II
Le tintement de la cloche fêlée résonna délicieusement jusqu’à son cœur, tandis qu’elle guettait les pas légers de son élève. C’était presque toujours Juliette qui accourait avant la bonne pour ouvrir la porte à l’institutrice : non qu’elle cherchât, par l’effet d’un zèle invraisemblable, à hâter l’heure des leçons ; mais elle ne résistait pas au désir de voir ce qui se passait dans la rue. Cette fois pourtant, Lizzie, après avoir vainement prêté l’oreille, dut enfin donner un second coup de sonnette, et elle se dit que l’enfant s’était probablement attardée à l’office ou à la cuisine.
Lizzie sonna une troisième fois sans que l’on vînt ouvrir ; alors, prise d’une crainte vague, elle se recula et leva les yeux sur la façade de la maison. Elle vit que les persiennes de l’atelier étaient grandes ouvertes, au lieu que celles de M Deering restaient fermées. Sans doute la maîtresse de la maison se reposait après les fatigues du voyage. Mais pourquoi Juliette ne venait-elle pas ? Lizzie leva de nouveau les yeux et vit Deering qui s’approchait de la fenêtre. Il l’aperçut et vint ouvrir. Il semblait plus pâle que de coutume, et elle remarqua qu’il portait des vêtemens noirs.
« J’ai sonné et resonné… Où est donc Juliette ? »
Il la regarda d’un air, grave, presque solennel ; puis, sans un mot, la conduisit à l’atelier dont il ferma la porte.
« J’ai perdu ma femme ; elle est morte subitement il y a dix jours. Est-ce que vous ne l’avez pas lu dans les journaux ? »
Lizzie eut un faible cri et se laissa tomber sur le mauvais divan de l’atelier. Elle voyait rarement les journaux, ne pouvant pas en acheter pour son compte, et ne trouvant jamais l’occasion de jeter un coup d’œil sur ceux que recevaient les pensionnaires plus privilégiées de M Clopin.
— Non, je n’en savais rien, balbutia-t-elle.
Deering se taisait ; il restait debout devant elle, tortillant nerveusement une cigarette qu’il n’avait pas allumée, et fixant sur la jeune fille un regard où il y avait de l’hésitation et de l’embarras.
Elle aussi se sentait gênée. Après ce qui s’était passé entre eux, elle se voyait incapable de trouver des paroles qui ne sonnassent pas faux ou ne parussent pas un manque de cœur. Enfin elle soupira, en se levant : « Pauvre petite Juliette ! Est-ce que je ne puis pas aller la voir ? »
— Juliette n’est pas ici. Je l’ai laissée à Saint-Raphaël, avec les parens chez qui était ma femme.
— Oh ! murmura Lizzie, avec le sentiment vague que l’absence de l’enfant rendait la situation plus difficile encore. Comme leur rencontre ressemblait peu à ce qu’elle avait imaginé !
— Je suis désolée pour elle ! bégaya-t-elle.
Deering, sans répondre, marcha lentement jusqu’au bout de l’atelier, et s’arrêta devant une toile posée sur le chevalet. C’était le paysage qu’il avait commencé l’automne précédent pour le Salon de mai. Mais il était resté inachevé, et Lizzie se demandait s’il y avait seulement touché, depuis le jour d’octobre où, debout près du chevalet, elle avait confessé son incapacité à discipliner Juliette. Deering eut peut-être la même pensée, car il eut un petit rire sec et se détourna du tableau en haussant l’épaule.
Le silence se prolongeait. Lizzie finit par se dire que, puisque son élève était absente, elle n’avait aucune raison de rester davantage. Deering s’approchait d’elle ; elle se leva et dit avec effort :
— Alors, je m’en vais. Vous me préviendrez quand elle reviendra.
Deering hésita encore, tordant toujours sa cigarette entre les doigts.
— Elle ne revient pas ; du moins pour le moment.
Àces mots, Lizzie crut défaillir. Tout allait donc être changé dans leur vie ? Mais oui, sans doute ! Comment avait-elle pu rêver qu’il en serait autrement ? Elle balbutia :
— Elle ne revient pas ? elle ne sera pas ici cet été ?
— Il est probable que non, puisque nos amis veulent bien la garder. Le fait est que je suis obligé d’aller en Amérique. Ma femme a laissé une petite propriété… quelques sous… Il faut que j’aille voir cela… pour l’enfant.
Lizzie restait debout devant lui, le cœur glacé.
— Je comprends, je comprends, répétait-elle, tout en sentant qu’elle comprenait de moins en moins.
— C’est bien ennuyeux d’avoir à décamper, reprit Deering, en jetant un regard maussade sur son atelier.
Elle leva lentement les yeux sur lui.
— Serez-vous longtemps parti ? demanda-t-elle timidement.
— Je ne peux guère savoir… C’est terriblement compliqué.
Il la regarda longuement, d’un air étrange.
— J’ai horreur de ce voyage, dit-il brusquement, comme se parlant à lui-même.
Lizzie sentit que des larmes lui montaient aux yeux. Son cœur éprouvait l’émoi particulier que lui causait toujours la voix de Deering. Elle mit la main devant ses yeux, d’un geste mécanique, et au même instant Deering lui tendit les bras. Elle s’y jeta, d’un élan subit, sentant qu’enfin la maison était à lui, qu’elle-même serait à lui s’il le voulait, et que jamais plus la présence obsédante de l’autre femme ne troublerait son bonheur.
Il releva sa voilette et couvrit son visage de baisers : « Voyons, petite bête, il ne faut pas pleurer ! » lui dit-il.