Chapitre 28 La punaise de Trois-Rivières - Un petit vapeur extraordinaire - Un vapeur périlleux.
Un souvenir de jeunesse sera, aujourd’hui, le sujet de ma causerie sur le bon vieux temps.
Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’était pendant l’été de 1855.
J’étais encore collégien et je passais mes vacances à Trois-Rivières. Un jour, en me promenant sur le quai, un peu plus haut que l’ancien Hôtel Farmer, je vis le plus drôle de Steamboat**que j’aie jamais vu de ma vie. Ce petit vapeur ne portait pas son nom sur la boîte aux roues, mais tout le monde l’appelait la Punaise.
La Punaise était un de ces anciens bateaux servant au commerce des pommes, comme on en voit encore beaucoup sur le~~Richelieu et le Saint-Laurent. Ce bateau avait été revêtu d’un pont, et avait reçu dans sa cale une machine à vapeur à engrenage comme celle dont on se sert sur nos quais pour décharger les navires d’outre-mer.
La machine qui était posée horizontalement, pouvait avoir trois ou quatre chevaux de force. Lorsqu’elle était en activité elle faisait un petit trin-trin des plus comiques. La bouilloire n’avait pas des proportions considérables, attendu que le tuyau était en fer-blanc ordinaire comme ceux qui sont actuellement en usage dans les maisons. Le bateau à pommes qui avait subi cette métamorphose avait tout au plus 40 pieds de long et environ cinq pieds de large.
La Punaise avait des roues à aubes dont l’utilité cessait du moment que le petit navire oscillait le moindrement à droite ou à gauche. Aussi fallait-il voir le soin qu’on apportait à arrimer le fret et à placer les voyageurs à bord afin de préserver l’équilibre.
La Punaiseétait amarrée au quai par une corde à linge. Elle n’avait ni cloche, ni sifflet à vapeur. Son départ était annoncé par le capitaine qui embouchait une longue trompette en fer-blanc et faisait entendre une de ces fanfares familières aux oreilles des vaches dans les champs.
L’équipage de la Punaiseétait composé de deux personnes, le père et le fils, tous deux habillés en droguet avec tous les tenants et aboutissants d’une toilette de cultivateur. Le père cumulait les charges de capitaine, de pilote et de commis ; le fils était mécanicien, chauffeur et matelot.
La Punaisefaisait le service entre Trois-Rivières et la Rivière Godefroi. J’avais six sous dans ma poche et je m’étais dit : « Voilà un petit Steamboat**qui a l’air assez apprivoisé. Si je faisais un voyage dessus ! » Je m’approche du capitaine et je lui demande s’il y avait moyen de faire avec mes six sous, un petit voyage de plaisir sur son bateau. Le commandant de la Punaise prit mon argent et me dit d’embarquer sans perdre de temps.
Le bonhomme fit résonner sa trompette une troisième fois, sauta sur son navire et se mit à la barre. Son fils, armé d’une gaffe, éloigna du quai la proue de la Punaise.Le capitaine après avoir recommandé plusieurs fois à ses voyageurs de ne pas bouger de leur place, donna de vive voix à son fils l’ordre de faire machine en avant.
— Envoie encore un peu ! Arrête ! Recule un peu ! Arrête, envoie en avant ! Envoie fort !
La Punaises’avançait au large.
Une commère s’était levée de son siège pour aller prendre quelque chose dans son panier de l’autre côté du vapeur. Ce mouvement dérangea l’équilibre de la Punaise,ses aubes se mirent à battre l’air à tribord, pendant que ses roues de bâbord se noyaient jusqu’à l’essieu. Le capitaine lança un juron formidable et demanda à la femme si elle voulait faire périr tout le monde à bord.
Le capitaine de la Punaiseétait un homme très complaisant pour ses voyageurs.
Nous étions à une couple d’arpents du rivage lorsque la brise qui était un peu forte emporta le vieux chapeau de paille d’un des passagers. De nos jours, dans une pareille circonstance, un voyageur aurait fait son deuil du couvre-chef, mais dans le bon vieux temps il en était autrement. Le capitaine dit à l’ingénieur d’arrêter la machine, la Punaiserecula jusqu’à ce qu’elle fut à proximité du chapeau, alors le matelot le repêcha avec sa gaffe et le donna à son propriétaire.
La Punaisereprit sa route vers le sud et lorsqu’elle fut rendue au milieu du fleuve elle faillit périr dans une tempête. Il ne fallait pas qu’Éole déchaînât le plus fort des ouragans du Nord pour troubler les flots du Saint-Laurent au point de les rendre dangereux pour le petit navire.
Cette fois, le vent ne s’en était pas mêlé. Les vagues avaient été soulevées par le passage de l’Alliance,le plus grand remorqueur du temps, l’Alliance,avec ses quatre gros tuyaux et ses deux balanciers. Nous étions une dizaine de passagers à bord de la Punaise.Lorsque la houle causée par les roues puissantes du remorqueur eussent imprimé à notre frêle embarcation un sérieux mouvement de roulis et de tangage, la terreur se peignit sur toutes les figures. Il n’y avait à bord ni canot, ni ceintures de sauvetage. Il nous semblait que le Saint-Laurent était pour engouffrer la Punaisecorps et biens.
Le capitaine eut beau nous rassurer par des paroles d’encouragement, pendant qu’il virait la barre de manière à éviter les vagues sur le flanc, nous crûmes que notre dernière heure était arrivée. Les femmes poussaient des cris de désespoir et recommandaient leur âme à Dieu, moi, je disais mon acte de contrition. Après avoir été balancée pendant cinq ou six minutes par la houle, la Punaiseentra dans des eaux calmes. Une demi-heure plus tard nous étions à une vingtaine de pieds du petit quai de rivière Godefroi, une couple de madriers posés sur des « pattes », lorsqu’il y eut un nouvel anicroche. La Punaisevenait de s’échouer.
Le capitaine et son matelot armés chacun d’une gaffe, firent des efforts héroïques pour nous remettre à flot. Peine inutile ! Il fallut que quatre ou cinq hommes ôtassent leurs bottes et se missent à l’eau pour pousser le steamboat**jusqu’à son quai, en s’enfonçant dans la vase jusqu’à mi-genoux.
On procéda, ensuite, à décharger le fret composé d’une trentaine de boîtes vides de bluets, de cinq ou six cruches et d’une douzaine de paniers.
En mettant le pied sur le quai de la Rivière Godefroi vous pouvez croire que je poussai un profond soupir de satisfaction. Mon retour à bord de la Punaises’opéra sans accident, mais en arrivant je jurai que je ne ferais plus d’excursions sur des petits « steamboats**apprivoisés. »
11 décembre 1884
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