‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 53 sur 57 · LIV

LIV

Riches ou pauvres, les officiers du 13e s’ennuient. C’est leur principale distraction.

Lieutenants et sous-lieutenants pestent quand ils sont de service, et pestent encore quand ils n’en sont pas.

Ils regrettent leur dernière garnison--on y était si bien! Ils souhaitent une nouvelle résidence; sans doute on s’y trouvera mieux; la pire de toutes est celle où on est: c’est convenu.

Quand ils ont monté à cheval, _fait_ l’absinthe, déjeuné, _fait_ le café, la _disette_ commence.--Garçon! l’Annuaire!

--Monsieur, il est en mains, et retenu après; je vais le retenir pour vous.

Il faut avouer que cet Annuaire est un précieux passe-temps. On ne lui laisse pas une minute de repos. Le propriétaire du Café militaire de Saint-Urbain compte dans ses frais généraux quatre Annuaires par an, usés à force d’être feuilletés.

Là on voit les mutations, l’avancement; on suit pas à pas d’anciens camarades, des amis: c’est le livre des vingt-cinq mille adresses de l’armée.

Deux officiers se rencontrent au café, n’importe où, ils se connaissent à peine, l’Annuaire sera leur trait d’union. Ils causent cinq minutes, puis:

--Garçon, l’Annuaire!

Un jour, à Saint-Urbain, imaginez-vous que ce diable d’Annuaire fut volé au café. Par qui? C’était bien sûr un méchant tour de quelque fourrier. Il fallut quatre jours pour le faire venir de Paris; on l’avait cherché inutilement quarante-huit heures: total six jours. Jugez si l’ennui redoubla, c’est-à-dire qu’on ne savait plus à quel saint se vouer. Ah! si on avait pincé le fourrier!

Mais voilà que, le nouvel Annuaire arrivé, on retrouva l’ancien. Le cafetier se gratta le nez:

--Je suis sûr, dit-il, que c’est un tour de ces messieurs pour avoir deux Annuaires.

Après l’Annuaire le cancan du jour:

--Savez-vous que la femme du capitaine Jean: a dit la femme du lieutenant Pierre que la femme du capitaine Paul avant son mariage...

--Eh bien?

--Hum!...

--Ah bah!

Ce diable de propos parti on ne sait d’où, met le 13e en révolution. Il y a deux camps bien arrêtés, l’un pour, l’autre contre. Ceux du camp pour ont parlé d’écrire pour avoir des renseignements. Les deux partis se disputent la femme du lieutenant-colonel, qui est neutre; on a cherché à la faire parler; elle a gardé un silence prudent que chacun interprète à sa fantaisie.

--Que le diable emporte les femmes! s’écrie le lieutenant Grognon, elles feraient battre des montagnes; on devrait interdire le mariage aux militaires comme aux prêtres.

Lieutenant, ne vous fâchez pas! Ne vous fâchez pas! Ne vous fâchez pas!

Chantonnent trois ou quatre jeunes officiers. Ce refrain est une scie organisée contre le lieutenant Grognon, lequel a un caractère _en brosse_, et trouve toujours moyen d’être en colère contre quelqu’un ou quelque chose.

Le lieutenant Grognon est seul de son bord et de son opinion, depuis le départ du lieutenant Susceptible, mis à la retraite.

C’est lui qui racontait ainsi l’histoire de sa dernière affaire:

--J’entre dans un café, un monsieur y entre aussi. Je demande une demi-tasse, il demande une demi-tasse. J’appelle le garçon, il l’appelle; je sucre mon café, il sucre le sien. Vous comprenez que la moutarde me monte au nez. Je prends ma petite cuiller, il prend la sienne; je remue mon café, il remue le sien. Je bouillais de colère. Je le regarde, il me regarde; enfin je verse mon petit verre dans ma tasse, il verse son petit verre dans sa tasse, mais d’une façon si impertinente et si grossière, que, ma foi, je n’y tins plus. Nous nous battîmes, je le blessai. J’en eus regret cependant, car, devenus amis, il me jura toujours n’avoir jamais eu l’intention de m’offenser.

