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Chapitre 1

Rien de pittoresque comme une excursion de Saint-Brieuc à Binic, Tréguier, Paimpol et autres petits ports de cabotage ou de pêche, qui conservent encore de nos jours leur bonne vieille physionomie bretonne.

C’est le chemin de la côte. Tantôt il borde le sable des grèves, tantôt, coupant en droite ligne quelque promontoire, il traverse des bois, des prairies, des rochers et landes sauvages où parfois se dresse un menhir, un dolmen.

Diligences et pataches ne manquent pas sur cette route ; mais les deux voyageurs dont nous commençons l’histoire étaient sans doute trop pauvres pour s’en être permis la dépense. Ils allaient à pied.

Le pays leur semblait inconnu : tout en eux révélait la curiosité, l’étonnement, certains détails permettant même de supposer qu’ils venaient de très loin, peut-être du midi de la France.

L’un d’eux était un vieillard ; l’autre une jeune fille.

Elle paraissait avoir dix-huit ans. Elle était svelte, enjouée. Toute la fraîcheur de son printemps, des traits délicats, de grands yeux noirs et de beaux cheveux blonds où, comme à plaisir, les derniers rayons d’un soleil d’été allumaient en ce moment des reflets d’or.

La brise du soir s’y jouait librement, car la jeune voyageuse, n’ayant plus à se garantir des ardeurs du jour, avait rejeté en arrière, sur les épaules, son petit chapeau de paille brune. La robe, ou plutôt le costume était d’une coupe élégante dans sa simplicité. Le manteau, roulé dans sa double courroie, pendait à la ceinture. La jupe, un peu courte, permettait de deviner, sous la bottine à forte semelle, un pied digne de Cendrillon. Les mains étaient à l’avenant.

Dans sa démarche, dans ses moindres mouvements, il y avait de la grâce, une sorte de distinction naturelle ; sur sa physionomie expressive, le charme de la virginité, un air à la fois timide et résolu qui faisait plaisir à voir.

Si parfois elle quittait un instant son compagnon, pour cueillir une fleur dans la baie, pour grimper sur quelque hauteur d’où son regard espérait un plus vaste horizon, au premier appel, elle revenait, elle accourait, docile et souriante.

— Me voici !… grand-père, me voici !… ne vous inquiétez pas de moi… Bon courage !

— J’en ai !… répondait-il, et des jambes aussi !… N’y va-t-il pas de ton bonheur, fillette ?

Et gaiement, après une caresse, il se remettait en chemin.

C’était, pour le moins, un septuagénaire, mais alerte encore et jeune de cœur. Resté fidèle à la culotte de velours, il avait pour coiffure un grand feutre aux bords relevés en pointe sur le devant. Pour tout bagage, un havresac à l’ancienne mode. Sa longue veste provençale, le bâton formant la crosse sur lequel il s’appuyait en marchant, sa figure austère et douce, ses cheveux blancs comme neige, lui donnaient un air si patriarcal que tous ceux que l’on rencontrait, après l’avoir regardé venir, le saluaient au passage.

Cependant, au sommet d’une côte, il manifesta quelques signes de fatigue et, désignant un tronc d’arbre renversé sur le bord de la route :

— Reposons-nous, dit-il, ma mignonne… et tenons conseil…

Elle s’empressa de le faire asseoir. Puis, après avoir essuyé la sueur qui perlait au front du vieillard, elle lui dit avec un baiser :

— Pauvre grand-père !… Mais c’est que le voilà tout haletant… Ah ! je m’en veux d’avoir consenti à ce que nous achevions ainsi notre voyage !

— Eh ! répliqua le bonhomme, il le fallait bien, puisque notre boursicot s’est épuisé aux guichets du chemin de fer. Un trajet comme celui-là coûte gros. Plus de trois cents lieues, fillette ! Aussi ce matin, en débarquant à Saint-Brieuc, nous avons eu beau fouiller dans nos poches. Le prix de la voiture ne s’y trouvait pas.

— J’aurais pu vendre ma croix d’or, observa la jeune fille.

— Jamais ! se récria le vieillard, je n’ai pas voulu, moi… Oh !… mais non !… Et cependant, ma Jeannette, c’est pour toi surtout que cette dernière doit être pénible…

— Dites donc charmante ! enivrante ! l’interrompit-elle. Un si beau pays… et si différent du nôtre, où l’on ne voit guère que des montagnes arides !… Ici, tout est vert, tout est riant !… Des prairies émaillées de fleurs… Des feuillages où chantent à la fois les oiseaux et les ruisseaux !… Sans cesse de nouvelles surprises… Et ce matin donc, la grande !

— Quelle grande surprise donc, fillette ?

— Quoi ! vous ne vous en souvenez plus, grand-père ?… Il me semble, moi, que j’y suis toujours… Nous sortions d’un bois ; sur notre droite s’étendaient à perte de vue des monticules tapissés de genêts et de bruyères… Une brise étrange venait de par là, qui nous rafraîchissait le front, mais en desséchant mes lèvres… J’y passe la langue, c’était salé. Le vent soufflait plus fort. Il s’y mêlait un bruit inconnu, comme des mugissements… Quelque chose m’attirait… Je cours… je gravis dans les ajoncs une dernière butte de sable… Ah !… plus rien que le ciel et l’eau… De grandes vagues vertes et de l’écume… Dieu ! ô mon Dieu ! que c’était beau ! que c’était grand !… L’immensité !… la mer !…

Jeannette s’était redressée, s’était retournée vers l’occident. L’enthousiasme brillait dans son regard.

