Scène XVIII
GEORGETTE, TRISTAN.
GEORGETTE. Mon Dieu !… je devrais être déjà partie !
TRISTAN. Tu as bien le temps… Il n’est que sept heures et demie… (à part) et le pouce ! (Haut.) Il t’attend donc, ton généreux cousin !
GEORGETTE. Oui… à huit heures… Et s’il ne me voyait pas…
TRISTAN. Tout serait peut-être manqué. (À lui-même.) Je ne veux pas avoir ça à me reprocher… (Haut.) Viens, Georgette, viens vite, car je te trompais… Il est tard !
VOIX, en dehors. Garçon ! scélérat de garçon !… je lui couperai les oreilles ! (Nouveau bruit de porcelaines brisées, dont un fragment est censé entamer la cloison du cabinet à droite.)
TRISTAN. Bon ! voilà la cloison crevée à présent !
GEORGETTE. Mais on n’est pas en sûreté ! ici !
TRISTAN, s’approchant de la crevasse. Qui diable peut être cet énergumène-là ? (Il regarde par le trou et pousse un cri.) Ah ! qu’est-ce que je vois ? (Il recule stupéfait.)
GEORGETTE, s’approchant du trou. Quoi donc ?
TRISTAN. Ma future, l’élève de Saint-Denis !…
GEORGETTE. Est-il possible ? (Elle regarde.) En tête-à-tête avec ces moustaches grises ?
TRISTAN. Qui appartiennent à son parrain !… Est-ce que par hasard ce vieux de la vieille aurait voulu ?…
GEORGETTE, regardant
Air : Une fille est un oiseau.
Il l’embrasse… ell’ le lui rend !
La dame n’est pas bégueule.
TRISTAN.
C’est un baiser de filleule ?
GEORGETTE.
Oh ! non… c’est bien différent !…
TRISTAN, tombant accablé sur une chaise.
Sacrebleu ! que vais-je apprendre ?
GEORGETTE, regardant toujours.
Pas moyen de s’y méprendre !…
Elle sourit d’un air tendre,
Assise sur son genou ;
Puis, de l’illustre ganache
Elle frise la moustache…
TRISTAN, se levant en fureur.
Georgette !… bouchez le trou !
GEORGETTE, regardant. Chut ! chut ! Taisez-vous donc !… ils causent.
TRISTAN. Si c’était de la retraite de Moscou, ça m’étonnerait bien.
GEORGETTE. Oh ! écoutez ! l’homme à moustaches lui dit : Tu as voulu te marier… Je t’ai donné une dot… je t’ai trouvé un mari… veux-tu que je fasse encore quelque chose pour lui ?
TRISTAN, criant. Assez ! assez ! il a trop fait ! (Avec indignation.) Scélérat de M. Bonnefoi !…
GEORGETTE, riant malgré elle. Pauvre Tristan !
TRISTAN. Tu ris, toi ?
GEORGETTE, de même. Non, je te plains.
TRISTAN. Et c’est pour une gaillarde de ce calibre-là que j’ai rompu avec toi !
GEORGETTE. Dame ! je n’ai pas d’éducation, moi… et celle-ci en a !
TRISTAN, vivement. Elle en a trop.
GEORGETTE. Je n’ai pas de famille, moi, et elle en a !
TRISTAN. Qu’elle la garde !… je ne veux pas faire partie !… On lui en donnera des maréchaux de logis chefs de la jeune, pour réparer les brèches faites par les généraux de la vieille !… Dans quel guêpier je me jetais là !… C’est que je ne l’aimais pas, cette femme !
GEORGETTE. Oh !
TRISTAN. Non… parole d’honneur !… Tu le sais bien… est ce que je peux aimer une autre femme que toi ? Est-ce qu’il y en a, sous le ciel, une seule qu’on puisse te comparer ?
GEORGETTE. Tristan !
TRISTAN. Tiens, Georgette !… Ne me quitte pas, je t’en prie !
GEORGETTE. Allons donc, monsieur, vous êtes fou !
TRISTAN. Je le deviendrai si tu m’abandonnes !… Voyons… dis-moi… Que faut-il faire pour te prouver que je t’aime plus que jamais !… Veux-tu que je t’épouse ?… Allons réveiller le premier maire venu… je m’en contenterai !… Tu seras ma femme… Oui… je ferai cette folie-là !… Non… pardonne… je ne sais plus ce que je dis… Mais ne me quitte pas… ou je me brûle la cervelle avec la première chose qui me tombe sous la main !
GEORGETTE. Mais c’est impossible… tu sais bien que je n’ai pas de fortune.
TRISTAN. Est-ce que je n’ai pas des bras ?
GEORGETTE. Toi, travailler ?… N’en as-tu pas perdu l’habitude ?
TRISTAN. Je la retrouverai, Georgette !… Je travaillerai comme un nègre… Non, je me trompe, les nègres ne travaillent plus… C’est égal… je travaillerai… et je n’en serai que plus heureux… et toi aussi, tu verras !… C’est arrangé, n’est-ce pas ? Viens vite commander ta robe de noces !
GEORGETTE, irrésolue. Tristan !
TRISTAN, gaiement. En avant ! (Il veut l’emmener.)
GEORGETTE, reculant. Non, non… je ne puis… et mon cousin qui m’attend ?
TRISTAN. Il ne t’attend plus ! Il est neuf heures !… J’ai retardé la pendule.
GEORGETTE. Qu’avez-vous fait ?… N’importe, je le retrouverai !