VI
Malgré ce sourire, Lizzie avait vu, au premier regard, combien il était changé ; l’impression s’aviva à en devenir douloureuse, lorsque, quelques jours plus tard, en réponse à un billet qu’elle reçut de lui, elle accepta de le recevoir.
Dire que ce papier, la première réponse à ses lettres, arrivait au bout de trois ans, trois longues années ! Et sous quelle forme ! Quelques brèves lignes banales, où perçoit toutefois le malaise de conscience, au soin avec lequel Deering évitait d’employer le langage d’autrefois ! Tout en lisant, son esprit revenait aux lettres rêvées, aux réponses incomparables qu’elle avait composées sous son nom. Il n’y avait rien d’incomparable dans les phrases conventionnelles qu’elle avait sous les yeux ; mais ses nerfs assoupis se mirent à vibrer de nouveau au contact de ce papier qu’il avait touché, et elle jeta le billet au feu avant d’oser écrire la réponse.
Maintenant que Deering se trouvait de nouveau en personne devant elle, il redevenait le seul point vivant de sa vie consciente. Une fois de plus, son âme tourmentée défaillait et se fondait mystérieusement dans l’être, si connu et en même temps si inconnu, qui se tenait de l’autre côté de la cheminée. Elle était encore Lizzie West, il était encore Vincent Deering, mais entre eux roulait le Styx, et elle n’apercevait son visage qu’à travers le brouillard du fleuve. Elle lisait à regards furtifs sur son visage, plus encore qu’elle n’apprenait par ses paroles, l’histoire des chutes et des rancœurs qui avaient peu à peu ravagé sa noble beauté. Il lui était impossible, plus tard, de retrouver dans sa mémoire le détail précis de ce qu’il avait raconté ; la seule chose dont elle eût un souvenir net était l’effort douloureux que ce récit lui avait coûté à faire.
Confusément, toutefois, elle comprenait qu’il avait dû trouver, en débarquant en Amérique, le petit avoir de sa femme notablement diminué ; que, tandis qu’il s’attardait là-bas à réaliser le peu qui restait, il avait trouvé le moyen de vendre une toile ou deux, et avait même un instant connu la vogue, recevant des commandes et louant un atelier. Mais sans qu’on pût s’expliquer pourquoi, la veine avait tari, ses tableaux lui étaient restés sur les bras, la maladie était venue, avec son lamentable cortège de dettes, et avait bientôt dispersé ses maigres ressources. Puis une période d’éclipse, pendant laquelle elle entrevoyait qu’il avait dû faire flèche de tout bois, accepter un emploi chez un entrepreneur de décorations, dessiner des papiers peints, illustrer des articles de magazines, et même, servir de racoleur pour un nouveau restaurant. Ces faits sans suite étaient reliés par un fil ténu d’allusions personnelles : amis compatissans (sa jalousie devinait qu’il s’agissait de femmes), ennemis sourdement acharnés. Mais fidèle à ses habitudes de « correction, » il évitait avec soin de citer aucun nom, et la laissait tâtonner à l’aveugle et avec effroi dans une foule étrange et pressée où il ne semblait pas y avoir de place pour un petit être frêle et farouche comme était Lizzie.
En écoutant Deering, sa propre angoisse s’effaçait devant le sentiment intolérable de cette misère. Rien de ce qu’il avait dit n’expliquait ou n’excusait sa conduite vis-à-vis d’elle ; mais il avait souffert, il avait été seul, humilié, et dans un brusque élan d’instinct maternel elle sentit que rien ne peut justifier un ordre de choses qui rend possibles de telles abominations. Elle n’aurait pu dire pourquoi ; elle savait seulement que cela faisait trop de mal de le voir souffrir.
