‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 43 sur 57 · XLIII

XLIII

Tout le jour, Gédéon fumait; quand il ne fumait pas, il dormait.

Dans les intervalles, il écrivait à son père que, plutôt que de rester soldat, il était décidé à se faire _sauter le caisson_.

Le complaisant La Pinte usait ses bottes à porter des lettres non affranchies.

Eh bien, en dépit de toutes ces distractions, diversifiées encore par quelques _gouttes_ introduites en fraude, Gédéon en était réduit à s’avouer qu’une quinzaine de prison est terriblement dure à _tirer_, lorsque la Providence qui avait, pour cette fois seulement, emprunté les épaulettes de l’adjudant-major, lui envoya un compagnon.

--Ouf!... s’écria le nouveau venu, lorsque la porte se fut refermée, me voilà tranquille pour un mois.

--Comment! dit Gédéon, vous avez un mois de prison, et vous vous réjouissez!

--Et beaucoup, encore, répondit cet effronté; plus de service, vivat!

Celui-là encore était un engagé volontaire, mais de vieille date. Il passait au 13e pour une forte tête, et devait à ses aventures une grande célébrité.

En cinq ans, il n’avait pas changé de corps moins de onze fois. Tour à tour dragon, lancier, chasseur, spahis même, il était enfin venu s’échouer dans les hussards, où, depuis son arrivée, il faisait le désespoir de tous les officiers de son escadron.

Déjà il avait fait l’impossible pour quitter le 13e, et, désespérant d’y réussir, il travaillait de son mieux à se faire envoyer aux compagnies de discipline, histoire de changer un peu.--Il était d’ailleurs en fort bon chemin pour cette dernière destination.

Du matin au soir, il criait contre la discipline du 13e.

A l’entendre, c’était le plus dur des régiments de l’armée française. Il ne parlait que d’un ton enthousiaste des autres corps où il avait servi. Là, au moins, il n’y avait rien à faire: les chevaux se pansaient seuls, la salle de police n’existait que de nom, les officiers fraternisaient au cabaret avec les simples troupiers, les alouettes, enfin, tombaient plumées, rôties et bardées de lard dans la marmite.

Malheureusement pour ce hardi conteur, ses assertions se trouvaient en contradiction flagrante avec son _folio de punitions_, ce dossier irrécusable qui suit le troupier dans toutes ses pérégrinations.

Le militaire modèle doit avoir son folio blanc, ou à peu près. Celui de ce _vilain soldat_, chargé outre mesure, témoignait hautement que partout et toujours il avait été la clef de voûte de la salle de police.

Il est vrai que les troupiers ignoraient généralement ce détail; et deux ou trois pauvres diables, convaincus par l’éloquence de ce bohème de l’armée, avaient _cassé leur fusil_, pour quitter au plus vite un régiment de malheur, et aller goûter dans un autre corps les délices d’une discipline plus douce.

C’est la mode au 13e. Quand un hussard s’ennuie par trop, il brise une de ses armes. Il passe alors au conseil de guerre, est condamné à six mois de détention, et de là envoyé au bataillon:--c’est réglé comme le papier du chef de musique.

Il y a des années où, dans certains régiments, il y a comme des épidémies; tout le monde veut casser son fusil.

Cependant, pour en revenir au compagnon de Gédéon, plein de hardiesse lorsqu’il s’agissait des autres, il était pour lui-même assez prudent. Protégé de très-haut, connaissant sur le bout du doigt ce qu’il pouvait faire à peu près sans se compromettre, il ne dépassait pas certaines limites.

--Sacrebleu! dit-il à Gédéon, on est heureux ici; rien à faire! Quand les autres, las de _pivoter_, veulent _battre leur flemme_, ils vont à l’hôpital: moi je préfère la prison.

--Je dois avouer, soupira Gédéon, que je n’aime ni l’un ni l’autre.

--Peuh!... reprit l’autre, vous êtes encore de votre village, vous.

Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les théories les plus subversives.

--Vous croyez encore au vertus champêtres des troupiers, vous, allons donc! Le mérite au régiment est de savoir _tirer sa paille_. Tout est là. Il s’agit de faire le moins possible, tout en ayant l’air d’agir beaucoup. Moins on _pivote_, moins on a de chances d’être puni. Et à tout prendre, j’aime mieux être bloqué pour n’avoir rien fait, que pour avoir fait mal.

--Pardieu! dit Gédéon, j’admire votre système...

--Bast! c’est celui de tout le monde. Ces vieux hussards que vous voyez chevronnés jusqu’au col, ornés des galons de cavalier de première classe, que sont-ils? D’adroits _carottiers_. En voilà qui ont le chic pour _couper à toutes les corvées_. On veut leur faire _prendre leur tour_, crac, ils se _dérobent_. Aussi, jamais une punition... et on les appelle bons soldats. Vous connaissez le proverbe: Le soldat est comme son pompon, plus il est vieux, plus.....

--Je sais, je sais, interrompit Gédéon.

--Eh non! vous ne savez pas. Plus il est carottier... C’est ici comme ailleurs, l’adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?

--Merci, je préférerais m’en aller.

--Quoi! vraiment? Mais c’est très-simple, cassez votre fusil. Ah! il y a longtemps que j’ai envie de prendre ce parti. On est si bien en Afrique, au bataillon, pas de manœuvres, rien, _place-repos_, tout le temps.

--Pardieu! que n’y allez-vous?

--Mes parents m’en empêcheraient. Ils arrêteraient la chose, car ma famille est très-influente. J’ai mon oncle général, mon cousin député, mon beau-frère millionnaire... je serais très-protégé, si je le voulais. Il me serait très-facile d’être au moins sous-lieutenant à cette heure. Et même si un officier m’embêtait trop, je pourrais lui faire flanquer sur les doigts.

--Oh! je vous sais par cœur, répondit Gédéon en riant, vous êtes l’engagé volontaire qui a des protections: connu!

--Certainement, dit l’autre, j’ai des protections; après?

--Rien. Sinon que vous devriez bien me les prêter, pour me tirer de prison d’abord, du régiment ensuite!