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Chapitre 2

Avant d’aller plus loin, quelques explications nous semblent devenues nécessaires touchant nos deux voyageurs.
Le vieillard se nommait Claude Lefebvre, ou plus communément le père Claude.

Il avait été, pendant trente-cinq ans, maître d’école dans une petite commune du département du Gard, presque aux portes d’Alais.

C’est une rude profession, dans laquelle on ne s’enrichit guère, surtout en France. À cette époque, les instituteurs étaient encore moins rétribués qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Le bonhomme Lefebvre vécut donc pauvre, mais satisfait de sa destinée. C’était par vocation qu’il avait embrassé la carrière de l’enseignement ; il était sobre et chrétien, il n’avait qu’une fille.

Cette fille, venue sur le tard, était l’idole de ses parents. Ils s’appliquèrent, la mère comme le père, à l’élever du mieux qu’il leur fut possible. Tout leur espoir était d’en faire une honnête femme. Malheureusement, par excès de tendresse, ils l’avaient peut-être un peu trop gâtée.

Madeleine, en grandissant, devint coquette, volontaire, ambitieuse. On la vit dédaigner quelques braves cultivateurs qui demandèrent sa main. Des paysans !… Fi donc ! Elle finit par manifester une préférence pour le contremaître d’une grande fabrique. Il sortait de l’école d’Aix. Presque un ingénieur !…

La vallée d’Alais, où semblent s’être concentrées toutes les richesses houillères et métallurgiques du versant méridional des Cévennes, est très prospère aussi sous le rapport industriel. On y trouve des mines et des usines de toutes sortes. C’est une magnifique arène où les audacieux, les habiles peuvent espérer de promptes victoires. Pourquoi Martial Arnoux, le prétendu de Madeleine, ne serait-il pas de ceux-là ? Il était de Marseille, et c’est chose connue que la fortune sourit tout spécialement aux Marseillais. On n’en doute pas sur la Cannebière.

D’autre part, cependant, le beau contremaître avait assez mauvaise réputation. Une jeunesse orageuse, et surtout la passion du jeu, ce vice de notre Midi… grandes et petites villes.

Avertis par un secret instinct, les vieux parents résistèrent. Mais il leur fallut céder à Madeleine, qui s’obstina quand même à devenir madame Arnoux.

Les commencements de cette union parurent démentir ces fâcheux présages. Puis le mari se laissa reprendre au fatal entraînement du tapis vert. Il perdit des sommes considérables pour sa position, s’acharna contre la mauvaise chance, et, pour s’en consoler, recourut à la débauche. On le renvoya de sa place. Ce fut la misère…

Vainement le père et la mère Lefebvre hasardèrent quelques observations, quelques conseils. Leur gendre les reçut fort mal et finit par leur interdire sa demeure. Madeleine avait pris parti pour son mari. « On ne lui reprocherait rien s’il avait gagné ! » disait-elle.

L’ambition déçue, les cruelles épreuves de cette malheureuse femme aigrissaient singulièrement son caractère. On devinait en elle la rage d’avoir manqué sa vie, une sourde haine contre tous ceux qui, par le travail et la conduite, arrivaient à la fortune ou du moins savaient la conserver. N’est-ce pas, hélas ! un des travers de notre siècle.

Ce ménage devint un enfer. Gros chagrins pour les vieux parents, qui ne voyaient plus même leur fille. Ce fut par des étrangers qu’ils apprirent que Martial, à bout d’expédients, perdu de dettes et peut-être menacé pour des méfaits plus graves, s’était enfin expatrié, en abandonnant sa jeune femme, qui venait de le rendre père.

Ils accoururent. Porte et fenêtres, tout était clos. Maison déserte.

Mais il ne fallait pas en augurer un nouveau malheur. Bien au contraire, c’était par une sorte de bonne fortune arrivée tout à point à l’heure de la détresse.

L’un des propriétaires de l’usine venait de perdre sa femme, morte en couches, et madame Arnoux était installée chez lui, dans des conditions tout exceptionnelles, comme nourrice de l’enfant sans mère.

Le père, établi temporairement aux environs d’Alais, se nommait le comte de Trévelec. Un gentilhomme breton. Marié depuis une année à peine, il adorait la jeune comtesse ; il devint comme fou de la douleur de l’avoir perdue. Aussitôt après l’arrivée de Madeleine, il s’était enfui, il avait disparu, la laissant avec les deux enfants, presque seule dans sa demeure.

Ce fut là que ses parents la retrouvèrent, mais vieillie de dix ans, méconnaissable. Un feu sombre brillait dans son regard. À peine parut-elle s’émouvoir de leurs consolations, de leurs amitiés ; à peine leur permit-elle d’entrevoir les deux petites filles, qui sommeillaient ensemble dans le même berceau.

— Je n’ai besoin de rien, répéta-t-elle à plusieurs reprises. Ne revenez pas… J’irai vous voir…

Des semaines, des nuits s’écoulèrent sans que cette promesse se réalisât. Un soir, enfin, triste soir d’hiver, où le mistral faisait rage autour de l’école, une voiture s’arrête devant la porte… une femme en descend… C’est Madeleine qui tient un enfant caché sous son manteau.

Elle est pâle, enfiévrée, étrange.

