Scène V.
GRITTLY, FRANTZ.
(Frantz est vêtu et coiffé avec une grotesque élégance. — Habit à boutons d’or. — gilet d’étoffe très-voyante, grand col de chemise, stick, lorgnon ; son mouchoir de soie sort à demi de sa poche. — Il a conservé la culotte et la chaussure de son costume tyrolien.)
FRANTZ.
Je m’en suis flanqué pour une bonne somme, mais, ma foi, tant pis !… je crois que je suis au grand complet. (Apercevant Grittly qui s’est assise rêveuse avec sa guitare brisée sur les genoux.) La v’là… voyons voir si elle me reconnaîtra et prenons des manières… (Il s’avance en se donnant des grâces.) Tu tu tu tu tu…
GRITTLY, levant la tête.
Ah ! un étranger.
FRANTZ, la lorgnant.
Bonjour, petite.
GRITTLY, faisant la révérence.
Votre servante, mon beau Monsieur…
FRANTZ, à part.
Mon beau Monsieur !.. J’étais sûr qu’elle ne me reconnaîtrait pas… (Il lui fait de petits saluts saccadés auxquels elle répond par des révérences. Ce jeu continue jusqu’à ce que Frantz s’arrête fatigué.) Sapperment !… c’est fatigant ! (Haut.) Eh bien !… tu ne me reconnais pas.
GRITTLY.
Frantz !
FRANTZ.
Eh ! oui !… (Tournant devant elle.) Regarde… régale-toi… pas vrai que je suis fameusement changé… à mon avantage ? (Il tire son foulard et se mouche avec bruit.)
GRITTLY.
Dame ! s’il faut parler franchement, je t’aimais mieux avec tes autres z’hardes.
FRANTZ.
Allons donc… tu ne t’y connais pas ! Tiens, pas plus tard que tout à l’heure, je passais là-bas, près des lavandières ; il y en a eu une qu’a dit : V’là un joli jeune homme !… — Il est frais, qu’a dit l’autre… Puis tout près d’ici, devant la grille de ce grand parc, je me suis trouvé face à face avec une belle demoiselle qu’a poussé un cri en me voyant, un cri d’admiration bien sûr… (Cherchant à imiter le cri.) Ah !… et qui s’est sauvée en riant… mais en riant… Tu vois bien que je fais de l’effet sur tout le monde… Il n’y a que sur toi… On dirait que t’es jalouse de ma belle toilette.
GRITTLY.
Moi ?
FRANTZ.
Mais, tu n’as qu’à parier… je t’en donnerai d’aussi superbes, et tant que tu voudras…
GRITTLY.
Non, merci Frantz, je resterai comme je suis.
FRANTZ.
En voilà une idée !… Mais ça va jurer, ma fille.
GRITTLY.
Tant pis !
FRANTZ.
Voyons, sois donc raisonnable, Grittly… Je ne puis pourtant pas, moi, homme qu’a de quoi… moi, homme très-bien couvert, m’en aller en compagnie d’une simple villageoise vêtue en paysanne de la campagne.
GRITTLY.
Oui, ça pourrait te faire tort auprès des madames de la ville.
FRANTZ.
Je ne dis pas ça…
GRITTLY.
Mais tu le penses… t’as peur que je ne te fasse honte auprès de cette belle demoiselle qui ne t’a si bien regardé que pour se moquer de toi.
FRANTZ.
Se moquer de moi !… et pourquoi donc, s’il vous plaît ?
GRITTLY.
Parce que tu es cocasse… puisqu’il faut dire le mot.
FRANTZ, indigné.
Cocasse !…
COUPLETS.
GRITTLY.
DEUXIÈME COUPLET.
FRANTZ, haussant les épaules.
Cocasse ! cocasse ! un homme qui se mouche dans de la soie !… heureusement tout le monde n’est pas de votre avis, ma chère. (Il arrange son col de chemise, ses cheveux et se mouche.) Demandez plutôt à ce brave homme de tout à l’heure qui m’a annoncé ma fortune.
GRITTLY, haussant les épaules.
Oui, il a fait là un beau chef-d’œuvre.
FRANTZD
Avec votre bonne mine et vos écus, qu’il m’a dit, si vous vouliez prendre femme, qu’il m’a dit, vous pourriez choisir parmi les bourgeoises les plus cossues et les plus z’huppées, qu’il m’a dit.
GRITTLY.
Choisissez, monsieur Frantz, ce n’est pas moi qui vous en empêcherai…
FRANTZ.
Tiens, je le sais bien… ce n’est ni toi, ni personne…
GRITTLY.
Le fait est qu’à présent vous pouvez trouver un bon parti.
FRANTZ.
Ainsi, tu me le conseilles ?
GRITTLY.
Vous en êtes bien le maître…
FRANTZ.
Et ça ne te fera pas de peine ?
GRITTLY, avec effort.
Moi… bien du contraire… ça me fera plaisir.
FRANTZ, un peu ému.
Je sais que tu es une bonne fille… et… mais, sois tranquille… si ça arrivait… je ne t’abandonnerais pas.
GRITTLY, avec ironie.
Vraiment !
FRANTZ.
Oh ! non… je te ferais un sort… tu viendrais dans ma maison… dans mon château… et tu ne manquerais de rien… tu serais logée, nourrie, blanchie, chaussée…
GRITTLY.
Vraiment !… Et qu’est-ce que j’aurais à faire pour tout cela ?
FRANTZ.
Ce que tu voudrais… tu soignerais le linge… tu bercerais les petits…
GRITTLY.
Je rincerais la vaisselle, n’est-ce pas ?
FRANTZ.
Si ça t’amusait.
GRITTLY, amèrement.
Merci, mon beau Monsieur. (Elle fait la révérence.) Je suis bien votre servante, (Se redressant fièrement.) Mais votre domestique, nenni-da ! (Elle prend son paquet et les débris de sa guitare.)
FRANTZ, interdit.
Ah !… Et où vas-tu donc ?
GRITTLY.
Rejoindre ma sœur.
FRANTZ.
Toute seule ?
GRITTLY.
Faut bien…
FRANTZ.
Mais puisque je t’offre une place dans ma carriole.
GRITTLY.
Et dans votre cuisine ?
FRANTZ, avec colère.
Ah ! tu es trop fière, aussi, à la fin !
GRITTLY.
Mieux vaut être fière, que vaniteux… mauvais cœur.
FRANTZ, en colère.
Grittly !
GRITTLY, montrant la guitare brisée.
Et ingrat… adieu ! (Elle s’éloigne. En ce moment Berthold paraît et l’arrête.)