IV
La chambre d’Andora Macy était contiguë à celle de miss West, et la jeune Américaine venait souvent se réfugier chez Lizzie, lorsque le couvre-feu précipité de M Clopin avait chassé les pensionnaires du salon. Certain soir qu’elle frappait ainsi à la porte de Lizzie, cette dernière, lasse d’une longue journée de leçons, commençait déjà à se dévêtir ; mais elle était dans une trop grande veine d’indulgence pour ne pas crier : « Entrez ! » À l’instant où miss Macy franchissait le seuil, Lizzie sentit que la première lettre de Vincent Deering, — la lettre écrite dans le train, — avait glissé de son corsage.
Miss Macy, voyant un papier à terre, se précipita pour le ramasser. Lizzie se baissa également, dans un mouvement de jalousie instinctive, mais non pas assez vite pour devancer Andora. Lizzie comprit alors que son amie avait vu glisser la lettre, et brodait déjà là-dessus tout un roman.
Elle rougit d’agacement : « C’est trop bête de ne pas avoir de poche ! Si l’on reçoit une lettre en sortant le matin, il faut la porter dans son corsage toute la journée ! »
Miss Macy leva vers elle un regard attendri : « Votre cœur l’a réchauffée, » murmura-t-elle en lui tendant à regret le billet.
Lizzie sourit, car elle savait que c’était la lettre qui avait réchauffé son cœur. Pauvre Andora Macy ! Elle ne pourrait jamais savoir ! Jamais son sein glacé ne s’enflammerait à un tel contact ! Lizzie la regarda avec une douce commisération, en déplorant l’injustice du sort.
Le lendemain soir, en rentrant, elle trouva Andora dans le vestibule : « J’ai pensé que vous me sauriez gré de vous remettre ceci en mains propres, » murmura la confidente d’un air entendu, en remettant une enveloppe à Lizzie. « Je n’ai pas voulu la laisser traîner sur la table avec les autres. » C’était la lettre que Deering avait écrite sur le paquebot.
Lizzie rougit jusqu’aux yeux, mais n’en voulut point à Andora de sa pénétration. Pour rien au monde elle n’aurait soufflé mot de son bonheur, mais il ne lui déplaisait pas de le voir deviné ; et sa pitié pour Andora faisait place à la joie d’user de la détresse de la pauvre fille comme d’un miroir où se reflétait sa propre allégresse.
Deering écrivit encore une fois en arrivant à New-York : une lettre longue, tendre, pleine de regrets, sans précision sur ses projets, très explicite sur son amour. Lizzie était dans le ciel. Chaque syllabe s’inscrivait dans sa chair ; seulement, elle aurait été plus heureuse si Deering avait parlé plus clairement de l’avenir.
Cela viendrait, sans doute : il fallait lui laisser le temps de se retourner et d’aviser. Elle comptait les jours qui devaient s’écouler avant qu’elle pût recevoir une nouvelle lettre. Dès le matin, elle descendait furtivement au salon consulter les journaux et se renseigner sur la date d’arrivée du prochain courrier d’Amérique. Ce jour béni arriva enfin. Elle expédia distraitement sa besogne quotidienne, tâchant de cacher son impatience par les caresses qu’elle prodiguait à ses élèves. Il était plus aisé, dans l’état où elle se trouvait, de les embrasser que de retenir leur attention sur la grammaire.
Ce soir-là, arrivée au seuil de la pension Clopin, son cœur battait si violemment qu’elle dut s’appuyer un instant à la porte avant d’entrer. Mais sur la table du vestibule où était déposé le courrier, il n’y avait pas d’enveloppe à son adresse. Elle parcourut les lettres d’une main fébrile, et le cœur lui manquait, comme il lui était arrivé parfois en rêve, quand elle croyait rouler au bas d’un escalier sans fin, — ce même escalier, au sommet duquel elle avait cru voler, lorsqu’elle gravissait la longue côte conduisant à la porte de Deering ! Une idée la frappa subitement : Andora avait dû prendre sa lettre et la lui garder. D’un bond, elle fut sur le palier, à la porte de miss Macy.
— Vous avez une lettre pour moi, n’est-ce pas ? dit-elle, haletante.
Miss Macy la prit dans ses bras :
— Vous attendiez une lettre, chérie ?
— Je vous en prie, donnez-la-moi, s’écria Lizzie, l’œil courroucé.
— Mais je n’en ai pas. Il n’y avait pas ombre de lettre pour vous.
— Je suis sûre que si. Il doit y en avoir une ! cria Lizzie en frappant du pied.
— Mais, ma chérie, j’ai regardé et il n’y avait rien !
