VII
Andora Macy avait la ferme conviction que tout, dans la charmante petite maison des Deering à Neuilly, devait servir de jouet à leur fils.
La maison était pleine de jolies choses fort impropres à cette fin, mais les caprices de l’enfant étaient sacrés pour miss Macy, et Lizzie avait facilement le dessous quand il s’agissait de défendre ses biens contre de tels alliés. Même, elle était parfois tentée d’adopter la classification de son amie, qui divisait les objets d’art en deux catégories, ceux que l’on pouvait sucer et les autres. Le plus souvent, elle se contentait de substituer à l’objet convoité par son fils un autre moins précieux et moins fragile. Ce fut le cas un beau matin de printemps, qui se trouvait précisément être le second anniversaire du petit.
— Tiens, chéri, fit-elle, ses lèvres appuyées contre les boucles blondes de l’enfant, tandis qu’elle dégageait de ses menottes une gracieuse figurine de Chelsea, n’as-tu pas envie d’avoir cette jolie chose là-bas qui brille ?
Et elle attira l’attention de son fils sur un sachet brodé qu’Andora tenait à la main.
Les deux amies se trouvaient dans le boudoir de Lizzie. Dans la coquette villa de Neuilly, où les Deering s’étaient installés après leur mariage, Lizzie avait fait choix de cette pièce parce qu’elle était au-dessous de l’atelier, et qu’elle y entendait le pas de son mari marchant de long en large devant son chevalet, Ç’avait été une joie pour Lizzie de faire construire cet atelier pour Deering, mais le pas qu’elle aimait s’était fait entendre moins régulièrement qu’elle n’eût pu l’espérer. Depuis trois ans, en effet, qu’ils vivaient heureux ensemble, il n’avait pas encore repris le travail auquel ce bonheur inespéré aurait dû l’encourager ; mais même quand elle ne l’entendait pas, elle le savait là, au-dessus de sa tête, étendu sur le vieux divan de Saint-Cloud et fumant d’innombrables cigarettes, tandis qu’il parcourait les journaux ; et le fait de le savoir là lui causait toujours la même joie qu’au premier jour.
Lizzie, ce matin-là, avait mieux à faire que de feuilleter les journaux. Elle avait conservé ses habitudes d’ordre et d’activité, et n’avait pu encore se faire au laisser-aller souriant de son mari. Elle avait d’abord attribué l’insouciance de Deering au désordre permanent de son premier ménage, puis elle avait compris que, tout en jouissant de sa bienfaisante direction, qui lui laissait tout le loisir voulu, il n’aurait jamais la volonté de reprendre son travail. Il aimait que les alouettes lui tombassent toutes rôties dans la bouche, mais les satisfactions que lui procurait le génie domestique de sa femme ne diminuaient en rien son inconscience.
Cette légèreté entraînait même parfois des conséquences imprévues. Ce jour-là, les deux femmes étaient occupées à vider trois vieilles malles de Deering, qu’il n’avait jamais voulu déballer et que sa femme avait fait porter chez elle en désespoir de cause. Ces colis fatigués étaient arrivés, quelques mois auparavant, des États-Unis où ils étaient restés en gage dans une pension de New-York. Lizzie, ayant appris par une lettre de la propriétaire que le compte de son mari était en souffrance, s’était empressée de le régler. La jeune femme avait trop l’habitude des difficultés d’argent pour voir une humiliation dans le fait que son mari eût contracté des dettes, mais il répugnait à son sens de l’ordre qu’il n’eût pas songé à les éteindre depuis son mariage. Deering accepta les remontrances de sa femme avec sa bonne grâce habituelle, et lui laissa le soin d’envoyer le mandat libérateur, bien que, par un sentiment délicat, elle lui eût ouvert dans une banque un compte qui assurait son indépendance. C’était de bon cœur que Lizzie avait réglé cet arriéré. Elle savait que, si son mari lui en avait délégué le soin, c’était par paresse et non pour tirer parti de sa générosité. Deering n’était nullement grisé par sa nouvelle situation de fortune ; il n’en était devenu ni avare ni prodigue. Il était simplement trop paresseux pour envoyer le chèque, comme il avait été trop paresseux pour se rappeler la dette que ce chèque eût éteint.