Le lieutenant Grognon a, lui, la fantaisie en horreur.

--L’ordonnance, grogne-t-il souvent, je ne connais que ça.

--Mais cependant, lui disent les autres officiers pour aller dans le monde?...

--Je n’y vais pas. On est soldat ou on ne l’est pas. J’ai toujours des bottes d’ordonnance, moi.

--Lieutenant, couchez-vous avec?

Il sort furieux.

Son ennemi intime est le sous-lieutenant élégant, le roi de la fantaisie au 13e. Celui-là fait venir ses pantalons de chez Tribout, de Saumur, le bon faiseur. Il prend ses bottes chez Jayez, de Saumur, également le bon faiseur; ses schakos lui arrivent de chez Koski, de Paris, toujours le bon faiseur.

Souvent le soir, au risque d’attraper huit jours d’arrêts, car le colonel est intraitable sur cet article, il se met en bourgeois, afin d’essayer de délicieuses redingotes et des gilets exquis qu’un lui envoie de Paris.

Ce sous-lieutenant n’a de rival en élégance, au régiment, que le capitaine du 5e escadron; mais il l’emporte de beaucoup pour les avantages extérieurs. Jeune, joli garçon, il est grand et admirablement proportionné, et lorsqu’aux jours solennels il serre de deux crans le ceinturon qui le coupe en deux, sa taille, au dire des dames de Saint-Urbain, tiendrait dans les dix doigts.

Le capitaine du 5e escadron, lui, frise la quarantaine, ses cheveux blanchissent aux tempes, et l’on sait, à n’en pas douter, qu’il teint ses moustaches, toujours si noires et si brillantes, soigneusement cirées et encore fort longues, bien que le colonel lui ait demandé le sacrifice de quelques centimètres.

De plus, malgré tous ses efforts pour combattre l’obésité, il prend du ventre, et c’est à grand’peine qu’il le contient dans une ceinture-corset, que chaque matin son _brosseur_ a toutes les peines du monde à serrer. Longtemps cette idée de corset a été repoussée par les amis du brillant capitaine, mais après deux ou trois expériences ils ont dû se rendre à l’évidence.

Lorsqu’il est en grande tenue, serré, sanglé, étranglé dans son uniforme--et son corset--le capitaine est dans l’impossibilité de faire le moindre mouvement, il ne peut ni se baisser, ni courir, ni même allonger la jambe, tant son pantalon bien tendu est fortement sollicité d’en haut par les bretelles, d’en bas par les sous-pieds.

Tout le régiment rit encore de la dernière mésaventure de l’élégant capitaine.

Un beau dimanche, dans l’après-midi, après une revue à pied, il traversait la cour du quartier, lorsqu’il laissa tomber son porte-monnaie qui ne renfermait pas moins de 500 francs ce jour-là.

Cet accident consterna le capitaine. Comment faire en effet? se baisser simplement et ramasser le maudit porte-monnaie?... impossible. Appeler un hussard pour lui demander ce service? impossible encore. C’était vouloir se couvrir de ridicule. Cependant il ne se sentait pas le courage d’abandonner ainsi 500 francs qui pouvaient lui revenir, c’est vrai, mais qui couraient aussi grand chance d’être à tout jamais perdus.

Debout, au milieu de la cour, il considérait d’un œil morne son fatal porte-monnaie. Il eut un instant l’idée de le ramasser. Il essaya de se baisser, en avant d’abord, puis de côté, puis en écartant les jambes. Vains efforts. Trois sous-lieutenants qui l’observaient de loin avaient parié qu’il allait s’éloigner abandonnant l’objet perdu, lorsqu’il lui vint une idée sublime.

Il poussa du pied le porte-monnaie doucement, puis plus fort et, de petites poussées en petites poussées, il le roula hors du quartier d’abord, puis tout le long de l’avenue, puis enfin jusqu’au Café militaire, où il le fit ramasser par un garçon.