— La mer ! poursuivit-elle, oh !… je ne puis en rassasier mes yeux… Mais regardez-la donc ! Regardez !…

Du sommet où s’étaient arrêtés nos deux voyageurs, on dominait l’Océan. L’astre du jour venait de disparaître, laissant après lui, sur les vagues frémissantes, un long ruissellement de lumière. L’horizon semblait en feu. Plus haut, plus loin, c’était de la pourpre et de l’or, des teintes se dégradant depuis le violet foncé jusqu’au vert pâle, toutes les merveilleuses harmonies d’un splendide coucher de soleil.

Au zénith, dans l’azur assombri déjà, naviguaient quelques petits nuages roses. À l’est, les premières étoiles s’allumaient. Sur la terre planait ce calme envahissant, ce recueillement mystérieux de la nature qui s’endort.

Le grand-père eut, comme sa petite-fille, une longue et silencieuse admiration. Puis il lui dit :

— Ils avaient raison, mon enfant ; jamais je n’ai mieux senti que ce soir la toute-puissante majesté du Créateur. Mais il n’en est pas moins vrai que voici la nuit… nous ne pouvons arriver que demain. Où trouver un asile ?

— Bah !… fit-elle, à tout prendre, il y a des meules de foin dans les prés.

— Y songes-tu, fillette, à la belle étoile !…

— Sous le regard de Dieu, grand-père… Il me semble que cela nous porterait bonheur !…

Mais le vieillard ne renonçait pas à l’espoir d’atteindre une auberge, une ferme, où, moyennant le peu qui leur restait d’argent, ils obtiendraient l’hospitalité.

— Allons ! conclut-il, en route !

Sa jeune compagne l’arrêta du geste :

— Reposez-vous encore un instant, grand-père !… Attendons que la lune nous éclaire le chemin… On est si bien ici pour causer… Causons…

Elle avait appuyé sa blonde tête sur l’épaule du vieillard ; elle le regardait d’un air câlin.

— Oh ! oh ! fit-il, je lis dans ces yeux-là qu’ils ont à me demander quelque chose…

— Oui !…

— Quoi donc ?

— Vous le savez bien, grand-père !

— Dis toujours… pour voir si j’ai deviné juste…

Elle lui prit les deux mains, elle lui demanda :

— Ne m’apprendrez-vous pas, enfin, le secret de notre voyage ?

— Ce secret, répondit-il gravement, tu le connaîtras demain.

Et comme elle semblait vouloir insister :

— Ah ! tu m’avais bien promis de ne plus m’interroger à ce sujet !

— D’accord, grand-père ! mais soyez juste… quand il a fallu quitter le pays, la maison, vous m’avez dit : « Ne t’afflige pas… espère !… c’est vers le bonheur, c’est vers la fortune que je te conduis… »

— En effet ! reconnut le vieillard, et cette assurance, je te la renouvelle encore…

— Mais sans vous expliquer davantage… et moi, naturellement, je désirerais savoir, comprendre…

— Tu comprendras quand nous serons arrivés, fillette !

— Quoi ! pas avant ?

— Pas avant ! Mais c’est demain ! Demain les rêves les plus chers se réaliseront… Un changement complet dans ta destinée. Je t’en donne ma parole… et tu dois y croire ainsi qu’à mon affection pour toi.

— Assurément, grand-père. Oh ! j’ai confiance !

— Eh ! s’il en est ainsi, patience donc, curieuse !

— Curieuse… non ; mais cependant, et vous le reconnaissiez tout à l’heure vous-même, il y va de tout mon avenir. Voyons, ce mystère n’a-t-il pas assez duré ? Le terme du voyage est proche.

— Hélas !… oui… soupira le vieillard.

Et, de même que le jour à l’horizon, le sourire s’était éteint sur ses lèvres.

Ce changement frappa la jeune fille.

— Comme vous avez dit cela, grand-père ! murmura-t-elle. Il semble qu’au moment de toucher le but, vous appréhendiez un chagrin ?…

— Qui sait ! répondit-il en se laissant aller à cette tristesse, ce qui fait la joie des uns cause parfois la douleur des autres… Ainsi va le monde, mon enfant !… C’est peut-être la dernière soirée que nous passons ensemble…

Jeanne se récria vivement :

— Mais vous n’y songez pas, grand-père ! Quoi !… si votre espoir se réalisait, il faudrait donc nous séparer ?

— Pour ton bonheur… peut-être !

— Jamais ! déclara-t-elle résolument, jamais ! Je n’ai connu ni mon père ni ma mère… C’est vous qui m’avez recueillie, élevée, aimée. Vous êtes toute ma famille, et je vous aime ! Si mon bonheur n’est possible qu’aux dépens du vôtre, inutile d’aller plus loin, nous pouvons retourner chez nous !

Le vieillard à son tour l’embrassa.

— Calme-toi, bon petit cœur !… dit-il, on verra !…

Puis, trop ému pour ajouter une parole, et jusqu’au bout voulant garder son secret, il reprit le bâton de voyage que lui refusait la jeune fille, et, par une douce violence, il obtint qu’elle le suivît.

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