Peu à peu, elle se rendit compte que, si elle faisait ainsi abstraction de son grief personnel, cela venait de ce qu’elle avait sans retour possible réglé son avenir. Elle était heureuse d’avoir décidé, — car elle sentait maintenant qu’elle l’avait décidé, — qu’elle épouserait Jackson Benn. Au moins, ce parti une fois pris, elle avait le détachement qu’il fallait pour examiner le cas de Vincent Deering. Sa sécurité personnelle lui assurait l’impartialité requise, et lui permettait de s’attarder aussi longuement qu’il lui plairait sur les dernières lignes d’un chapitre dont, par un acte délibéré, elle avait elle-même fixé le terme. Toutes les hésitations qu’elle aurait pu avoir quant au caractère définitif de cette décision tombèrent devant le besoin pressant de la faire connaître à Deering ; et lorsque celui-ci interrompit le récit de ses souvenirs pour dire en soupirant : « Mais il vous est aussi arrivé bien des choses ! » elle songea moins à sa nouvelle fortune qu’au protecteur auquel elle était sur le point de confier sa destinée.
— Oui, bien des choses, depuis trois ans, répondit-elle.
Deering était assis, penché en avant, les yeux doucement fixés sur les siens ; et à côté de cet homme fin et pâle, elle imaginait la silhouette massive de M. Jackson Benn, la carrure de ses épaules, exagérée encore par la coupe de son veston noir, son grand col éblouissant, soutenant ses joues poupines et son menton bleu. Puis la vision disparut aux premiers mots de Deering.
— Trois ans, reprit-il, semblant rêver. Je me suis si souvent demandé ce que ces trois ans vous apportaient !
Elle releva la tête, prise d’une rougeur subite et d’inquiétude de le voir se départir de son tact habituel, et glisser aux personnalités.
— Vous vous l’êtes demandé ? dit-elle, vite ressaisie, et avec un sourire.
— En pouvez-vous douter ? — Son regard resta posé sur elle. Oui, voilà sans doute ce que vous avez pensé de moi.
Elle eut envie de lui répondre : « Ma foi, je n’ai pas du tout pensé à vous, » mais la peur de déshonorer ses chers souvenirs la retint. S’il était de bon goût, pour Deering, d’ignorer, il ne saurait être de bon goût, pour elle, de renier.
— Voilà donc l’opinion que vous aviez de moi ? Elle entendit qu’il répétait ces mots avec une insistance attristée. Alors, relevant vivement la tête, elle prononça résolument :
— Que pouvais-je penser ? Je n’ai pas reçu un mot de vous.
Si elle avait attendu, et peut-être espéré l’embarrasser avec cette réponse, le regard tranquille dont il l’accueillit prouva qu’elle avait mal calculé.
— C’est vrai, vous n’avez pas eu un mot de moi. J’ai observé mon vœu.
— Votre vœu ?
— Que vous ne recevriez pas un mot, pas une syllabe. Oh ! je l’ai observé rigoureusement.
Le cœur de Lizzie se mit à battre avec un bruit qui résonnait à ses oreilles couvrant de son vacarme la petite voix grêle de la raison, qu’elle tâchait vainement de discerner.
— Qu’est-ce que c’est que ce vœu ? Pourquoi ne devais-je pas recevoir un mot de vous ?
Il était assis, sans un geste, la tenant sous son regard, un regard si doux, qu’il semblait presque pardonner.
Puis, brusquement, il se leva, et vint s’asseoir tout auprès d’elle, comme si rien entre eux n’avait été changé ; et Lizzie instinctivement se retira un peu ; mais il ne parut pas remarquer ce geste et la quitta enfin des yeux, pour jeter lentement un regard circulaire sur le petit salon.
— C’est charmant, ici. Oui, les choses ont changé pour vous, dit-il.
L’instant d’avant, elle souhaitait qu’il évitât la faute d’un retour vain sur le passé. C’était comme si toute sa tendresse d’autrefois eût redouté de le voir tellement à son désavantage, et se fût dressée pour le défendre contre ce péril. Mais sa façon d’éluder l’exaspérait, et soudain elle eut la tentation irraisonnée de l’attaquer face à face, avec ses propres armes.