— Non, mon chéri ! Non ! s’écriait Lizzie en élevant hors de portée le bibelot de Chelsea ! Voyez donc, Andora, si vous ne pouvez pas lui trouver quelque chose dans ce fouillis. Où est le sachet que vous aviez à la main tout à l’heure ? Je crois qu’il pourrait le mettre dans sa bouche sans inconvénient.
Miss Macy, le sachet à la main, se releva en trébuchant sur le monceau de vêtemens et de défroques d’atelier qui encombraient la pièce.
Elle s’arrêta en admiration devant le groupe formé par la mère et l’enfant.
— Voyez donc : il cherche à l’attraper, le brigand ! Ne dirait-on pas un petit Napoléon ?
Lizzie éclata de rire en soulevant son fils dans les bras. « Agitez-le devant lui, Andora ! Si vous le lui donnez trop vite, il n’en aura plus envie. Il est comme tous les hommes. »
Andora abaissa lentement le sachet de perles brillantes jusqu’à ce que l’héritier de Deering l’eût étreint de son jeune poing triomphant.
« Enfin ! Voilà mon Chelsea sauvé ! » fit Lizzie en souriant. Elle posa l’enfant par terre, et le regarda s’éloigner en chancelant avec son butin.
Andora se tenait auprès d’elle, couvant l’enfant des yeux. « Savez-vous d’où il vient, ce beau sachet ? » demanda-t-elle brusquement.
Lizzie, penchée sur une pile de chemises effrangées, secoua distraitement la tête. « Je n’ai jamais vu de linge plus mal blanchi, » soupira-t-elle. « Il n’y a pas une seule de ces chemises bonnes à raccommoder… Le sachet, dites-vous, ma chère ? Mais non, je n’ai pas la moindre idée d’où il vient. »
Andora jeta sur elle un regard lourd d’intentions.
— Ne vous sentez-vous pas tout à fait malheureuse à l’idée qu’une femme a pu lui broder cela ?
Lizzie, toujours absorbée par l’examen des chemises, éclata de rire.
— Mais, voyons, Andora, voyons !… Six, sept, neuf ; non, il n’y en a pas même une douzaine ! Il n’y en a pas une seule en état. Non, je ne comprends pas comment les hommes peuvent vivre seuls !
Andora poursuivait son idée sur un ton rêveur.
— Écoutez, Lizzie, vous n’avez pas la prétention de me faire croire que cela ne vous fait rien de manier ces choses que d’autres femmes ont pu lui donner ?
Lizzie secoua de nouveau la tête, et se redressant avec un sourire, lança un lot de chaussettes dans la direction de son amie.
— Non, vraiment, cela ne me fait rien, absolument rien !… Tenez, soyez gentille, Andora, et comptez-moi ces chaussettes.
— Mais comment ? Vous ne sentez donc rien ? gémit Andora, en attrapant dans ses bras maigres le paquet lancé par Lizzie.
Celle-ci, en continuant tranquillement à déplier et inspecter le linge, sentait au contraire beaucoup de choses, mais ces sentimens étaient trop profonds et trop délicats pour pouvoir être exprimés. Elle ne savait qu’une chose, c’est que chacun des objets qu’elle sortait des malles lui donnait la sensation d’un contact de Deering. De tout ce qui appartenait à son mari semblait émaner quelque chose de lui-même : atomes subtils que seule la chaleur de son amour à elle rendait perceptibles, de même que certains élémens ne se révèlent qu’à une température excessive. Et dans l’espèce, il émanait des effets qu’elle avait dans les mains, témoins des mauvais jours de Deering, quelque chose de poignant par le contraste qu’ils présentaient avec sa situation présente de mari adoré. Maintenant ses séries de chemises étaient rangées et soignées comme de la vieille dentelle. Quant aux chaussettes, Lizzie connaissait le dessin de chaque paire, et « eût voulu voir » que la blanchisseuse se permît d’en égarer une seule, ou d’en faire passer la couleur ! Lizzie voyait dans cette sollicitude minutieuse et quelque peu terre à terre l’humble symbole de sa tendresse.
Deering s’en trouvait comme enveloppé, à l’abri de toutes les vicissitudes, et elle mettait au défi les atteintes du sort d’arriver jusqu’à lui, tellement il paraissait invulnérable sous la protection d’un pareil amour. Mais elle ne pouvait guère formuler ces sentimens, encore moins en faire part à d’autres. Ils étaient, à proprement parler, partie intégrante d’elle-même plus imperceptibles aux yeux d’autrui que ne le sont, l’été, les abeilles bourdonnant dans le feuillage des tilleuls.