Jour après jour, pendant les semaines qui suivirent, la même scène recommença avec d’innombrables variantes. Le premier moment d’humiliation passé, Lizzie ne fit aucun effort pour cacher son anxiété à miss Macy, et la tendre Andora fut chargée de surveiller l’arrivée du facteur et d’épier la bonne, coupable peut-être de négligence ou de malveillance. Mais toutes ces précautions demeurèrent sans effet ; il ne vint aucune lettre de Deering.
Durant la première quinzaine, Lizzie, pour excuser son ami, inventa les sophismes les plus ingénieux ; elle admirait plus tard les raisons qu’elle avait pu découvrir du silence de Deering : par momens, elle allait jusqu’à trouver tout naturel qu’il ne lui écrivît pas. Il n’y avait qu’une possibilité que son intelligence n’admît pas : la possibilité que Deering l’eût oubliée, que cet épisode se fût effacé de son esprit comme un souffle s’efface d’un miroir. Elle chassait résolument cette pensée, comprenant que si elle lui donnait accès, sa vie n’aurait plus de pivot, et qu’elle n’aurait plus alors aucune raison de se lever le matin et de se coucher le soir…
Si elle avait eu le loisir de s’abandonner à ses angoisses, elle n’aurait peut-être plus eu la force de les maîtriser. Mais elle devait se raidir et travailler ; il fallait payer la blanchisseuse, puis la note de M Clopin, et tous les menus frais avec lesquels, malgré ses habitudes modestes, elle avait à compter. La terreur de la maladie et de ses conséquences l’excitait à travailler pendant qu’elle en avait la force. Elle se rappelait à peine le temps où elle avait vécu libre de ces appréhensions ; elles faisaient à présent partie de sa nature, et la maintenaient debout quand les autres stimulans lui manquaient. Dans la médiocrité monotone de son existence, la mort n’était pas ce qui la tourmentait ; elle redoutait bien plus la maladie, la possibilité d’être à la charge des autres.
Pendant les premières semaines, elle écrivit lettre sur lettre à Deering, le suppliant de lui envoyer un mot, un signe de vie, quel qu’il fût. Elle qui, dès le premier jour, avait évité avec tant de soin tout ce qui aurait pu lui donner l’apparence de réclamer un droit sur son ami, — elle s’accusait maintenant d’avoir été trop exigeante, d’avoir essayé d’exercer une sorte de mainmise sur l’avenir de Deering. Sans doute avait-elle froissé, par quelque manque de délicatesse, la sensibilité rétractile du peintre. Elle comprenait maintenant qu’elle aurait dû s’en tenir à son rôle, rester la « petite amie, » l’âme simple où le génie tourmenté aime à trouver un refuge. Au lieu de cela, elle avait dramatisé leurs rapports, exagéré sa propre importance, prétendu même partager avec lui la première place sur la scène, au lieu de se contenter d’être une figurante ou une choriste.
Mais, tout en se disant que son aventure n’était évidemment qu’un incident sans portée, et que pour Deering il ne saurait être autre chose, elle restait convaincue de la sincérité du sentiment éphémère qu’il avait éprouvé. Rien dans sa conduite n’avait dénoté le viveur en quête d’une facile « victoire. » Pendant un temps il avait eu réellement besoin de sa présence, et s’il gardait aujourd’hui le silence, c’est peut-être afin qu’elle ne se méprît pas sur la nature et la durée possible de ce besoin. Il voulait lui épargner la douleur d’un espoir chimérique.
Aux yeux de Lizzie, l’amour n’allait pas sans la plus grande liberté laissée à l’objet aimé. Elle ne pouvait le concevoir exigé comme un dû ou imposé par une contrainte. S’en expliquer clairement avec Deering devint pour elle une nécessité irrésistible, et dans une dernière lettre très brève elle l’affranchit, en termes nets, de toutes les obligations sentimentales que ses lettres précédentes auraient pu lui imposer. Dans ces lignes elle s’accusait, sur un ton légèrement ironique, d’avoir laissé un simple badinage tourner au romanesque ; et elle trouva, pour parler de la fragilité des sentimens tendres, des paroles tellement railleuses et désenchantées que Deering, en lui répondant sur un autre ton, eût paru jouer le rôle d’un fat ou d’un sentimental. Elle terminait gentiment en souhaitant de voir se continuer entre eux le commerce de bonne camaraderie qu’elle affirmait avoir « toujours compris » être la base de leur mutuelle sympathie. Cette lettre lui sembla en parfaite harmonie avec l’idée que Deering devait se faire de la conduite d’une femme du monde ; et elle trouva une joie amère à la pensée de lui apparaître pour la dernière fois sous cette forme distinguée. Mais elle ne devait jamais savoir l’effet que l’apparition avait produit, car cette lettre, comme celles dont elle cherchait à pallier l’impression, demeura sans réponse…