‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 40 sur 57 · XL

XL

Gédéon couvrait de baisers brûlants les mains mignonnes et le cou charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de toutes les grisettes de Mortagne.

--O ma divine amie, jamais je ne t’avais vue si admirablement belle!

--Mon pauvre Gédéon! sais-tu que tu es affreux ainsi.

--Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes lèvres plus roses...

--Pourquoi donc as-tu coupé tes cheveux?

--C’est l’ordonnance... Mais laisse-moi plutôt te répéter encore...

--Je te trouve l’air tout ahuri.

--C’est le bonheur!... Combien, depuis notre séparation, le temps...

--Tu crois, bien vrai?

--Quoi?

--Que c’est le bonheur qui te donne cet air?

--Puisque je te le dis... Le temps écoulé loin de toi...

--Je ne sais pas, je me trompe peut-être, mais il me semble... je sens... tu as une odeur...

--Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin de toi m’avait semblé long.

--Gédéon!

--Justine!

--Ah! mon ami! comme je t’aimais mieux en civil!

--En pékin! c’est que tu ne t’y connais pas. Voyons, admire un peu mon dolman, mes broderies d’or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma sabretache. Vois-tu, j’ai des éperons...

--Ah! l’uniforme ne te va pas... Oh! mais, là, pas du tout.

--Tu crois? C’est que je suis à pied. Mais demain, si tu le veux, il te sera donné de me voir à cheval, tu pourras venir sur te terrain de manœuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis devenu un très-bon écuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel, j’ai failli être tué...

--Malheureux!

--Ah! tu m’aimes toujours, tu as pâli. Vivat! aimons-nous encore comme autrefois; il y a du champagne à Saint-Urbain, et j’ai de l’or dans ma poche.

--Tu as fait des économies sur ta paye?

--Mon enfant, la patrie ne m’accorde que cinquante centimes tous les cinq jours.

--Ce n’est pas beaucoup.

--Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d’armes et un sou pour le cirage: reste sept, que j’abandonne généreusement à mon camarade de lit.

--Comment! tu es encore simple soldat! on disait à Mortagne que tu étais gradé.

--Cela viendra, ô ma douce amie! mais, en attendant, c’est à toi seule que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter à dîner, car j’ai un appétit d’enfer, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la terre * * * * *

· · ·

· · ·

Gédéon oublia si bien ce bas monde, qu’il ne se souvint même plus qu’il était soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l’appel, puis l’extinction des feux.

Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa à la porte du quartier.

Le marchegis de garde, qui était un peu de ses amis, le reçut à merveille et le conduisit tout droit à la salle de police, sur l’ordre de l’adjudant-major, qui lui avait flanqué quatre jours d’ours pour avoir _été porté manquant_ à l’appel du soir.

C’est sur la planche si dure du lit de camp que Gédéon dut achever son beau rêve. Il s’en aperçut à peine: on rêve si fort à vingt ans.