— Ma mère, dit-elle, je pars pour Paris, où M. de Trévelec promet de me sortir de peine… Il redemande sa fille, il souhaite que ce soit moi qui l’élève… Je ne puis pas les emporter toutes les deux. Voulez-vous me garder la mienne ?

Avec empressement, la mère Lefebvre accepta.

— Mais toi, demanda-t-elle, quand reviendras-tu ?

— Qui sait ! répondit Madeleine.

Et, sans avoir embrassé ni sa mère ni sa fille, elle se hâta de remonter dans la voiture où celle du comte était restée, elle s’éloigna. On eût dit qu’elle s’enfuyait.

— Ah ! fit le père Claude d’un ton navré, comme le malheur nous l’a changée !… Elle n’a plus de cœur !

†

Durant la première année, Madeleine écrivit deux fois. Elle semblait satisfaite de vivre à Paris, dans une maison opulente. « Je ne reviendrai au pays, disait-elle, que lorsqu’on ne pourra plus y rire de mon humiliation. »

Peut-être espérait-elle le retour de son mari, et qu’il aurait refait fortune.

Disons-le de suite, afin de ne plus avoir à revenir sur ce triste personnage, il ne devait jamais reparaître.

Il en fut de même de Madeleine, ses lettres devinrent plus rares. Elles finirent par cesser. Des années s’écoulèrent sans qu’on entendit reparler d’elle.

Que devenait la pauvre petite délaissée, l’orpheline ? Elle était élevée, elle grandissait dans la maison de l’instituteur, qui la considérait comme sa propre fille. Quant à la mère Lefebvre, elle disait : « Le démon nous avait repris notre enfant, le bon Dieu nous l’a rendue ! » Et pour sa chère Jeanne, – car c’est de Jeanne qu’il s’agit, – la digne femme se refaisait jeune… jeune de cette seconde maternité qui refleurit au cœur des grand-mères !

Jeanne ne souffrit donc pas de son abandon. Elle fut aimée, choyée, plus encore que ne l’avait été Madeleine. Seulement on ne la gâta pas, celle-là. Si le père Claude lui apprit tout ce qu’il savait, il s’appliqua surtout à lui communiquer cette précieuse vertu qu’il possédait lui-même, et qui consiste à savoir se contenter de peu, à placer son bonheur dans la satisfaction du devoir accompli. Jeanne, d’ailleurs, avait un excellent naturel. Simple et modeste, intelligente et douce, elle était la joie de ses vieux parents.

— Celle-là, se disaient-ils, elle ne causera jamais de chagrin à personne !

Tout ce petit monde vivait donc heureux… Sauf un grave souci, celui de l’avenir. Le bonhomme Lefebvre et sa femme prenaient de l’âge. Après eux, que deviendrait Jeanne !

À force d’y songer, on eut une inspiration. C’était vers l’époque de la première communion de l’enfant. On venait de s’apercevoir qu’elle n’avait pas même été baptisée. Ne pouvait-on pas lui trouver une marraine, un parrain, qui remplaceraient un jour le père et la mère qu’elle n’avait plus ?

Non loin du village, s’élevait la maison de campagne d’une dame d’Alais, MmeDésaubray, veuve d’un colonel d’artillerie. Son fils unique, avant d’entrer au collège, avait reçu ses premières leçons du père Claude, et même plus tard, pendant les vacances des classes élémentaires, il était parfois revenu lui demander des conseils. Il achevait en ce moment ses études à l’École polytechnique.

Un soir, le bonhomme Lefebvre endossa sa grande veste provençale, et se rendit chez la veuve du colonel.

Elle et son fils avaient souvent témoigné au vieil instituteur plus que de l’estime, presque de l’amitié.

Après qu’il lui eut exposé son souci :

— Madame, conclut-il, si vous étiez assez bonne pour m’autoriser à demander à monsieur Bernard d’être le parrain de Jeanne… je crois être certain qu’il ne me refuserait pas… Et, sans compter l’honneur, nous vieillirions plus tranquilles.

Non seulement MmeDésaubry consentit au nom de son fils, mais elle s’offrit elle-même comme marraine.

À quelque temps de là, le congé de Pâques amena Bernard Désaubray.

Ce fut une cérémonie touchante.

La marraine était une de ces femmes dont la position, le caractère et la charité commandent le respect.

Jeanne entrait à peine dans sa onzième année. Impossible d’imaginer une plus intéressante et plus gentille filleule.

Quant à Bernard, il avait revêtu son grand uniforme de polytechnicien.

Qui ne l’aime, cet uniforme, et ceux aussi qu’il recouvre ! Un travail assidu, l’étude des sciences exactes les a mûris avant l’âge, mais sans rien leur enlever du charme et de la poésie de leurs vingt ans. Bien au contraire, ils ont été préservés de cette déflorescence précoce qui trop souvent flétrit la jeunesse oisive. Par la physionomie, ce sont encore des adolescents ; par le savoir et par une certaine gravité qui leur sied bien, déjà ce sont des hommes.

En sortant de l’église, Bernard prit les deux mains de sa filleule, et lui dit avec émotion :

— Jeanne… ce n’est pas un engagement banal que je viens de contracter vis-à-vis de toi… Me voici ton parrain… c’est-à-dire ton second père…

Et, sur un de ces regards qui ne s’oublient pas, on s’était séparé.

Quelques mois plus tard, Claude Lefebvre reçut une lettre cachetée de noir.

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