XLVIII
L’époque de l’inspection approchait, et cet événement, d’une haute gravité pour tous les officiers du 13e, mettait le régiment en émoi.
Les hussards n’avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus même songer à sortir. Les travaux se succédaient sans une heure de répit. Le matin, manœuvre à cheval; l’après-midi, revue dans les chambres; le soir, exercice à pied. Le pansage était devenu relativement une récréation.
Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient littéralement la tête, et déployaient une foudroyante activité pour faire exécuter tous les ordres du capitaine commandant de l’escadron.
Précisément, le général que l’on attendait en était à sa première tournée, on ignorait ses habitudes. Quel _tic_ avait-il? Car tous les inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s’adresse qu’aux détails, cet autre ne voit que les manœuvres. L’un s’attache particulièrement aux chevaux, un dernier n’y fait pas la moindre attention.
D’ordinaire ces choses-là se savent d’avance, et on se prépare en conséquence; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il s’agissait donc de parer à tout.
De là les manœuvres ordonnées par le colonel, de là les revues de détail commandées par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive de quelque nouvel objet.
--Sacrebleu! disait Gédéon, le gouvernement ne nous donne donc des effets que pour fournir des prétextes à revues.
Et, malgré l’aide de son camarade de lit, il était toujours en retard de cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l’appelait plus que _rossard_--une épithète fort en vogue au 13e--et que comme il pleuvait de la salle de police, il était toujours sous la gouttière.
Bon gré mal gré, son éducation de hussard s’achevait. Il commençait à savoir _astiquer proprement_ un mors de bride, blanchir ses buffleteries, monter et démonter son fusil, _brûler_ sa poignée de sabre, jaunir ses parements, et une foule d’autres choses encore, qui sont bien moins faciles qu’elles n’en ont l’air.
On lui avait appris aussi à _faire son paquetage_--science ardue, mais indispensable à un hussard.
Ah! c’est une terrible opération que le _paquetage!_ le plus malin s’y fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir réussi le sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent péremptoirement le contraire.
Il s’agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout l’équipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une œuvre d’art: il doit renfermer trois fois plus d’objets qu’il n’en peut contenir, être rond, cintré, plus mince aux extrémités qu’au milieu. Et le manteau à rouler! il faut se mettre à cinq pour le réussir à l’ordonnance.
Puis Gédéon s’écorcha les mains à fabriquer des _bottillons_. On appelle ainsi des tortils de foin fortement serrés et comprimés, la ration d’un cheval pour vingt-quatre heures, réduite à son plus mince volume. On apprend aux hussards à les fabriquer pour les expéditions et les marches forcées en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon à l’ordonnance, il faut une demi-journée à deux hommes, je n’ai jamais entendu dire qu’on s’en fût servi. Le _filet_ est d’ailleurs infiniment plus commode.
Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prédilection: pompons de schako, étuis à plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre, molettes d’éperons, il y en a pour tous les goûts.
Le capitaine du 1er escadron, celui de Gédéon, s’attachait surtout aux _trousses_; il en passait l’inspection au moins deux fois par semaine.
--Sans trousse complète, disait-il souvent, pas de bon soldat possible, pas de hussard ficelé.
Peut-être avait-il raison. La trousse est en effet le nécessaire à ouvrage du troupier; c’est un petit sac de cuir, dit _sac-à-malice_, qui doit renfermer un nombre incalculable d’objets.
En voici à peu près l’énumération: une paire de ciseaux, un dé, un étui, six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d’uniforme, quatre pour les manches, douze boutons d’os blanc, autant de noirs, quatre boutons doubles pour sous-pieds, de la cire jaune, de la cire à giberne, une alène, un bouchon, un peigne, etc., etc., etc.
Gédéon m’a souvent avoué que cette revue lui avait _rapporté_ plus de soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du 1er escadron le surnom de _La Trousse_, si connu au 13e, que ses collègues mêmes ne l’appelaient jamais autrement. Il ne s’en fâchait pas. Un motif analogue avait attiré au capitaine du 3e le sobriquet de _La Molette_.
A mesure que le grand jour approchait, l’activité devenait de plus en plus fiévreuse.
Du réveil à l’extinction des feux, le trompette de planton soufflait à perdre haleine.
C’était l’adjudant-major: Trompette! _sonnez aux consignés_. Et en avant le pinceau. Puis, le capitaine-instructeur qui voulait avancer l’instruction de ses conscrits: Trompettes, _sonnez les classes_. Et les corvées, et les manœuvres! Le régiment était sur les dents.
Gédéon ne savait où courir. Entre deux exercices, également obligatoires pour lui, il n’avait pas le bon esprit, de ne pas choisir. Il courait à l’un: porté manquant à l’autre, il était puni. Ses journées étaient une colère continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de consolation.
S’il avait une minute à lui, il _réclamait_, pour le principe, bien entendu; car réclamer, c’est cracher en l’air: il vous en tombe toujours quelque chose sur le nez.
--Si je ne me suis pas brûlé la cervelle à cette époque, disait-il plus tard, c’est que je n’ai pas trouvé le temps de charger mon pistolet.