‹ Le 66 !Chapitre 1 sur 5 · Scène première.

Scène première.

FRANTZ, GRITTLY.

(Au lever du rideau la scène est vide. — On entend Frantz et Grittly qui chantent en dehors en se rapprochant peu à peu.)

FRANTZ ET GRITTLY

(Grittly entre la première et va s’asseoir sur le banc de pierre. Frantz s’arrête un moment sur une colline pour parler à quelqu’un que l’on ne voit pas. Ils ont chacun une guitare et des paquets.)

FRANTZ, à la cantonade.

Oui… le chemin à gauche, merci, bien obligé, ma brave femme !… et toujours tout droit… tout droit… tu entends, Grittly, il n’y a pas à s’y tromper… (La voyant assise.) Eh bien ! petite cousine, te voilà déjà installée ?…

GRITTLY.

Je me repose donc… mes jambes refusent le service…

FRANTZ.

C’est-il délicat, et pas fort du tout une femme… Qu’est-ce que je dirai donc, moi, qui porte les provisions et les bagages ?

GRITTLY.

Oh ! un homme ! ça ne fatigue pas !…

FRANTZ.

Ça, c’est vrai, que c’est solide un homme. Ça va… ça va… (S’asseyant à côté d’elle.) Je me reposerais bien tout de même un brin…

GRITTLY, riant.

Ah ! tu vois bien.

FRANTZ.

Ah ! c’est pas moi… c’est mon estomac qui me dit qu’il doit être l’heure de déjeuner.

GRITTLY.

C’est vrai, au fait… Nous laisserons passer la grande chaleur…

FRANTZ.

Et nous reprendrons des forces pour continuer notre route…

GRITTLY.

Àtable !

FRANTZ.

Àtable ! (Ils étalent leurs provisions sur le banc.)

GRITTLY.

Où que nous sommes, à présent ?

FRANTZ.

Dans le Wurtemberg… Tiens, on voit d’ici les premières liaisons d’une petite ville…

GRITTLY.

Et combien que la bonne femme t’a dit que nous avions encore de chemin pour arriver à Strasbourg ?

FRANTZ.

Il paraît qu’autrefois c’était trente lieues… maintenant, c’est cent vingt kilomètres.

GRITTLY.

Cette idée, d’allonger comme ça les routes…

FRANTZ.

Dame ! puisque tout augmente !… faut bien que les chemins augmentent aussi… Te redonnerai-je du fromage ? (Il lui en coupe.)

GRITTLY.

Merci.

FRANTZ.

Depuis quarante jours que nous avons quitté nos montagnes du Tyrol, nous-en avons pas mal mangé de ces kilomètres… et de ce fromage !… Te recouperai-je du pain ? (Il lui en lui en coupe.)

GRITTLY.

Merci.

FRANTZ, s’en coupant un gros morceau.

Merci… merci… t’as déjà plus faim ?

GRITTLY.

Dame ! plus nous approchons de Strasbourg et plus j’ai le cœur gros, en pensant à ma pauvre sœur Madeleine.

FRANTZ.

Ah ! ben… ne vas-tu pas te faire du chagrin d’avance ?… Elle n’est peut-être pas tant dans la peine que tu crois…

GRITTLY.

Comment, que je crois… Et sa lettre donc, Frantz… c’tte lettre qui m’a fait quitter le pays… pour aller lui porter des consolations… (Elle tire une lettre de sa poche.)

FRANTZ.

C’est vrai que je ne peux pas l’entendre sans pleurer, cette satanée lettre… sans compter que voilà notre mariage remis à Dieu sait quand…

GRITTLY, lisant.

« Ma bonne chère mère, et toi, ma sœur Grittly, priez le bon Dieu et la bonne sainte Vierge pour moi, car j’ai un malheur, un bien grand malheur à vous apprendre… »

FRANTZ, qui allait manger une énorme bouchée s’arrête en poussant un soupir.

Ah !…

GRITTLY, continuant.

« Il y a deux mois, je vous écrivais que mon mari, mon brave Joseph Berthold allait revenir d’Amérique où il avait bien vendu sa petite pacotille… j’apprends aujourd’hui qu’il a péri en mer dans une grande tempête… (Même jeu de Frantz.) et me voilà seule, toute seule, dans cette grande ville de Strasbourg, avec trois pauvres petits enfants… Qui est-ce qui va donc les nourrir à présent, mon Dieu ?… »

FRANTZ

Pauvre femme !

GRITTLY.

PREMIER COUPLET.

FRANTZ.

DEUXIÈME COUPLET.

ENSEMBLE.

GRITTLY.

FRANTZ.

ENSEMBLE, gaiement.

GRITTLY.

FRANTZ.

ENSEMBLE.

(Ils chantent en s’accompagnant sur leur guitare.)

TYROLIENNE À DEUX VOIX.

GRITTLY.

Vois-tu, Frantz, si nous chantons, toujours comme ça, notre fortune est faite… les petits sous et les pièces blanches pleuvront autour de nous.

FRANTZ.

Pardine, nous chantons si bien !… moi surtout !… Mais j’ai là quelque chose de mieux que des chansons pour faire fortune !…

GRITTLY.

Ah ! bah !

FRANTZ.

Il n’y a pas d’ah ! bah !… tu vois bien ce brimborion de papier ?

GRITTLY.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

FRANTZ.

Un numéro de la loterie de Vienne que j’ai acheté un demi-florin en passant à Inspruck… pour te faire une surprise…

GRITTLY.

Eh bien ! après ?

FRANTZ.

Après ? avec ce chiffon-là, tel que tu me vois, je suis susceptible de gagner des mille et des cents…

GRITTLY.

C’est-il Dieu possible ?

FRANTZ.

Ça l’est…

GRITTLY.

Et alors si tu devenais riche ?

FRANTZ.

Oh ! alors, je ne serais pas comme les autres, moi… je serais bon, moi… je serais humain, moi… je ferais du bien à ta sœur… j’en ferais à mes tantes Tschurtschentaler, Oberlindober, et Berderlunger… je t’en ferais à toi, moi !… je m’en ferais à moi, moi !… Oh ! oui ! la première chose que je me donnerais, c’est une chose que je me suis toujours dit : — Frantz, quand tu seras riche… la première chose que tu te donneras… Devine ce que c’est que je me donnerai.

GRITTLY.

Une belle vache laitière ?

FRANTZ.

Ah ! bien oui !

GRITTLY.

Une guitare neuve ?

FRANTZ.

Ah ! bien oui !

GRITTLY.

Quoi donc, alors ?

FRANTZ.

Un mouchoir… de soie… C’est mon rêve d’avoir un mouchoir de soie.

GRITTLY, riant.

Je te reconnais bien là… toujours ambitieux !

FRANTZ.

Oh !… avoir un mouchoir de soie… à soi !…

GRITTLY.

Mais en attendant que cette fortune nous arrive, si tu m’en crois nous nous remettrons en route…

FRANTZ, qui a rassemblé les paquets.

Tu as raison… en route… (Au moment où ils vont partir, Berthold paraît sur ta montagne.)

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