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Le bonheur, si loin !

par PAUL MARAUDY

C’était une nuit d’hiver épouvantable. La pluie tombait dru, enflant les torrents qui grondaient comme des bêtes furibondes, roulant des cailloux et des branches cassées, dévastant les terres dans les vociférations du vent qui clamait le courroux du ciel. Pas un chien n’était dehors, et les maisons de tous les villages, de tous les hameaux étaient closes. Dans la nuit de goudron, pas un seul rayon de lumière ne filtrait.

Il n’était pas très tard, cependant ; mais la nuit était tombée de très bonne heure, à cause du ciel lourd de toute son impénétrable masse de nuages. Et les campagnards s’étaient couchés, renonçant à leurs veillées habituelles.

Sur la route sinueuse et montante qui, entre de véritables murailles de rochers, longe l’Hérault au delà de Saint-Guilhem-le-Désert, à trois ou quatre lieues d’Aniane, une auto, aux phares voilés, luttait de toute la puissance de son moteur contre la bourrasque, sans éveiller le moindre aboiement dans les fermes, à proximité desquelles elle passait.

Arrivée sur le plateau aride, elle s’engagea dans un chemin aux ornières profondes, pénétra dans les faillis et déboucha sur une aire, devant un mur noir qui était la façade d’une maison d’habitation.

Àmoins d’une demi-lieue il n’y avait pas une seule ferme à la ronde, et il aurait fallu cheminer pendant plus d’une heure pour atteindre le village le plus proche. C’était la solitude absolue autour de cette vieille demeure que son maître, autrefois, avait appelée le « Bout de Monde », et qui gardait son nom depuis trois ou quatre générations.

Le conducteur arrêta sa voiture, descendit, alla ouvrir d’une des portières de l’arrière et mit sa main sur un visage. Le visage était chaud, quoiqu’il fît très froid.

Àl’intérieur de l’habitation rien n’avait bougé, et le visiteur nocturne aurait pt croire qu’il arrivait devant une maison désertée s’il n’avait eu la certitude qu’il y avait quelqu’un. Mais, sans doute, était-ce le vent et la pluie qui avaient couvert les bruits de la voiture ; et, d’ailleurs, les gens qui étaient là devaient avoir le sommeil très lourd.

L’homme alla frapper à la porte. Alors, un chien se mit à aboyer furieusement. Des rayons, à peine visibles, de lumière encadrèrent Une fenêtre ; une espagnolette grinça et une voix demanda :

— Qui est là ? Que nous veut-on ?

— Votre maître, monsieur de Rochas, répondit le visiteur. Ouvrez, Vincendet.

— Ah ! bien, bien… fit la voix de celui qui était venu interroger.

Deux minutes plus tard, la porte s’ouvrit, et la lampe à pétrole répandit sa lueur rouge.

— Monsieur ! s’exclama le fermier, à cette heure et par un temps pareil… Il n’y a rien de grave ?

— Couvrez-vous d’un ciré, répondit celui qui s’était nommé de Rochas, et venez m’aider, je vous prie.

Le paysan jeta un vieux sac sur sa tête et sur ses épaules, et suivit le jeune maître qui se dirigea vers la voiture.

— C’est… une malade, dit-il. Je vous l’amène pour que vous la soigniez.

— Une malade !

— Oui, hâtons-nous.

De Rochas s’engagea dans la voiture, prit un corps humain dans ses bras, le souleva, le reposa sur le marchepied et dit :

— Prenez-la, Vincendet, elle n’est pas lourde.

Parce que ce corps n’avait aucun mouvement, parce que ni mot, ni plainte ne s’échappait des lèvres, le paysan crut tenir dans ses bras une morte. Il l’emporta dans la cuisine cependant que de Rochas, le jeune maître, refermait la porte arrière de la voiture et éteignait la lumière.

La porte de la maison se referma et tout, à l’extérieur, fut replongé dans les ténèbres.

Àl’intérieur de la maison, il y avait maintenant cinq personnages : le fermier Philippe Vincendet, un rude homme d’une cinquantaine d’années ; sa femme Noémie, qui apparaissait aussi âgée que lui ; leur fils, Jean, un grand et fort garçon qui portait la trentaine, quoiqu’il n’eût que vingt-six ans ; Maurice de Rochas, qui allait, lui, avoir trente ans, et une jeune fille, l’inconnue, qui était toujours plongée dans l’inconscience.

— Elle va trépasser, Seigneur ! murmura Noémie dont les yeux étaient agrandis par la stupéfaction et, sans doute, aussi par la peur.

— Non point, soyez sans inquiétude, rassura le jeune maître. Il faut que nous l’emportions dans une chambre, celle des « Ombres », et quand elle reprendra ses sens, dans une demi-heure d’ici, je pense, vous lui donnerez des soins.

Jean Vincendet regardait la jeune fille, dont la beauté inerte l’émerveillait.

— Qui est-elle ? demanda le père.

Maurice de Rochas haussa les épaules :

— Que vous importe ? répliqua-t-il. Il s’agit d’une personne qui doit rester ici tout le temps que je le jugerai utile. Veillez à ce qu’il ne lui arrive aucun mal. Si tout se passe comme je le désire, vous aurez une très grosse récompense… vingt beaux billets.

— Vingt billets de… mille ? interrogea Noémie, dont les regards luisirent de cupidité.

— Qui, Noémie, vingt mille francs, et vous n’avez rien à craindre. Quoi qu’elle dise, quand elle s’éveillera, ne lui répondez pas et… oubliez ses paroles.

Philippe Vincendet se gratta la tête.

— C’est que, dit-il, c’est dangereux, la mission dont vous nous chargez, monsieur. Est-ce que monsieur votre père est au courant ?

