XLIX
Enfin il vint, ce grand jour.
Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en grande tenue, l’or ruisselle sur leurs uniformes, le régiment retient sa respiration. C’est le général.
Une seule chose parut le préoccuper: l’armement.
A son départ pour l’Afrique, où il s’est illustré, entre parenthèses, le 13e avait reçu des fusils comme ceux des dragons. Le général voulait faire rendre la carabine.
Il eut à ce sujet de longues conférences avec le colonel, et le changement fut résolu en principe.
Puis il passa quelques revues à pied. Il était manœuvrier et tenait à faire montre de son habileté et de son expérience. Il avait aussi une voix superbe, ce qui est bien plus important qu’on ne se l’imagine.
Le jour de son départ, eut lieu une grande revue d’honneur, à cheval. Tout Saint-Urbain était accouru sur le terrain de manœuvres. Pour cette grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston soliste et une petite flûte également soliste qui firent merveille.
Ce fut le début de Gédéon. Il était là, à cheval, le corps en arrière, le sabre au poing; la musique lui montait à la tête, il eût voulu devant lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix. Aux fanfares des cuivres se mêlaient le cliquetis de l’acier et l’odeur de poudre. Car on avait tiré des coups de pistolet. Il était ivre, de cette ivresse folle qui fait les héros.
A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gédéon eut la jambe droite si fortement pressée entre son cheval et celui de son voisin, qu’il faillit s’évanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba. Il venait aussi de s’apercevoir que les femmes ne faisaient pas la moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles regarder les maréchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour de leurs escadrons.
Gédéon était devenu plus froid que marbre, il faisait ses observations. Le régiment était alors en colonne, on commanda un _en avant en bataille!_ Il calcula que pour obtenir cette formation, il n’avait pas fallu moins de CENT QUARANTE COMMANDEMENTS, faits à tue-tête par _trente-quatre officiers_[C].
[C] Le 13e à cette époque avait six escadrons.
Enfin, à deux heures de l’après-midi, après trois heures d’attente sur le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le régiment put regagner son quartier et manger la soupe.
Le soir il y eut une distribution de vin. Gédéon remarqua que chaque homme avait une ration fort inférieure à celle annoncée. On lui expliqua que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant d’arriver au hussard.
Les liquides perdent énormément à être dépotés; à passer de chez le fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d’ordinaire, ils s’évaporent plus qu’on ne saurait se l’imaginer.
L’inspection terminée, les gorges chaudes commencèrent.
Le général-inspecteur, qui avait gagné tous ses grades dans l’infanterie, n’était pas cavalier; sa tournure, à cheval, était grotesque, de l’avis même des simples soldats. Quelques-uns assuraient qu’à un changement de front, il avait eu recours à la cinquième rêne.
Même le brigadier Goblot ne craignit pas d’affirmer que, subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Buffon.
Gédéon ayant ouvert l’avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.
Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un général commandant l’école de cavalerie de Saumur avait été surnommé _Trousquin_, parce qu’il n’était pas précisément le meilleur écuyer de l’armée.
Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent levées, à la grande joie de Gédéon, qui depuis près d’un mois, n’avait pas couché dans ses draps.
On lut ensuite un ordre du jour du colonel, où se trouvait cette phrase: «Le régiment a été à la hauteur de sa réputation; hussards, je suis content de vous.»
Gédéon la traduisait ainsi:
--Hussards, j’espère bien ne pas tarder à _passer_ général; je suis assez content de moi.
Peut-être n’était-ce pas exact, au moins était-ce bien trouvé.
Le soldat n’est-il pas la matière première de la gloire?...