— Oh ! je vous en prie, Lizzie, regardez-moi le petit coquin ! Il a trouvé moyen d’ouvrir le sachet !
Lizzie s’arrêta pour sourire à son fils, qui trônait sur un tas de vieilles étoffes, tandis qu’Andora, à genoux devant lui, l’adorait en silence.
La jeune femme pensa vaguement : « Pauvre Andora ! » puis elle continua l’inspection d’un gilet dénué de boutons.
Soudain, elle entendit son amie s’exclamer d’une voix émue :
— Savez-vous, Lizzie, à quoi lui servait ce sachet ? À garder vos lettres !
Lizzie leva vivement la tête. « Lui, » cette fois, c’était Deering, et elle eut une sensation singulière et un peu pénible, à voir que des lettres d’elle pussent se trouver au milieu de hardes abandonnées en gage par son mari dans une pension de New-York.
— C’est drôle ! Passez-les-moi, je vous prie…
— Donne le sachet à tante Andora, chéri ! Regarde dedans, et vois ce qu’un grand garçon comme toi peut y trouver ! Tiens, voilà une lettre… Et une autre ! Mais comment ?
Lizzie se leva brusquement et s’approcha.
— Qu’est-ce que c’est ? Donnez-moi ces lettres, s’il vous plaît. En prononçant ces mots, elle se souvint du jour, où chez M Clopin, elle avait reçu de la main d’Andora la première lettre de Deering.
Miss Macy leva sur elle un regard effaré.
— Mais, Lizzie, voyez donc ! Cette lettre n’a pas été ouverte ! Pensez-vous que cette horrible femme ait pu l’intercepter ?
Lizzie éclata de rire. Les imaginations d’Andora étaient vraiment par trop puériles !
— Quelle horrible femme voulez-vous dire ? Sa propriétaire ? Ne soyez donc pas si naïve, Andora ! Comment aurait-elle pu l’intercepter puisque nous la trouvons dans ses effets ?
Mais Andora tenait à son idée.
— Alors pourquoi n’a-t-elle jamais été ouverte ?
Elle tendit la lettre à Lizzie, qui vit que l’écriture était bien la sienne. L’enveloppe portait le timbre de Passy, et elle n’avait pas été décachetée. La jeune femme l’examina et se sentit soudain défaillir.
— Comment ! Toutes les autres sont de même, elles n’ont jamais été ouvertes ! s’écria Andora, en élevant de plus en plus la voix ; mais Lizzie lui saisit le poignet.
— Donnez-les-moi, je vous prie.
— Oh ! Lizzie, Lizzie ! — Andora, pâle de colère et de pitié, ne lâchait pas la liasse. — Lizzie, ce sont les lettres que je mettais à la poste pour vous, les lettres auxquelles il ne répondait jamais. Voyez donc !
— Donnez-les-moi, je vous prie. Et Lizzie s’en empara.
Les deux femmes se regardèrent bien en face, Andora toujours à genoux, Lizzie immobile devant elle, les lettres à la main. Le sang lui était monté au visage, bourdonnait dans ses oreilles, affluait à ses tempes. Elle se sentait faible et glacée.
— Il y a dû avoir quelque complot, quelque conspiration ! s’écria Andora, si agitée par sa découverte qu’elle parut complètement absorbée par le côté romanesque de l’affaire.
Lentement, Lizzie détourna les yeux et les reporta sur l’enfant assis à ses pieds et suçant avec placidité les glands du sachet. Elle se pencha sur lui et le lui enleva, non sans lui avoir arraché un cri de rage. Elle le souleva alors dans ses bras, mais pour la première fois, elle ne sentit pas, au contact du petit corps, cette chaleur mystérieuse qui semble faire de la mère et de l’enfant un seul et même être. Il lui parut lourd et gênant, comme si c’était l’enfant d’une autre : et ses cris l’ennuyèrent.
— Je vous en prie, Andora, emmenez-le.
— Oh ! Lizzie, Lizzie ! gémit son amie.
Lizzie lui tendit l’enfant, et Andora, se relevant, le prit dans ses bras.
— Je comprends tout ce que vous devez souffrir, soupira-t-elle par-dessus les boucles blondes du petit.
Lizzie, à travers le désarroi de sa pensée, eut comme un rire intérieur. Andora croyait toujours comprendre !
