la visite.

Enfin il y en avait un qui avait réussi à se rendre malade pour tout de bon en s’amusant à avaler du tabac.

--C’est très-joli, dit Gédéon, mais le chirurgien-major ne s’aperçoit donc de rien?

--Il ne pince que les imbéciles!

--Quand une mèche est éventée, on sait trouver autre chose.

--Nous sommes plus malins que lui.

Je le dis à regret, mais au 13e hussards il y a une foule de malins de ce genre, tristes troupiers dont le rêve est de _battre leur flemme_, c’est-à-dire de ne rien faire.

Ils ont élevé _la carotte_ à la hauteur d’une institution.

Ils glissent comme des anguilles entre les mains des brigadiers de semaine. On est sûr de ne jamais les trouver quand on en a besoin. On les appelle, ils fuient, ils se _la cavalent_. Ils _coupent_ à toutes les corvées. En un mot, ils passent leur vie à éviter tout service, autrement dit, à _tirer au grenadier_.

Leur grande ressource, lorsqu’ils sont traqués, est la maladie. Qu’y faire? Les hussards le savent si bien qu’ils ont appelé la sonnerie qui chaque matin annonce la visite du docteur, la _sonnerie des carottiers_.

La _carotte_, au 13e, a ses victimes et ses héros. Celui-ci, en cinq ans, a réussi à ne faire que dix-neuf demi-journées de service; cet autre, depuis trois ans, a été promené d’eaux en eaux pour un mal qu’il n’eut jamais.

Enfin on en cite trois morts de maladies qu’ils n’avaient pas.

--Fort bien! dit Gédéon en s’endormant; il paraît que je suis ici dans une succursale de la Cour des miracles.