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Chapitre 13

Elle ne put retenir un sanglot étouffé.
L’aveugle aussitôt s’arrêta. Il écoutait.
— Mais c’est moi ! dit MmeDésaubray, pour attarder encore l’émotion qu’elle redoutait. N’est-ce pas naturel qu’en t’entendant parler ainsi je pleure ?

— Pardon, s’écria-t-il en la cherchant pour l’embrasser. Ne t’afflige pas. Au contraire, je me sens heureux ! Me voilà calmé… Tiens ! donne-moi un peu d’eau, j’ai soif.

La carafe était à côté, sur un guéridon. MmeDésaubray remplit à moitié le verre. Jeanne s’en empara pour le présenter à Bernard.

— Pauvre mère ! dit-il, comme tu trembles !

Puis, après avoir bu, saisissant la main qui reprenait le verre :

— Mais… fit-il avec un tressaillement soudain, mais ce n’est pas ta main, ma mère ! Qui donc est là ? Qui donc ?

Il y eut un silence.

Personne ne bougeait. Toutes les poitrines étaient oppressées. Dans tous les yeux, des larmes.

Enfin, une douce voix murmure :

— Ne le devinez-vous donc pas, mon parrain ? C’est moi…

— Jeanne !

Dire la stupéfaction, le ravissement, l’extase de l’aveugle, ce serait impossible.

Elle continua :

— Moi-même ! Et j’ai tout entendu.

Bernard fit un mouvement.

— Ne regrettez pas que votre cœur ait parlé devant moi ! poursuivait-elle. Ce qu’il vient de dire, d’autres me l’avaient appris déjà.

Et comme il semblait étonné :

— Ta mère, d’abord ! lui dit celle-ci.

— Jeannette n’est pas venue toute seule, ajouta le bonhomme Lefebvre.

— Quoi ! se récria l’aveugle, vous êtes là, père Claude !

— Eh ! oui, morgué !…

En même temps que Bernard entendit ce nom, le bruit d’un fauteuil dérangé, des pas s’approchant de lui, frappèrent son oreille.

— Le comte… fit-il, le comte de Trévelec…

— C’était lui qui m’écrivait hier matin, s’expliqua MmeDésaubray. Hier soir c’était lui qui m’amenait M. le comte.

— Et je me suis entendu avec madame votre mère, répondit le gentilhomme, et je m’estimerai heureux de vous nommer mon fils…

L’aveugle ne put contenir un premier mouvement de joie.

— Un mariage !… Et Jeanne se dévouerait !… Vous consentiriez !…

— Nous arrivons tout exprès de Bretagne, répondit le comte.

Déjà Bernard était redevenu maître de lui-même.

— Accepter un pareil sacrifice ! répondit-il héroïquement, non… non, je ne dois pas… je ne veux pas…

Jeanne l’interrompit :

— Quand je n’étais qu’une pauvre fille, dit-elle, c’est vous, mon parrain, qui veniez à moi… Chacun son tour !

Et, comme il résistait encore du geste :

— Mais je vous aime aussi, Bernard ! s’écria-t-elle. Osez donc me renvoyer maintenant… je vous en défie !

Ce fut en vain qu’il voulut répondre. Des larmes inondaient son visage, des sanglots étouffaient sa voix.

Le père Claude eut une inspiration.

— Laissons-les seuls tous les deux, proposa-t-il. Monsieur le comte reviendra savoir dans un instant si le gendre qu’il est venu chercher de si loin persiste encore dans son refus.

Les parents se retirèrent, suivis du bonhomme Lefebvre.

Au moment de disparaître, il avait dit :

— Bernard… mon enfant… ne soyez pas ingrat envers elle !

†

Lorsque le père de Jeanne reparut sur le seuil, Bernard serrait la main de Jeanne et acceptait son dévouement héroïque.

— Dieu soit loué ! murmura MmeDesaubray.

— Eh ! eh ! fit le père Claude, gageons que tout est arrangé, morguène !

Le comte de Trévelec demanda :

— Faut-il que je remmène ma fille ?

— Non ! répondit-elle, il me garde !

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