— Dites à Marthe de l’emmener avec elle lorsqu’elle ira chercher Juliette à l’école.
— Oui, oui, ma chérie ! — Et, la couvant des yeux, Andora insista : « N’essayez donc pas de vous contraindre devant moi ! »
Le petit garçon hurlait toujours. Par-dessus l’épaule d’Andora, il s’efforçait de ravoir le sachet.
— Oh ! emportez-le, fit la mère, n’en pouvant plus.
Andora, de la porte, lui cria :
— Je reviens tout de suite ! Souvenez-vous, ma chérie, que vous n’êtes pas seule.
— Allez donc avec Marthe. Je désire que vous alliez aussi, insista Lizzie, avec ce ton de voix qui laissait toujours miss Macy sans réplique. Elle se retira donc avec l’enfant, et Lizzie resta seule.
Ses yeux égarés parcoururent le boudoir en désordre. Une heure plus tôt, la pièce claire et riante avait présenté l’image de sa vie heureuse et ordonnée. Maintenant, un fouillis d’objets fanés traînait épars sur les meubles et le tapis, et ses illusions et ses rêves gisaient dans le même désarroi. Oui, c’était sa vie même qui se trouvait là à ses pieds, parmi cette défroque…
Elle ramassa ses lettres, dix en tout, et examina toutes les enveloppes. Pas une n’avait été ouverte, — pas une seule ! En les regardant, chacun des mots qu’elle avait tracés lui revint à la mémoire, faisant courir par tout son corps un frisson. Avec une rapidité vertigineuse et une douloureuse minutie, toute cette période de sa vie se déroula devant elle.
Elle sourit tristement à l’idée d’Andora que les lettres avaient pu être soustraites à son mari. Il n’était nul besoin d’une pareille supposition pour déchiffrer l’énigme. Trois années de vie commune avec Deering l’éclairaient suffisamment. Il lui était singulièrement amer de reconnaître qu’elle n’éprouvait aucun étonnement. Et cependant, un instant auparavant, elle s’était crue parfaitement heureuse !
Elle se rendait si bien compte de ce qui avait dû se passer ! En recevant les lettres, Deering, absorbé ailleurs, les avait mises de côté pour les lire plus tard, — à un moment qui n’était jamais venu. Qui sait ? Peut-être même sur le paquebot qui le portait là-bas avait-il rencontré une autre femme, — cette femme inconnue qui se dresse, redoutable et fatale, au fond de tous les soupçons féminins. Lizzie savait aujourd’hui que les sensations les plus intenses ne laissaient aucune trace dans son esprit — qu’il ne revivait ni ses plaisirs, ni ses peines. La meilleure preuve en était la légèreté de sa conduite vis-à-vis de sa fille. Il semblait avoir trouvé tout simple que Juliette restât indéfiniment avec les amis qui l’avaient reçue après la mort de sa mère, et c’était uniquement sur la proposition de Lizzie que la petite fille avait été ramenée auprès d’eux et que le ménage s’était établi à Neuilly pour être à portée de la pension de l’enfant. Mais dès que Juliette fut revenue, Deering devint le plus tendre des pères, et sembla jouir à tel point de la présence de son enfant que Lizzie s’étonna qu’il n’eût pas paru souffrir de son absence.
La jeune femme avait remarqué tout cela quand il s’agissait de Juliette, mais avait trouvé tout simple que son propre cas fût différent, et qu’elle fût l’exception que chaque femme se figure être pour l’homme qu’elle aime. Certes, elle savait maintenant qu’elle ne pouvait modifier les habitudes de son mari, mais elle s’imaginait qu’elle avait enrichi sa sensibilité et donné plus de profondeur à ses sentimens. Et elle s’apercevait tout d’un coup que les raisons données par Deering pour n’avoir pas répondu à ses lettres avaient précisément été le point de départ de toutes ces illusions ! De fait, le temps avait simplement manqué à Deering pour lire ses lettres… Autrefois, cette découverte aurait été le coup le plus cruel pour Lizzie. Mais combien ce temps était loin ! Aujourd’hui, elle eût pu pardonner à son mari de l’avoir oubliée ; mais jamais, elle ne pourrait lui pardonner d’avoir menti…
Elle s’assit et de nouveau regarda vaguement autour d’elle. Tout à coup, elle entendit au-dessus d’elle le pas de Deering, et son cœur se serra. Elle craignait qu’il ne descendît la rejoindre. Vivement elle verrouilla la porte ; puis, tremblante et lasse, elle s’effondra sur une chaise, comme si d’avoir poussé le verrou eût demandé un grand effort. Un instant plus tard, elle entendit Deering dans l’escalier et fut saisie d’un tremblement nerveux.
