XXXVII
D’un coup d’œil, le docteur jugea la blessure de Gédéon.
--Ce n’est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n’y paraîtra plus; rendez-vous à l’infirmerie.
C’est une vaste chambre, située dans le coin le plus reculé du quartier, et qui ressemblerait à toutes les chambrées, n’était son aspect lugubre. Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mêlent d’horribles émanations pharmaceutiques.
Prison pour prison, Gédéon regretta la salle de police.
A l’infirmerie commande et règne despotiquement le chirurgien-major. Là il purge, déterge et vaccine à son gré, pour le plus grand désespoir de ses malades.
Je ne dirai pas qu’il y taille et qu’il y rogne, ce serait exagérer. Tous les hussards un peu gravement atteints sont envoyés à l’hôpital, le docteur ne se réserve que les indispositions très-légères, les contusions, les luxations, les foulures simples, les petites coupures, et les clous, qui sont sa spécialité.
Gédéon ne sut jamais le nom du chirurgien du 13e hussards.
On l’appelait le docteur _Ipéca_.
Sans doute à cause de sa drogue favorite, l’ipécacuana, panacée universelle, à son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses proportions.
Cette plante rubiacée et le bistouri composent tout son arsenal de guérisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves, il emploie les deux.
Maintes fois Gédéon lui entendit affirmer que pas un malade n’est dans le cas de résister à ce traitement. On aime à le croire sur parole.
Rarement il lui est arrivé de se tromper, sauf peut-être lorsqu’il enfonçait son bistouri dans une tumeur, croyant panser un furoncle, ou lorsqu’il s’obstinait à traiter par l’ipécacuana, pour des coliques de miserere, un pauvre diable qui avait une côte enfoncée.
Il n’en est pas plus fier pour cela, et n’en fait pas plus un vain étalage de science. On dit seulement qu’en secret il est jaloux du vétérinaire, qui possède une recette infaillible contre certaines affections dont moururent autrefois, à ce qu’assure Voltaire, deux parentes de l’homme aux quarante écus.
La grande prétention du docteur Ipéca est d’éventer toutes les ruses que peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour malades.
Sa méthode à ce sujet est d’une simplicité admirable, il nie toutes les maladies qu’il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela lui en font voir de toutes les couleurs.
De plus, il n’admet pas qu’un homme puni puisse ne pas se porter très-bien. Inutile donc, à moins d’avoir une jambe cassée ou quelque chose d’aussi apparent, d’aller le consulter lorsqu’on est à la salle de police.
A tous ceux qu’il soupçonne vouloir mettre sa science et sa perspicacité en défaut, il inflige une dose d’ipécacuana et quatre jours de salle de police.
Jamais, dans aucun régiment, les soldats n’ont joui d’une aussi florissante santé qu’au 13e.
A ses moments perdus, le chirurgien-major s’occupe de statistique: il a calculé le nombre de bras et de jambes qui ont été authentiquement cassés dans les combats européens depuis cent ans. Il a trouvé qu’en moyenne, dans une bataille rangée, il n’y a guère plus d’un homme et quart de tué par mille balles tirées. Enfin, c’est lui qui répétait avec variante cet axiome d’un instructeur de Saint-Cyr:
--Quand un boulet pénètre dans les rangs ennemis, et qu’il tue treize hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donné tout son rendement.