III
Il sembla tout naturel à Lizzie que Deering, avant son départ, voulût la voir dans un lieu moins public que ceux qu’ils fréquentaient d’habitude. Elle trouva même, dans le fait qu’il en exprimait le désir, la preuve de sa tendresse profonde et respectueuse. Il était évident qu’un homme du caractère de Deering ne pouvait songer, dans les premiers jours de son veuvage, à s’engager dans une aventure légère. Si donc, à un pareil moment, il fallait à leurs propos une atmosphère de recueillement et de calme, cela devait tenir à des raisons qu’elle n’osait se formuler, mais qui l’agitaient d’un saint frémissement. Elle ne s’arrêta pas à objecter les convenances : dans l’état de crise où se trouvait Deering, c’eût été de la dernière vulgarité ; les convenances sont des armes aux mains de l’innocence menacée : mais être en garde contre Deering !
Lizzie consentit donc sans peine à l’accompagner, la veille de son départ, au petit restaurant de la rive gauche où il l’avait priée de dîner avec lui. Et ce fut avec l’émotion grave d’une fiancée qu’elle descendit de son omnibus (elle n’avait pas permis qu’il vînt la prendre en fiacre), pour rejoindre l’élu qui guettait son arrivée au coin du pont de la Concorde.
Deering l’accueillit avec la même gravité attendrie, et le maître d’hôtel qui les introduisit dans un salon particulier n’aurait guère pu attribuer au motif habituel leur désir de s’isoler. Deering donna tranquillement les ordres, tandis que sa compagne se tenait menue et grave à côté de lui. Certes, elle ne voulait pas que son angoisse intime vînt ternir le bonheur de leur dernière réunion. Elle comprenait que Deering redoutait le tristesse, et elle tenait à lui montrer qu’elle affrontait avec un gai courage l’imminente séparation, et saurait être tout entière à la joie de se trouver près de lui ; mais, comme toujours, elle attendait qu’il donnât le ton.
Plus tard, en évoquant ces minutes heureuses, elle en comprit toute l’exquise douceur. Elle n’était pas habituée au bonheur, mais Deering avait trouvé le secret de calmer l’inquiétude de son cœur, et d’affermir sa foi dans la destinée, dans tous les miracles de la destinée. Par-dessus tout, il imprima en elle la sensation qu’il y avait entre eux un pacte tacite et reconnu, que sa tendresse était une habitude de cœur qui n’avait pas besoin d’être confirmée par des paroles.
Tout ce qu’il lui disait par surcroît semblait donc un raffinement de tendresse, la floraison d’un sentiment profondément enraciné. Dans ces dispositions, les instincts de réserve se fondaient ; observer une attitude défensive eût été vulgaire ; seule la confiance était noble. Deering aurait pu tirer avantage de cette tendre casuistique du cœur. Mais après même que le couvert eut été enlevé et qu’ils restèrent seuls dans la petite pièce entresolée, dont l’unique fenêtre encadrait le remous sombre de la Seine, où tremblaient des lumières, il sembla demeurer, comme elle, sous le charme de mystiques influences. Lizzie le sentit plus profondément encore au long baiser d’adieu qu’il appuya sur ses lèvres et ses yeux. C’était sa fiancée, sa femme, qu’il embrassait ainsi, et s’il s’était avisé à cette minute de lui demander sa main, il l’eût presque offensée. Le pacte était suffisamment scellé par leur dernier regard.
Elle porta si loin cette pudeur du cœur qu’elle hésita même un instant quand Deering lui demanda de lui écrire. Certes, elle écrirait, mais surtout pour répondre aux lettres qu’elle recevrait de lui. Elle appréhendait si fort de l’accaparer, de chercher à prendre barre sur lui. Il serait occupé, absorbé, là-bas ; elle avait peur d’écrire à contretemps, de se montrer indiscrète.
— Indiscrète ? — Il eut un sourire. — Comment pourriez-vous être indiscrète, ma chérie, à l’égard d’un cœur sur lequel vous régnez seule ?
Il l’attira doucement à lui, et la regardant dans ses yeux brouillés de larmes heureuses, il ajouta, avec la tendre ironie qui lui était particulière : « Ma pauvre petite Lizzie, comme vous savez mal aimer ! »
Il parut suffisant à Lizzie de repousser l’accusation par un baiser ; mais dans la suite, elle se demanda s’il n’avait pas eu raison. Était-elle réellement froide et formaliste, et les autres femmes donnaient-elles avec plus de prodigalité et d’abandon ? Elle se rendit compte que chacune de ses réticences et de ses délicatesses pouvait passer pour des scrupules égoïstes et des pruderies mesquines, et à ce jeu elle employa bientôt toutes les ressources d’une casuistique surabondante.