— Je te méprise, je te méprise ! s’écria-t-elle.
Elle attendit avec appréhension qu’il mît la main sur le bouton de la porte. Il entrerait en fredonnant un air, il lui ferait une question oiseuse et mettrait un baiser sur ses cheveux. Mais non ; elle se souvint qu’elle avait fermé la porte, et se sentit en sûreté.
Elle continua à écouter, et s’aperçut avec surprise que le pas de son mari s’éloignait. Il n’avait donc pas eu l’intention de venir chez elle. Il fallait qu’il fût descendu pour chercher quelque chose, un autre journal, peut-être, car il ne semblait rien lire d’autre. Elle se demandait même parfois où il avait pris ce qui faisait jadis le fond de leurs conversations « littéraires. »
Au bruit que fit en se refermant la porte de la maison, elle se leva d’un bond. Il sortait donc ? Ce n’était guère dans ses habitudes de quitter la maison dès le matin… Regardant par la fenêtre, elle le vit marcher vers la grille en suivant l’allée bordée de lilas. Quel motif avait donc pu le forcer à sortir à cette heure si peu habituelle ? Elle fut surprise qu’il ne le lui eût pas dit, et ce seul fait rappela à Lizzie le degré de leur intimité. Elle était devenue pour lui une habitude, et Deering aimait ses habitudes. Mais à ce moment-là elle eut l’impression que c’était un étranger qui quittait la maison, et elle se demanda ce qu’il ressentirait s’il pouvait deviner cette pensée…
« Il la saura tout à l’heure ! » se dit-elle avec une farouche exaltation, et dramatisant déjà la scène. Dès qu’il rentrerait, elle le ferait monter chez elle et lui tendrait les lettres sans rien dire. Un instant elle s’attacha à cette vision, puis s’en détourna, car elle se sentait humiliée à la pensée d’humilier Deering. Elle tenait à conserver son image intacte. Non, mieux valait ne pas le revoir.
Il lui avait menti au sujet des lettres, — il lui avait menti quand il voyait un intérêt à regagner ses faveurs. Oui, voilà ce qu’il fallait retenir ; il l’avait recherchée parce qu’il la savait riche, il était même revenu d’Amérique tout exprès pour l’épouser. Oui, c’était cela, sans aucun doute… Comment ne l’avait-elle pas compris sur le moment ? Elle se sentit écœurée de sa propre sottise, et de la grossièreté des artifices de l’homme.
Mais pourquoi était-il sorti à pareille heure ? Et elle s’en voulait de se préoccuper encore des allées et venues de son mari…
Se détournant de la fenêtre, elle revint s’asseoir, se demandant ce qu’elle allait faire. Non, elle ne lui montrerait pas les lettres ; elle les laisserait simplement sur sa table et s’en irait. Elle quitterait la maison avec son fils et Andora. C’était déjà un soulagement que d’entrevoir un plan défini, un acte auquel pouvaient se raccrocher ses pensées en déroute. Elle s’en irait, bien entendu ; et en attendant, afin de ne pas le voir, elle feindrait une migraine et resterait dans sa chambre jusqu’après le déjeuner. Puis elle et Andora rassembleraient quelques effets, et s’enfuiraient avec l’enfant, tandis que Deering resterait à paresser là-haut dans l’atelier. Lorsque la maison s’écroule, il faut bien la quitter ; rien de plus simple, rien de plus inévitable…
Elle fut arrêtée par l’impossibilité de se figurer ce qui arriverait ensuite. Quelques efforts qu’elle fît, elle n’arrivait pas à s’imaginer, elle et l’enfant, loin de Deering. Faiblesse, sans doute ; car n’avait-elle pas tous les atouts de son côté, jeunesse, fortune, énergie ? Il était bien plus difficile de s’imaginer ce que deviendrait Deering, incapable de rien en dehors d’elle. Combien ils avaient vécu heureux ensemble ! Si illogique et même immoral que cela lui parût, elle savait cependant quel bonheur il avait éprouvé par elle. Certes, ce n’est pas comme cela que cela se passe dans les romans ! Lorsque le bonheur est « fondé sur un mensonge, » il s’écroule fatalement. D’après ce qui se passait dans tous les romans qu’elle avait lus, Deering, lui ayant menti une fois, aurait continué à le faire. Et pourtant, elle savait bien qu’il n’en avait rien été ; car, s’il l’avait épousée sans amour, à coup sûr il l’aimait aujourd’hui.
