XXI
Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», pourrait,--«n’est-il pas vrai, madame?»--permettre à une si généreuse personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?--«si toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à votre toute-puissante intervention».
Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve Lepoiroux était franchement sans pudeur.
--Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...
--Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que j’en mangeais...
Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux, qui, à elle, lui coûtait si cher.
Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses deux destinataires.
--Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre bourse qu’on en a!...
--J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...
--Vingt ans!...
--Je ne m’en vante point, mais...
Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart. Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû--que diable!--à la constance de ses sacrifices.
--Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...
Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône, madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.
Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu plus qu’ils ne demandaient!