Cependant, les premiers jours qui suivirent le départ de Deering s’illuminèrent pour elle d’une douce lumière réfractée, pareille à celle d’un crépuscule d’été. Lui, du moins, ne pouvait être taxé de réserve, ni de calcul, et les lettres d’adieu qu’il lui adressa du train et du paquebot retentissaient en elle en longs murmures qui semblaient l’écho de sa présence. Comme il l’aimait ! et comme il savait le lui dire !
Elle n’était pas sûre de posséder la même habileté. Peu accoutumée à exprimer ses émotions intimes, elle flottait entre l’envie de lui raconter tout ce qu’elle sentait, et la crainte que ces détails ne lui parussent ennuyeux ou même ridicules. Elle ne perdait pas de vue cette idée, que ce qui était pour elle l’événement capital de son expérience devait paraître un simple épisode dans une existence prédestinée, comme celle de son ami, aux aventures romanesques. Tout ce qu’elle pourrait éprouver ou raconter serait mis en comparaison avec ce que d’autres femmes lui avaient déjà donné : de tous les points du globe, elle voyait voler vers Deering des lettres passionnées auprès desquelles ses pauvres petits billets devaient faire bien triste figure.
Mais après ces momens, il y avait des heures où elle relevait la tête et osait affirmer sa conviction intime qu’aucune femme n’avait jamais, autant qu’elle, aimé Deering, et n’avait dû par suite trouver de tels accens. Cette conviction en renforça une autre, moins solidement étayée, c’est à savoir que lui aussi, pour la même raison, avait dû trouver de nouveaux accens pour exprimer sa tendresse ; et elle se persuada que les trois lettres qu’elle dissimulait dans son corsage, le jour, et cachait la nuit sous son oreiller, surpassaient non seulement en beauté, mais en qualité tout ce qu’il avait écrit pour d’autres yeux.
Àtout le moins, durant les semaines qu’elle les porta sur son cœur, ces lettres lui donnèrent des sensations plus complexes et plus délicates que celles qu’elle avait jamais éprouvées en présence de Deering. Auprès de lui, il semblait toujours à Lizzie être sur une mer brillante et houleuse, qui la portait, mais dont l’éclat l’aveuglait : les lettres, en revanche, lui représentaient un lac paisible, sur lequel on pouvait se pencher et apercevoir le reflet du ciel en même temps que la vie aux formes innombrables qui se mouvait et glissait sous la surface des eaux. Elle s’émerveillait par-dessus tout de la richesse que recelait cette vie cachée. Chose incroyable, elle n’en avait eu jusque-là aucun soupçon ! Aveuglément, elle avait suivi la petite route étroite de l’habitude, comme un voyageur qui gravit un sentier un jour de brouillard, et tout à coup se trouve sur un rocher au grand soleil, entre l’immensité du ciel et les abîmes des vallées. Le plus étrange, c’est que tous les gens d’alentour, — le petit monde de la pension Clopin, — semblaient suivre le même morne sentier, uniquement occupés des cailloux qui blessaient leurs pieds, sans pressentir le ciel qui resplendissait au delà du brouillard !
Il y avait des heures d’exaltation où elle aurait voulu crier ce que l’on aperçoit du sommet, et des heures d’abattement où elle se demandait pourquoi la chance avait ainsi guidé ses pas, au lieu que d’autres, non moins dignes de bonheur, tâtonnaient et trébuchaient dans l’obscurité. En particulier, elle ressentait une pitié aussi profonde que soudaine pour les deux ou trois autres jeunes filles de la pension Clopin, des jeunes filles plus âgées, plus apaisées, moins vivantes qu’elle, et par cela même plus spécialement désignées à sa sympathie. Sauraient-elles jamais ? Avaient-elles jamais su ? Voilà les questions qui la hantaient lorsqu’elle croisait ses compagnes sur l’escalier, qu’elle les voyait en face d’elle à la salle à manger, qu’elle prêtait l’oreille à leur insipide bavardage dans le salon glacial et mal éclairé. L’une de ces demoiselles était Suissesse, l’autre Anglaise ; une troisième, Andora Macy, était une Américaine des États du Sud, qui apprenait le français avec l’ambition de faire partager un jour sa science aux élèves d’un pensionnat de Géorgie.
Andora Macy était pâle, maigre, flétrie. Elle avait l’accent traînard du Sud : dans sa conduite une audace puérile alternait avec des accès d’orgueilleuse timidité. Elle soupirait après les hommages, et redoutait les insultes ; et cependant elle semblait se rendre compte qu’il n’était pas dans son lot d’éprouver l’une ou l’autre de ces sensations extrêmes, mais qu’elle devait se résigner à ne les connaître qu’à travers les expériences de ses amies plus favorisées.
C’est peut-être pour cette raison qu’elle portait un intérêt mêlé d’envie à Lizzie West qui, au début, l’avait tenue à distance, voyant en elle une morne image de son propre avenir, mais qui maintenant comprenait tout d’un coup à quel point elle était digne de pitié.