Toutefois, avant qu’elle ait pu répéter sa question, il en posa une autre.
— Alors, vraiment, vous avez pensé à moi ? Pourquoi avez-vous peur de l’avouer ?
L’imprévu de ce défi lui arracha un cri d’indignation.
— Est-ce que mes lettres n’étaient pas assez claires ?
— Ah ! vos lettres…
Lizzie le regardait dans les yeux, fixement, courroucée ; mais Deering ne montrait pas le moindre embarras, il semblait impassible ; seulement, son regard exprima un peu plus de tristesse.
— Elles m’ont suivi partout, vos lettres ; je ne m’en suis jamais séparé, dit-il.
— Cependant, vous n’y avez jamais répondu…
Àla fin, le reproche trembla sur ses lèvres.
— Cependant, je n’y ai jamais répondu…
— Les avez-vous seulement lues ?
Elle voulait lui infliger l’angoisse qui la torturait, comme si elle avait pu s’en délivrer en la lui imposant.
Deering parut à peine entendre sa question. Il changea simplement un peu d’attitude, s’inclina de façon à se rapprocher légèrement, mais sans chercher à rappeler par le moindre geste les privilèges qu’une telle intimité impliquait autrefois.
— Il y avait dans vos lettres des choses magnifiques, admirables, dit-il avec un sourire.
Elle se raidit sous ce sourire.
— Vous avez attendu trois ans pour me le dire !
Il la regarda gravement, avec surprise.
— Et vous m’en voulez de vous le dire, même aujourd’hui ?
Ses parades étaient véritablement incroyables ! Elle en demeurait interdite, avec l’impression qu’elle frappait dans le vide, et avec un désir désespéré, presque haineux, de l’acculer au mur et de l’y clouer.
— Non. Seulement, je m’étonne que vous preniez la peine de le dire, quand, sur le moment…
Brusquement, il ne se déroba plus, et lui fit la surprise d’accepter la lutte sur son propre terrain.
— Quand, sur le moment, je ne l’ai pas fait ?… Mais comment l’aurais-je pu, sur le moment ?
— Pourquoi ne le pouviez-vous pas ? Vous ne me l’avez pas encore expliqué.
Il jeta de nouveau sur elle un regard de résignation désarmante.
— Est-ce nécessaire ? Ma triste histoire ne vous a-t-elle pas tout expliqué ?
— Expliqué pourquoi vous n’avez jamais répondu à mes lettres ?
— Oui, dès l’instant que je ne pouvais y répondre que d’une seule manière : en protestant que je vous aimais et que je brûlais de vous revoir.
Il y eut un long silence ; lui, résigné, dans l’attente ; elle, occupée à rajuster follement les morceaux de son passé détruit.
— Alors, vous prétendez que si vous n’avez pas écrit…
— C’est que j’ai découvert, en débarquant en Amérique, que j’étais pauvre ; que la fortune de ma femme avait fondu ; que tout ce que je pouvais gagner suffirait à peine, — je suis si mal doué à cet égard, — pour nourrir et habiller ma fille. C’était comme si une porte de fer eût été subitement fermée entre nous.
Lizzie, toute haletante, se sentit forcée dans ses derniers retranchemens. « Au moins, vous auriez pu me dire, m’expliquer… Croyez-vous que je n’aurais pas compris ? »
Il n’hésita pas.
— Vous auriez compris. Mais il y avait autre chose.
— Quoi donc ? dit-elle, les lèvres tremblantes.
— C’est extraordinaire que vous ne saisissiez pas ! C’est bien simple : je ne pouvais pas vous écrire cela. Tout, mais pas cela !