Elle chercha à s’imaginer ce que serait sa nouvelle vie. Ses amis ne l’abandonneraient certainement pas ; mais elle n’éprouva aucun soulagement à cette pensée. Elle n’avait qu’un désir : demeurer ce qu’elle avait été avant que son enfant n’eût joué avec le sachet. Pourquoi le lui avait-elle donné ? Elle était si heureuse ! Et ne l’étaient-ils pas tous les trois ? Tout en elle criait vers ce bonheur perdu, comme le petit avait crié quand on lui avait enlevé son jouet. Combien elle regrettait d’en savoir si long ! Les parens laissent ignorer tant de choses aux enfans, — ils les protègent contre tous les sombres secrets du mal et de la douleur. Et de même, pour que leurs aînés pussent supporter la vie, ne valait-il pas mieux qu’ils ignorassent bien des choses ?…
Mais après tout, pourquoi quitterait-elle cette maison qui était la sienne ? Ici, avec son fils et Andora, elle pourrait encore se faire un semblant d’existence. Ce serait Deering qui partirait ; il comprendrait son devoir dès qu’il aurait vu les lettres.
En esprit, elle le vit s’en aller, sortir de la maison comme il l’avait quittée tout à l’heure. Elle vit la grille se refermer sur lui pour la dernière fois. Elle le voyait aussi clairement que s’il se fût trouvé dans la pièce… Il en coûterait à Deering d’en revenir aux privations et aux expédiens d’autrefois ; et cependant elle savait qu’il n’implorerait pas son pardon…
Tout à coup il lui vint une autre idée. Andora n’aurait-elle pas couru lui annoncer la découverte des lettres avec une de ses phrases romanesques : « Fuyez, vous êtes découvert ? » Et si vraiment Deering l’avait quittée pour toujours ? Après tout, cela n’aurait rien d’étonnant de sa part. Sous son apparence de douceur, il demeurait toujours évasif et fermé. Il s’était peut-être dit qu’il irait au-devant de Lizzie et se placerait sur la défensive. Il se pouvait en effet qu’elle l’eût vu sortir de cette grille pour la dernière fois…
Elle jeta de nouveau un regard autour d’elle, comme si cette pensée revêtait d’un nouvel aspect ce qui l’environnait. Oui, cette sortie de son mari ne s’expliquait qu’ainsi. Midi, l’heure de leur déjeuner, avait déjà sonné, et Deering était d’une exactitude scrupuleuse. Seule une circonstance inattendue pouvait l’avoir décidé à quitter la maison à cette heure-là, Et sans la prévenir !… Après tout, il valait peut-être mieux qu’Andora lui eût parlé ! Lizzie se défiait de son propre courage ; elle espérait presque que son amie lui aurait épargné cette épreuve. Ce ne fut toutefois pas sans un certain dépit qu’elle envisagea cette possibilité. « Pourquoi Andora s’est-elle mêlée de cela ? » Elle éprouvait un vague ressentiment à la pensée que Deering avait peut-être été soustrait à sa vengeance. En ce moment-là, s’il s’était trouvé à la maison, elle serait aussitôt allée chez lui et lui aurait jeté son mépris au visage. Mais il était sorti ; elle ne savait où aller le chercher, et chose étrange, à la colère qu’elle ressentait contre lui se mêlait un secret instinct de protection, de cette sollicitude particulière chez la femme habituée à veiller sur l’homme qu’elle aime. Qu’il lui paraîtrait étrange de ne jamais plus sentir cette sollicitude, de ne jamais plus l’entendre dire, la main posée sur ses cheveux : « Comment, petite sotte, vous étiez vraiment inquiète ? »
La pensée de ce contact devint tout à coup une sensation si réelle que Lizzie se raidit et rejeta la tête en arrière comme pour écarter la main de son mari. La seule pensée de ses caresses lui était devenue odieuse ; et cependant, elle en ressentait l’impression dans tout son corps. Elle la ressentait, mais avec horreur et répugnance. C’était comme une étreinte à laquelle elle cherchait à se soustraire, et qu’elle resserrait en faisant des efforts pour s’en débarrasser. On eût dit que son esprit sondait son corps pour être sûr de sa soumission, épiant en lui le moindre mouvement de révolte…
Pour échapper à cette obsession, elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Il n’y avait personne dans le jardin, mais tout à coup Lizzie vit la grille s’ouvrir et son cœur tressaillit de joie ou de regret, — elle n’eût su dire lequel. Un instant plus tard, la porte livra passage à une voiture d’enfant poussée par la bonne, et escortée de Juliette et d’Andora. Les yeux de la jeune femme se posèrent, comme si elle le voyait pour la première fois, sur le groupe familier, et elle demeura immobile au lieu d’aller à la rencontre des enfans.
