Scène VI.
Les mêmes, BERTHOLD.
BERTHOLD, ramenant Grittly.
Eh bien ! eh bien !… où allez-vous donc la belle enfant ?
GRITTLY.
Laissez-moi !
BERTHOLD.
Qu’y a-t-il donc ? une querelle ? une brouille ?
FRANTZ.
C’est elle qui me méprise parce que je suis riche.
GRITTLY, en même temps.
C’est lui qui me méprise parce que je suis pauvre.
BERTHOLD.
Un moment… chacun à son tour.
FRANTZ.
Je vous prends pour juge… père clop… colporteur. Voyez si ça a du bon sens… elle veut partir toute seule. (À Grittly.) Et si tu fais de mauvaises rencontres, petite malheureuse obstinée que tu es !
GRITTLY.
Je trouverai toujours bien quelqu’un pour me protéger.
FRANTZ.
Justement !… c’est ça que je ne veux pas. (Il lui arrache son paquet.)
BERTHOLD.
Il a raison… venez avec nous.
FRANTZ.
Eh ! oui… partons ensemble… c’est ce que je me tue de lui dire… (Avec importance.) Faites avancer la voiture…
BERTHOLD.
Quant à ça, minute… Une voiture… un cheval, ça coûte gros… et le maquignon demande des sûretés.
FRANTZ.
Eh ben ? est-ce que je n’ai pas mon numéro ? mon soixante-six ?…
BERTHOLD.
C’est juste… donnez-le-moi, je vais le lui montrer.
FRANTZ, cherchant dans ses poches.
Mon cher numéro !… c’est que c’est de l’or en barre ça… (Avec inquiétude.) Eh bien ! eh bien ! où est-il donc ? j’ai tant de poches…
GRITTLY.
Je voudrais le voir perdu, ce maudit carré de papier.
FRANTZ, avec effroi.
Ne dis pas cela, Grittly… (Il prend son mouchoir pour s’essuyer le front et y retrouve son billet qu’il avait noué dans un des coins ; avec joie.) Ah ! ah ! le voilà ! (Il le baise et le donne à Berthold.) Mon bienheureux soixante-six !… (À Grittly.) T’étais déjà contente, toi !…
BERTHOLD, après l’avoir regardé.
Tiens !…
FRANTZ.
Quoi donc ?
BERTHOLD
Comment !… c’est là… vous en avez un autre ?…
FRANTZ.
Non…
BERTHOLD.
Cherchez bien…
FRANTZ.
Mais non… que je vous dis…
BERTHOLD.
Ah ! pauvre garçon !
FRANTZ.
C’est bien ça… Les deux ronds… avec les deux… 66 enfin.
BERTHOLD.
Oui… comme ça… mais (Il retourne le billet.) comme ça… 99
FRANTZ, avec un commencement d’inquiétude, mais sans comprendre encore.
Mais pourquoi que vous le tournez comme ça ?
BERTHOLD.
Parce qu’il y a le point.
FRANTZ.
Le point ?
BERTHOLD.
Oui, là… (Il indique avec le doigt.)
FRANTZ.
Où donc ?
BERTHOLD.
Ce petit chose noir… à droite des deux chiffres.
FRANTZ.
Eh bien ! qu’est-ce que c’est que ça ? c’est un pâté !…
BERTHOLD.
Ça indique comment le numéro doit être tenu. (Il le lui présente.)
FRANTZ.
Eh bien ! comme ça… ça fait 99 ?
BERTHOLD.
Oui.
FRANTZ, le retournant.
Mais comme ça…
BERTHOLD, le retournant.
Mais c’est comme ça qu’il faut le regarder…
FRANTZ, tremblant.
Mais, alors, ce n’est donc pas le 66 ?…
BERTHOLD.
Non…
FRANTZ.
Mais alors je n’ai donc pas gagné ?
BERTHOLD.
Non.
FRANTZ.
Mais, alors… les cent mille…
BERTHOLD.
Flambés !
FRANTZ, avec explosion.
Mais alors, je suis ruiné !
BERTHOLD.
Ça me fait cet effet-là !
FRANTZ.
Mais alors, pourquoi que vous m’avez dit ?
BERTHOLD.
Ce n’est pas moi.
FRANTZ.
C’est vous.
BERTHOLD.
C’est toi.
FRANTZ, avec désespoir.
Ah ! Jésus mein gott… Der teufel !… sapperment !…
GRITTLY.
Pauvre garçon !
TRIO.
FRANTZ.
BERTHOLD ET GRITTLY.
BERTHOLD.
FRANTZ.
GRITTLY.
FRANTZ.
GRITTLY.
FRANTZ.
GRITTLY.
ENSEMBLE.
FRANTZ.
GRITTLY.
BERTHOLD.
(À la fin du morceau Frantz s’élance vers le ravin, Berthold l’arrête brusquement et le ramène.)
BERTHOLD.
Eh bien ! eh bien, garçon, où allez-vous ?
FRANTZ.
Je vais piquer une tête.
BERTHOLD.
