XXXI
Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la Faculté.
L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.
Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé, précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!
Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux. Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:
--Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!
Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:
--Et puis, flûte!
Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait oublier son vasselage: elle osa risquer:
--Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien: pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites répétitions à monsieur Alex?
--Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.
--Gratis pro Deo, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.
La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux, un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...
--Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de seconde année, de seconde, vous entendez bien?...
--J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.
--Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment: il n’a besoin de personne.
--C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant, marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des études au lycée...
En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès d’Hilaire Lepoiroux:
--N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune Dieulafait d’Oudart?...
--Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...
C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils, en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs» aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs, mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.