‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 41 sur 57 · XLI

XLI

Savoir à cent pas de soi une femme qu’on adore, et ne pouvoir la rejoindre! brûler du désir de s’élancer vers elle, et se sentir prisonnier! entendre sonner l’heure du rendez-vous, et être consigné au quartier!

O Dante! tu as oublié ce supplice parmi tous les supplices de ton enfer.

Le lendemain de son escapade, Gédéon n’avait plus qu’une seule pensée: sortir! Comme une âme en peine, il rôdait autour de la porte du quartier.

Mais hélas! sur le seuil de cette porte fatale, le marchegis de planton fume, du matin au soir, d’éternelles cigarettes. Il sait le nom de tous les hommes punis, il a la liste dans sa poche et l’a dans la tête. Sortir sans se présenter à lui est défendu--et impossible.

Gédéon, encore naïf, ne savait comment faire. Ah! s’il l’eût su, avec quel bonheur il se fût évadé, au mépris de toute discipline, bravant même la prison.

Après tout, qu’est-ce, la prison? la même chose exactement que la salle de police, si ce n’est qu’au lieu d’être enfermé la nuit seulement, on est sous clef nuit et jour.

Ah! la prison! la belle affaire pour un hussard du 13e lorsque sa belle l’attend!

Pendant les deux premiers jours, Gédéon n’imagina que des expédients impraticables pour s’évader; toutes ses entreprises échouèrent avant même qu’il y eût tentative d’exécution.

Le troisième jour enfin, il put se glisser parmi les hommes qui chaque matin vont aux provisions et font ce qu’on appelle la _corvée des vivres_.

Perdu au milieu d’eux, il put franchir le seuil du quartier, sous le nez même du marchegis de planton, à la moustache du capitaine adjudant-major.

Au premier coin de rue il s’esquiva adroitement, gagna du terrain, et bientôt après, tout essoufflé, palpitant, le cœur bondissant de joie, il frappait à la chambre qu’occupait, à l’hôtel des Postes, mademoiselle Justine.

Un officier--le lieutenant même de son peloton--vint ouvrir.

Il est impossible de rendre les mille douleurs qui déchirèrent le cœur de l’amant infortuné: honte, jalousie, stupeur, colère.

--Madame n’y est pas, dit le lieutenant d’un ton goguenard.

--C’est que, balbutia Gédéon, je croyais... je voulais... je...

--Elle ne reviendra pas de longtemps, continua l’officier, c’est moi qui vous le dis.

Et il referma la porte.

Oh! cette porte maudite, comme il eût voulu pouvoir la jeter bas! Il le tenta, elle tint bon. Il dut renoncer à cette satisfaction d’écraser l’ingrate, l’infidèle sous le poids de ses mépris. Dans son désespoir, il essaya de s’arracher les cheveux; mais ils étaient coupés en brosse, et si courts, que cette ressource même, consolation suprême des désolés, lui fui aussi refusée.

Longtemps, l’œil hagard, les poings crispés, il se promena devant le grand portail de l’hôtel des Postes. Il roulait en son cœur les plus sinistres projets de vengeance. Il ne souhaitait rien moins que de passer son sabre au travers du corps de son officier.

--A qui donc en veut ce hussard à l’air menaçant? se demandaient les postillons, les palefreniers et les portefaix qui passent leur vie assis sur les bancs qui ornent la façade de l’hôtel; on dirait qu’il veut faire quelque mauvais coup.

Le mouvement, le grand air, la réflexion calmèrent un peu le triste ami de la trop légère Justine. Il finit par se rendre compte de son impuissance, et se dit que la traîtresse n’était pas digne de sa colère, qu’il lui avait fait trop d’honneur en s’exposant pour elle aux rigueurs de la discipline militaire.

Drapé dans sa tristesse, la tête courbée sous l’affront, plongé dans les plus amères pensées, il reprit à pas lents le chemin du quartier. Il avait oublié que, sorti en fraude, il devait, pour n’être pas découvert, prendre en rentrant les plus grandes précautions.

A la vue du quartier seulement, toute sa raison lui revint; avec la raison, la prudence. Trop tard. A trois pas de lui était l’adjudant-major, celui-là même qui lui avait infligé sa punition.

Il voulut s’échapper; il prit la fuite, espérant n’avoir pas été reconnu. Fatalité! dans sa course il perdit son schako, et cet accablant témoignage resta aux mains du capitaine, comme une irrécusable pièce de conviction.

Le numéro matricule n’est-il pas au fond de chaque couvre-chef? et le numéro matricule, c’est l’homme.

Si Cendrillon, après avoir perdu sa pantoufle, resta trois mois sans pouvoir remettre le pied dessus, si le prince qui avait trouvé ce bijou de chaussure fut obligé d’avoir recours à la quatrième page des journaux et au tambour de ville, c’est qu’on avait oublié de l’estampiller d’un numéro matricule.

Au 13e, les objets égarés ont vite retrouvé leur maître. Aussi les hussards qui sortent en fraude ont bien soin de ne rien laisser traîner après eux. Les plus malins, lorsqu’ils s’esquivent, poussent la prévoyance jusqu’à emprunter le képi d’un camarade, afin de se ménager un _alibi_ en cas de malheur.

Pour Gédéon, il n’y avait pas d’_alibi_ possible. Lorsqu’il se présenta au quartier, après une course bien inutile, les portes de la prison s’ouvrirent pour lui à deux battants.

Quand il se vit seul entre quatre murs, ne sachant même pas quel serait le terme de sa captivité, il eut comme une velléité d’en finir du même coup avec le régiment et avec la vie. N’avait-il pas au côté son fidèle bancal! Il pensa fort à propos que ce serait peut-être une sottise et qu’il devait vivre pour se venger.

Il chercha une distraction moins dangereuse, et, pour user le temps, il s’amusa à compter les boutons de son dolman. Il y en avait cent quatre-vingt-dix sept.

Se souvenant qu’il était obligé de les astiquer, il trouva que c’était beaucoup.