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Chapitre 14

Quinze jours plus tard, toute la population d’Alais assistait au mariage.
Jeanne avait au front comme une auréole.
— Mon enfant, je suis fier de toi ! lui dit son père.

Le bonhomme Claude semblait rajeuni de vingt ans.

Le blessé de Gravelotte venait de recevoir du ministre la rosette d’officier de la Légion d’honneur : c’était le cadeau de noce de la France.

Quand on sortit de l’église, cette même église où, dix ans plus tôt, avait eu lieu le baptême :

— Alors, dit l’aveugle à sa femme, c’était ton parrain qui t’adoptait, aujourd’hui que le voilà devenu ton mari, c’est toi qui l’adoptes !

Jamais nouvelle épousée ne fut aussi saintement heureuse que Jeanne.

Le comte s’en était retourné à Trévelec, afin de tout préparer au château pour ses deux enfants ; ils ne tardèrent pas à l’y rejoindre.

Quelle différence avec le premier voyage, à la dernière étape surtout, par le chemin de la côte !

MmeDésaubray, le vieux Claude, accompagnaient les jeunes mariés.

Délicieux furent les premiers mois de leur séjour à Trévelec.

Si parfois une ombre de mélancolie redescendait sur le visage de Bernard, s’il paraissait se reprocher son bonheur, ou l’attribuer au dévouement de sa jeune femme :

— Ingrat ! lui disait-elle tout bas, mais j’ai le droit de te l’avouer à présent… C’est de l’affection vraie !

Et, s’il s’obstinait à croire au sacrifice :

— La plus heureuse de toutes les femmes, ajoutait Jeanne, mais c’est celle d’un aveugle. Les autres maris ont des plaisirs, des affaires qui les attirent et les retiennent hors de la maison. Ils s’absentent, ils voyagent… et toi, Bernard, tu ne me quittes pas !… Je te possède tout entier… Rien qui ne nous soit commun… Quand tu marches, c’est en t’appuyant sur mon bras… Toutes les impressions du monde extérieur, je te les transmets… Le paysage qui nous environne, ses effets de lumière, les événements de chaque jour, le livre qui t’intéresse, la musique qui te charme, ces mille petits bonheurs dont se compose la vie, je te les donne, ou plutôt, je les partage avec toi. Ta femme est en même temps ta lectrice et ton guide. Tu ne vois que par mes yeux… Mes yeux sont tes yeux !

En réalité, tout en le guidant à travers ce domaine dont les chemins lui devenaient familiers, Jeanne expliquait, Jeanne décrivait toutes choses… les grands arbres qui frissonnaient sur leurs têtes… les massifs de fleurs dont les parfums passaient dans l’air, l’Océan qui grondait à l’horizon… l’aspect de la terre et du ciel…

Et la tendre sollicitude de la jeune femme prêtait à son langage une telle vérité, un tel charme, que parfois l’aveugle, dans un élan de reconnaissance et d’amour, s’écriait :

— Quand tu me parles ainsi, je vois !… je vois !… Parle encore !

†

Ne serait-ce toujours qu’une illusion ?

En traversant Paris, on avait consulté le plus célèbre spécialiste de notre Académie de médecine.

— Je n’ose me prononcer, avait-il dit ; mais laissons agir la nature. Il se peut qu’il y ait un réveil !

Ce réveil, on l’espérait ; on en épiait les moindres indices.

†

Un soir, au salon, Jeanne lisait à haute voix le journal.

Sur l’étroit guéridon qui la séparait de son mari, une lampe était allumée.

Il se recula tout à coup, faisant un geste douloureux.

— Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle,

— Éloigne cette lampe, répondit-il.

— Pourquoi ?

— Sa clarté m’a fait du mal.

— Ah ! murmura Jeanne avec un frémissement de surprise et de joie.

— Mais tu la vois donc ? questionna MmeDésaubray.

— Un nuage lumineux… voilà tout ! dit l’aveugle.

— Mais il y a quelques jours… hier soir… ce n’était pas ainsi ?

— Non !

— Morgué ! fit le père Claude, c’est un commencement !

— Une lueur d’espérance ! ajouta Jeanne.

†

Quelques semaines plus tard, sous les tilleuls du parc, Bernard était assis dans l’ombre.

Jeanne, qui l’avait un instant quitté, revenait vers lui. Comme elle s’arrêtait, un rayon de soleil, glissant à travers le feuillage, éclaira tout à coup le corsage de la jeune femme.

— Ne bouge pas, s’écria l’aveugle, attends !

Les yeux fixés, le bras étendu vers la ceinture de Jeanne, il semblait y désigner, y regarder un objet.

Elle avait obéi.

— Explique-toi, fit-elle.

— N’as-tu pas là, lui demanda son mari, quelque chose qui brille ?

— Oui ! Cette montre avec nos deux chiffres en diamants que m’a donnés ta mère…

Et, toute rayonnante elle-même, elle les faisait scintiller au soleil.

— Leur éclat me frappe ! dit Bernard.

†

Un autre jour, il s’informa si Jeanne ne portait pas une robe rose.

C’était vrai !

Après l’éclat, les couleurs.

— C’est le réveil, dit le père Claude.

— Retournons à Paris, proposa le comte. Tout est prêt pour vous y recevoir… Les arrêts de Berlin ne sont pas irrévocables !

On partit.

Que de beaux rêves durant ce voyage !

Bernard seul restait incrédule.

— Dieu fait encore des miracles, dit Claude, pour récompenser les braves cœurs qui croient en lui !

†

Cette dernière consultation eut lieu à l’hôtel de Trévelec.

Tout présageait, tout attestait que, dans six mois, le blessé de Gravelotte ne serait plus aveugle.

Le même soir, lorsque Jeanne se retrouva seule avec Bernard, elle lui dit :

— Un bonheur ne vient jamais seul… Le second, celui que tu vas apprendre, je te l’avais réservé comme une consolation…

— Parle !

Elle le prit dans ses bras, et tout près, à l’oreille, elle compléta son aveu.

— Vrai ! s’écria-t-il tout palpitant de joie. Et ce serait pour la même époque ?…

— Oui !… Tu verras notre enfant ! conclut Jeanne.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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