Minute… si vous vous tuez, qu’est-ce qui me paiera ?…
FRANTZ.
Quoi ?
BERTHOLD.
Ce que je vous ai vendu… et ce que je vous ai prêté pour acheter toutes ces braveries-là. (Il montre les habits neufs de Frantz.)
FRANTZ.
Ah ! oui… c’est vrai… mais aussi c’est vous qu’êtes cause de tout… sans vous je n’aurais pas cru que j’avais gagné cent mille florins… je ne me serais pas conduit comme un gredin fini avec la pauvre Grittly… je ne l’aurais pas fait pleurer !… Ma débâcle, je l’ai méritée… mon chagrin… je te le pardonne… mais celui de Grittly, tu vas me le payer. (Il saisit son bâton et s’élance sur Berthold.)
GRITTLY, se jetant sur lui et lui arrachant le bâton.
Frantz, est-ce ainsi qu’un honnête homme paye ses dettes ?…
FRANTZ, avec abattement.
C’est vrai !… encore une gredinerie que tu m’épargnes. (À Berthold.) Eh bien ! oui, puisque je vous dois, je vous payerai… Je n’ai pas d’argent… mais je serai votre domestique… Je porterai votre ormoire, et si vous pouvez seulement acheter une autre guitare pour Grittly…
BERTHOLD.
C’est dit, j’accepte.
FRANTZ.
Vrai ? (À Grittly.) C’est un brave homme tout de même.
BERTHOLD.
Mais il va falloir vous séparer.
FRANTZ ET GRITTLY.
Nous séparer !
BERTHOLD, à Grittly.
Dame !… n’allez-vous pas à Strasbourg, mon enfant ?
GRITTLY.
Oh ! oui… Pauvre sœur !
BERTHOLD.
Et moi, je lui tourne le dos directement à Strasbourg.
FRANTZ ET GRITTLY, se prenant la main avec douleur.
Nous séparer ! (Frantz tire machinalement son foulard pour essuyer ses larmes ; en le reconnaissant, il le jette avec colère.)
FRANTZ.
Va-t’en, toi ! (Il s’essuie les yeux avec sa manche, puis apercevant son habit, il l’ôte ainsi que son gilet, sa cravate, son chapeau, et jette le tout en criant :) Toi aussi… toi aussi… (Il fait le geste d’ôter sa culotte, Berthold l’arrête.) Ah ! c’est juste !… c’est à moi… mais c’est égal !… je n’ai qu’une parole… me v’là prêt à vous suivre… Voyons, ne pleure pas, Grittly… sois un homme… fais comme moi… (Il pleure.) Sommes-nous un homme ou ne sommes-nous pas un homme ?… Si nous sommes un homme… soyons un homme ! (Allant prendre la balle du colporteur.) Et vous allez comme ça ?
BERTHOLD.
Oh ! loin d’ici… du côté d’Inspruck…
FRANTZ ET GRITTLY.
Dans le Tyrol ?
BERTHOLD.
À Steinach !
FRANTZ.
À Steinach !.. notre endroit !
BERTHOLD.
Et le mien aussi.
GRITTLY.
Ah ! bah !
BERTHOLD.
Oui, je vais dans la famille de ma femme… qui me croyait mort !
GRITTLY, le regardant avec émotion.
Oh ! mon Dieu !…
BERTHOLD.
Après ça, je pense à une chose… si cette séparation vous chagrine trop…
FRANTZ ET GRITTLY.
Si ça nous chagrine !
BERTHOLD.
Je pourrais bien d’abord aller donner de mes nouvelles à Strasbourg.
GRITTLY.
À Strasbourg !.. vous y connaissez quelqu’un ?
BERTHOLD.
Pardine… j’y connais… ma femme.
GRITTLY.
Votre femme… et elle s’appelle ?
BERTHOLD.
Madeleine.
GRITTLY.
Madeleine Berthold ?
BERTHOLD.
Vous la connaissez ?
GRITTLY ET FRANTZ.
BERTHOLD, jouant l’étonnement.
Bah ! alors je suis…
GRITTLY.
Joseph ?
FRANTZ.
Berthold ?
GRITTLY
Mon…
FRANTZ.
Son…
BERTHOLD.
Votre…
ENSEMBLE.
Beau-frère !
BERTHOLD.
Eh ! oui. (Il tend les bras à Grittly.)
GRITTLY, lui sautant au cou.
C’est-il Dieu possible !
FRANTZ, l’embrassant aussi.
Et moi… et moi… Je suis le petit Frantz Schniffourchagrozerff… neveu de mes tantes Tschurtschentaler, Oberlindober et Berderlunger.
FINALE
ENSEMBLE.
BERTHOLD.
FRANTZ, à Grittly.
(Montrant le buisson qui entoure la fontaine.)
GRITTLY.
BERTHOLD.
(Il lui serre la main.)
(À Frantz.)
FRANTZ, riant.
BERTHOLD.
(Frantz lui serre la main.)
(À Grittly.)
GRITTLY.
BERTHOLD.
(Prenant leurs mains.)
FRANTZ.
ENSEMBLE.