Elle entendit sur l’escalier un bruit de pas, et Andora frappa à la porte. Lizzie tourna la clé et ouvrit à son amie, qui la pressa avec émotion sur sa maigre poitrine.
— Ma chérie ! soupira miss Macy, rappelez-vous que vous avez votre enfant, et moi !
Lizzie se dégagea doucement. Elle regarda Andora avec une répulsion qu’elle ne pouvait s’expliquer.
— Avez-vous parlé à mon mari ? demanda-t-elle, en reculant avec froideur.
— Si je lui ai parlé ? Non, répondit Andora, avec un regard étonné.
— Alors, vous ne l’avez pas rencontré depuis qu’il est sorti ?
— Mais non, ma chérie. Il est donc sorti ? Je ne l’ai pas vu.
Lizzie s’assit avec un vague sentiment de soulagement. Son émotion lui remonta à la gorge et l’empêcha de parler.
Tout à coup une idée vint à Andora :
— Je comprends, ma chérie ! Vous ne vous sentez pas la force de lui parler vous-même. Vous voulez que j’y aille à votre place ?
Elle regarda vivement autour d’elle, flairant la lutte.
— Vous avez raison, chérie ! Dès qu’il rentrera, j’irai le trouver. Le plus tôt sera le mieux.
Elle suivit Lizzie qui, machinalement, était revenue à la fenêtre, et l’entoura de son bras. Soudain la grille s’ouvrit de nouveau, et Deering entra.
— Le voilà ! s’écria miss Macy, serrant le bras de Lizzie. Je vais descendre tout de suite. Vous me permettez de parler pour vous ? Vous avez confiance en mon tact ? Oh ! croyez-moi, vous pouvez vous fier à moi ! Je saurai ce qu’il faut lui dire.
— Ce qu’il faut lui dire ? répéta distraitement Lizzie.
Tandis que son mari remontait l’allée, elle eut la vision de leurs trois années de mariage. Ces années étaient toute sa vie. Jusque-là tout dans son existence avait été incolore et inconscient, telle la vie de la plante tant qu’elle n’a pas atteint la surface du sol.
Ces trois années ne lui avaient sans doute pas apporté la réalisation de ses rêves de jeune fille. Mais si certaines de ses illusions avaient été détruites, celles-ci se trouvaient être remplacées par des réalités autrement précieuses. Lizzie comprit maintenant qu’elle s’était peu à peu faite à la nouvelle image de son mari, tel qu’il était, tel qu’il serait toujours. S’il ne lui représentait pas le héros de ses rêves, c’était du moins l’homme qu’elle aimait et qui l’avait aimée. Et elle s’aperçut, dans un dernier éclair de pitié et d’intelligence, que, de même qu’un marbre compact peut être fait de cailloux et de débris sans valeur, peut-être n’est-il pas impossible, avec de médiocres élémens, de façonner un amour capable de résister aux plus forts assauts de la vie…
Elle sentit la pression de la main d’Andora se faire plus lourde.
— Ayez courage, ma pauvre chérie ! Je lui donnerai les lettres sans dire un mot. Vous pouvez vous en rapporter à mon sens de la dignité. Je sais tout ce que vous éprouvez en ce moment !
Deering avait atteint le seuil de la maison. Lizzie le suivit des yeux silencieusement jusqu’à ce qu’il eut disparu sous l’auvent de la porte ; puis elle se retourna et jeta sur son amie un regard où il y avait de la pitié.
« Pauvre Andora ! » dit-elle, « mais vous n’en savez rien, non, absolument rien !… »
Edith Wharton.
(titre original : The Letters, 1910)