‹ Le bel avenirChapitre 24 sur 57 · XXIII

XXIII

Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.

Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage, il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle, et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise plaisanterie.

Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et, afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du bébé Beaubrun.

Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la Belle-Jardinière, et le pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui disait:

--Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...

Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».

--Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu viendras nous prendre à la maison.

Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur Boileau.

--Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous font l’honneur de vous adresser la parole.

Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques renseignements sur les professeurs.

--Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour que tu nous parles de ces bonzes-là!...

--Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous enseignent ces choses arides.

Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce qui n’était pas matière d’examen.

Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant, et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs, le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.

Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la maîtresse de maison dit à Hilaire:

--Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir tête à monsieur Lepoiroux!

Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille si elle était musicienne:

--Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?

Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:

--Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...

Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.

Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».

Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut nettement établie.

Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis fonça sur l’obstacle, dit:

--Je la tiens, votre colle!...

Et il bafouilla.

Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.

Hilaire dit gravement:

--Passons à une autre.

Car il en possédait plusieurs.

Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans ses petits souliers.

Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir: il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.

M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière, en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir, semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût «collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul Chef-Boutonne.

Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, relevant son face-à-main, dit très haut:

--Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez confondre le terrible monsieur Lepoiroux!

--Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais confondu!

Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?

La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul; mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.

Page 1