— Oui, oui… Et puis, je vous répète que vous n’avez pas à m’interroger et que vous n’avez rien à craindre.

— Hum ! S’il vient les gendarmes…

Le jeune de Rochas s’impatienta.

— Les gendarmes ? s’écria-t-il, Que voulez-vous qu’ils viennent faire ici ? Je ne suis pas un criminel, voyons ! On ne fera pas de mal à cette jeune fille… C’est, d’ailleurs, dans son intérêt qu’elle est ici.

Le fermier n’éleva plus de protestation, mais son visage se rembrunit.

— Allons ! ordonna Maurice de Rochas, aidez-moi.

Jean se précipita pour saisir la jeune fille.

— Je la monterai bien seul ! dit-il.

De fait, il la souleva aisément et l’emporta comme si elle n’eût pas pesé davantage qu’un sac de paille.

Le dit de la chambre des « Ombres » était recouvert d’une housse qui, enlevée, laissa apparaître l’édredon et un drap très blanc rabattu sur la couverture.

On appelait la pièce la chambre des « Ombres » en raison des ombres étranges qu’y projetaient des rochers au soleil couchant. C’étaient deux visages de faunes qui, durant une heure, se déformaient pour devenir finalement effrayants avant de s’effacer quand le soleil disparaissait complètement derrière des deux rochers qui la surplombaient à une trentaine de pas de distance.

— Je vous remercie, Jean, dit Maurice au jeune paysan. C’est maintenant votre mère qui va se charger de la jeune fille. Vous pouvez aller vous recoucher.

Il se retourna vers Noémie et lui donna ses instructions :

— Préparez une tisane très chaude, ou du café, si vous en avez. Au besoin, ayez sous la main une serviette mouillée avec un peu d’eau de Cologne ou de vinaigre. Quand elle s’éveillera, frictionnez-la, puis faites-lui boire du café ou la tisane. Sous aucun prétexte, ne lui dites où elle se trouve. Ne prononcez point mon nom. C’est compris ?

— C’est compris, monsieur. Mais comme Philippe le disait…

— Il s’agit de ce que j’ai dit moi-même. Je prends toute la responsabilité de mon acte et, vous, vous encaissez vingt mille francs si tout va bien, je veux dire si vous observez scrupuleusement mes instructions.

Noémie se tut et M. de Rochas se retira.

Il devait être à peine dix heures, quand la jeune inconnue, couchée bien au chaud sous les couvertures et l’édredon, s’agita. Son réveil fut très lent et assez pénible. Le visage froid maintenant, le teint pâle, elle paraissait sortir d’une salle d’opérations. Quand elle vit Noëmie, elle se mit à pleurer puis à rire. La paysanne la laissa pour aller informer le maître qui attendait dans la cuisine au coin du feu qu’on avait ranimé.

— Monsieur, monsieur… si vous saviez… Ah ! j’ai peur.

— Peur de quoi ?

— Elle est glacée… Elle rit, elle chante…

— Et bien, cela va lui passer dans quelques instants ! Donnez-lui son breuvage. Allez !

L’inconnue devait, en effet, s’apaiser bientôt et retomber dans un sommeil profond mais qui, cette fois, était naturel. Noémie vint en informer son maître.

— C’est bien passé, monsieur, en effet, et elle dort bien calme, à présent.

— Bon ; alors, couchez-vous, Noémie.

— Mais vous, monsieur ?…

— Je vais repartir dans quelques instants. Soyez sus inquiétude, je tirerai la porte, et personne ne viendra vous dévaliser.

Le paysan objecta :

— Les voleurs, nous n’en avons pas peur, monsieur ; mais cette jeune fille…

M. de Rochas eut un sourire satanique :

— Rassurez-vous, dit-il, elle n’est point dangereuse et si, d’aventure, elle faisait quelque excentricité, votre fils Jean est homme à pouvoir la mater.

Puis, reprenant sa gravité, il ajouta :

— C’est bien entendu, n’est-ce pas, Noémie ? Cette personne ne doit pas savoir que c’est moi qui l’ai amenée ici ; elle ne doit pas savoir chez qui elle est ; elle ne doit sortir sous aucun prétexte et ne communiquer avec personne, sauf avec vous trois. Dans trois semaines ou un mois, je viendrai vous donner des instructions ou vous en délivrer. À ce moment, je vous verserai la somme que je vous ai promise. N’oubliez pas que si vous enfreignez mes ordres, non seulement vous ne toucherez rien, mais encore, nous nous passerons, mon père et moi, des services de votre mari.

Pour éviter de nouvelles explications, Maurice de Rochas prit soudain le parti de se retirer sans songer à se reposer davantage. Cinq minutes plus tard, il remontait en voiture et se jetait dans la nuit de tourmente. Alors, Noémie Vincendet s’en alla rejoindre son mari, après avoir refermé et verrouillé la porte,

— Ce garçon-là, dit-elle, très soucieuse, ne se contente pas de ruiner son père. Il va attirer sur nous un gros malheur.

Le fermier serra ses poings sous les couvertures.

— Ah ! qu’il prenne garde, dit-il, je ne suis pas homme à me faire le complice d’une mauvaise action. On verra bien ce que dira cette jeune fille, demain.

Ils s’entretinrent ainsi durant de longues minutes, tandis que l’inconnue dormait d’un profond sommeil, que Maurice de Rochas roulait dans les ténèbres et que Jean, le grand et rude garçon de vingt-six ans pensait à celle qui dormait, ce soir-là, sous le toit de la vieille ferme et qui était plus belle qu’aucune des paysannes de la région.

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