XXX
Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge, assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait parfois à la marmaille et aux jeunes femmes, de l’air entendu, un peu supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des joies d’être mère.
Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces faces noires.
Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais, de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers: pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage; elle pensait à son fils Alex.
C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour... Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!... Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la Providence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité; d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!... Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...
Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut, de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs des géraniums et des pétunias grimpants.
Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille madame Beaubrun,--qui habitait près du Jardin,--et d’une nourrice haute et large, énorme animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas, et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse, avec son petit tambour et ses soies.
L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du petit Marchand de masques. Quelques femmes jeunes, non pas laides, mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles; on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous; qu’un parent, un professeur, un ami quadragénaire ne vous surprît en leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.
Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner» était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa mère.
Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement d’Hilaire Lepoiroux:
--Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire la belle jambe au Luxembourg?
--C’est peu probable; il n’y vient guère.
--Sans doute parce qu’il est occupé.
Par contre madame Beaubrun disait:
--Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...
--Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!... Crois-tu que nos savants...
--Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...
--En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton frère Paul...
Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes, éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi les femmes de toutes catégories qui croisaient ces messieurs, il en était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences; des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard, accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles, ou bien subitement cyniques.
Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle figure.
Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la nourrice sourit simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.
Madame Beaubrun rompit le silence la première:
--Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!
Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:
--Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les oreilles!...
Madame Chef-Boutonne était jalouse.
Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes, les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique. Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on accordait spontanément à Alex.
Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres, tantôt limpides et jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin. Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame Chef-Boutonne.
Une de ses joies était, quand la foule--et les Chef-Boutonne--avaient vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin, comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex lui accordait volontiers et gentiment cela.
Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du Luxembourg.
Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit Marchand de masques, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.
Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:
--La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!
Et elle regardait complaisamment son fils.
A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense, arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des pivoines et les tons clairs des roses trémières.
Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme, seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à deux; la bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le grésillement attirant de l’eau d’arrosage.
Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré longtemps là!...
Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur, tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire, le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui, son fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans ce petit David juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans l’Hercule trapu; lui encore, dans le superbe Discobole;--elle le voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...
Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des Sciences politiques.