— Et alors vous avez préféré me laisser souffrir ? Il y eut un accent de reproche dans les yeux de Deering. « Je souffrais, moi aussi. »
C’était le premier appel direct qu’il adressât à sa compassion, et Lizzie, pendant un instant, sentit que le frêle équilibre de ses sympathies vacillait, et qu’elle allait tourner à l’ironie méprisante. Mais l’impulsion déjà donnée fut réprimée par une autre sensation. Une fois de plus, elle prit conscience d’un fait avec lequel, Deering absent, elle avait toujours négligé de compter : le fait de la différence profonde, irréductible, entre l’image qu’elle se faisait de lui, et la réalité qu’elle percevait, de la mystérieuse transformation produite dans son jugement par l’inflexion de sa voix, le regard de ses yeux, l’action complexe et absorbante de sa personnalité. Elle avait une phrase qui exprimait bien cette manière d’être : quand elle se reprochait, autrefois, « de ne pouvoir se souvenir de lui, » tant la vue de sa personne surpassait le portrait autour duquel sa fantaisie tissait tant de merveilles. Si brillant et vivant que fût le portrait, il devenait une grise abstraction lorsque Deering lui-même se montrait ; et dans l’occurrence, l’effet fut immédiat : Lizzie ressentit le malheur possible de Deering avec une intensité auprès de laquelle sa propre douleur pâlissait.
— J’ai souffert horriblement, répéta-t-il, et d’autant plus que je ne pouvais faire un signe, que je ne pouvais crier ma misère. Il n’y avait pas d’autre issue pour moi, — me taire, et souhaiter que vous puissiez me haïr.
Le sang afflua au visage de Lizzie.
— Vous haïr ! Vous avez souhaité que je pusse vous haïr ?
Il quitta son siège et, s’approchant tout à fait, lui prit doucement la main : « Oui, parce que je voyais à vos lettres que sans cela vous seriez encore plus malheureuse. »
La main de Lizzie s’était abandonnée à l’étreinte réchauffante de Deering, et la pauvre petite âme tumultueuse se trouva subitement baignée de douceur.
— Et je comptais bien tenir la parole que je m’étais donnée, poursuivit-il, en relâchant doucement son étreinte. Je comptais même la tenir encore, après que le hasard des événemens m’eut refoulé sur votre route ; mais lorsque je vous ai vue l’autre jour, je me suis rendu compte que ce qui avait été possible loin de vous, devenait impossible auprès de vous. Comment aurais-je pu vous voir et supporter d’être haï de vous ?
Il s’était écarté, sans se rasseoir. Il se tint debout, à quelque distance, la main sur le dossier d’une chaise, dans l’attitude de quelqu’un qui s’apprête à se retirer.
Le cœur de Lizzie se serra. Ainsi, il s’en allait, et c’était là son adieu. Il s’en allait, et elle ne trouva pour le retenir qu’à bégayer étourdiment : « Je n’ai jamais eu de haine contre vous. »
Il la considéra et sourit faiblement.
— Il n’est pas nécessaire, en tout cas, que vous me haïssiez à présent. Le temps et les circonstances m’ont rendu si peu redoutable ! Voilà précisément pourquoi j’ai osé revenir. Et je voulais vous dire combien je me réjouis de ce qui vous est arrivé d’heureux. C’est le seul obstacle que je ne puisse me résoudre à souhaiter de voir disparaître entre nous.
Lizzie se taisait. Tandis qu’elle écoutait, brusquement surgit le spectre de M. Jackson Benn. Il était là, de nouveau, entre elle et Deering, droit et courroucé, mais moins réel et plus flou que tout à l’heure, avec un regard dans ses petits yeux durs qui implorait désespérément une réincarnation.
Deering poursuivait ses phrases d’adieu.
— Vous êtes riche, maintenant… vous êtes libre, vous vous marierez.
Dans le vague, elle perçut qu’il lui tendait la main.
— Il n’est pas vrai que je sois fiancée, s’écria-t-elle.
C’étaient bien les derniers mots qu’elle eût voulu prononcer, et c’est à peine si elle s’était rendu compte qu’elle les prononçait ; mais elle sentit toute sa volonté soudainement concentrée dans l’impulsion irrésistible de répudier et rejeter à tout jamais les droits réclamés par le fantôme de Jackson Benn.