Bien d’autres anecdotes encore charment les disettes du Café militaire, égayées par les calembours terribles des deux lieutenants atteints de cette affreuse maladie.

On épuise aussi le répertoire des souvenirs, variations éternelles sur l’air populaire de _T’en souviens-tu?_ on parle de Saumur, de Saint-Cyr, de ce bon temps où l’on était si malheureux.

Les longues histoires n’y sont pas précisément goûtées, on les redoute; et l’officier conteur a tout le mal imaginable à se constituer un petit auditoire.

Depuis longtemps les fanfaronnades n’ont plus cours, et un certain capitaine Vantard, qui arriva, il y a cinq mois environ, au 13e, voyant combien peu il avait de succès, eut le bon esprit de discontinuer les récits du ses aventures et exploits.

Un mot avait suffi pour éteindre sa verve si brillante:

--Oui, s’écriait-il un jour, en guise de péroraison, je puis me vanter d’avoir traversé l’Europe l’épée à la main.

--Tudieu! exclama un lieutenant, vous deviez avoir le bras furieusement las.

Quand il pleut, que l’ennui est trop féroce, que tout est épuisé, on fait des _réussites_, mot honnête pour dire qu’on se _tire les cartes_.

Mais les flâneurs obstinés restent seuls au café ces jours-là, les autres se résignent à courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs.

Voici un capitaine qui tourne des échiquiers; celui-ci fait de la tapisserie: ils sont mariés. L’un bûche la théorie, l’autre dessine, pour lui et les autres, des _plans de reconnaissance_:--deux piocheurs.

Ce lieutenant ne vise rien moins qu’à faire changer l’uniforme de la cavalerie; il dessine et colorie des costumes qu’il expédie régulièrement au ministère de la guerre.

Il y a encore l’officier permuteur et le sous-lieutenant romanesque. Ouvrez _le Moniteur de l’armée_, et vous verrez le nom du premier:

«Un lieutenant du 13e hussards, de la promotion de 65, désire permuter avec un de ses collègues, soit de l’infanterie, soit de la cavalerie, en Afrique ou en France.»

Voilà six régiments que fait déjà l’officier permuteur; ses amis prétendent qu’il cherche un escadron où il n’y ait pas de capitaine.

Le sous-lieutenant romanesque ne sort pas de Saint-Cyr; il y eût perdu ses illusions. Il abuse des cabinets de lecture et compose des vers qu’il communique à son collègue le mélomane.

Ce capitaine est à perpétuité l’ami de mesdames les artistes dramatiques du théâtre de Saint-Urbain. La Dugazon, surtout, a toutes ses sympathies. On le sait.

Ce lieutenant est bourgeois, très-bourgeois. Il est, dit-il, soldat malgré lui, uniquement parce qu’on lui a forcé la main; c’est pour cela peut-être qu’il est très sur la hanche avec les pékins.

Je vous présente le lieutenant qui cherche à se marier--rien de la maison de Foy.

Voici enfin bon nombre d’officiers qui vont dans le monde; brillants danseurs au bal, ils passent la journée à faire des visites.

Je dois le déclarer, si j’étais marié, je tiendrais fort en suspicion MM. les officiers du 13e hussards, surtout après une lecture approfondie de Stendhal.

Mais ceci n’est pas une physiologie..... les types aujourd’hui se fondent, disparaissent; demain ils ne seront plus.

Jadis, en endossant l’habit militaire, on se croyait forcé d’adopter un code de convention, des opinions, des usages, des façons de penser, des ridicules de tradition.

Chacun est soi, aujourd’hui, chacun a son caractère propre, ses défauts ou ses qualités.

Ce qui faisait dire à un commandant retraité, ami de Gédéon:

--Les militaires à présent sont exactement semblables aux pékins, excepté que les pékins ne seront jamais militaires.