‹ Le Bonheur, si loin !Chapitre 2 sur 6 · 02

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Maurice de Rochas rentra chez lui vers deux heures du matin, dans le vieil hôtel de la rue des Carmélites où sa mère et son père l’attendaient soucieux. Comme il allait pénétrer dans sa chambre, son père, un grand vieillard à barbe blanche, fut sur ses pas. Le jeune homme se retourna et sourit sans que son sourire se reflétât sur le visage de son père.

— Tout s’est-il bien passé ? demanda celui-ci.

— Parbleu ! Je vous l’avais bien dit que tout irait pour le mieux !

— Ah, tu n’es pas difficile ! Ta mère est plus morte que vive, et je tremble moi-même comme un criminel. Nous avons tout à redouter : les… complices qui peuvent nous faire chanter ; les Vincendet qui ne se montreront sans doute pas aussi dociles que tu l’espères, et cette jeune fille qui peut nous causer de redoutables surprises.

Maurice haussa les épaules.

— Pourquoi, répliqua-t-il, revenir une fois de plus sur ce qui a été débattu cent fois déjà ? J’ai fait une bêtise…

— Si tu n’en avais fait qu’une seule !

— Mais je vais redorer votre blason. Et rendez-moi du moins cette justice, mon père, que je ne suis pas le seul à l’avoir… détérioré. Si vous aviez moins joué…

— Ah ! ça, oublies-tu à qui tu parles ?

— Si ma mère s’était montrée moins mondaine… poursuivit implacablement le grand garçon.

— Maurice ! Je t’en prie…

— Eh bien ! cessons-là, je vous prie. Je serai respectueux autant qu’un fils peut d’être ; mais trêve de reproches, s’il vous plaît ! J’ai bientôt trente ans et je ne suis pas le seul à avoir eu des maîtresses. Est-ce ma faute si je suis tombé sur… un bec ?

— Dieu veuille que ta chute ne provoque pas une catastrophe !

— Mais non, voyons ! Puisque je vous assure que tout ira comme sur du velours. Allons, mon père, laissez-moi aller dormir, car je ne veux point paraître demain chez les de Vineuil avec un visage de noceur. D’autant que je n’ai pas fait la noce, cette nuit, je vous jure !

Excédé, le jeune homme rompit brusquement l’entretien, entra dans sa chambre dont il referma cavalièrement la porte, se dévêtit, se mit au lit et s’endormit bientôt, la conscience en paix.

Vers le milieu de la journée du lendemain, s’étant fait précéder d’une magnifique gerbe de roses blanches, il se faisait annoncer à la famille de Vineuil qui l’attendait, réunie dans son salon.

Il s’avança d’abord vers la mère, dont il baisa les doigts avec beaucoup d’aisance dans les manières, salua le père et prit enfin la main de Geneviève, une jeune fille de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui le couvait des yeux, selon l’expression familière.

— Geneviève, dit-il, ma toute chérie…

— Maurice ! répondit-elle en rougissant.

Si elle était parfaitement éduquée, « elle était dépourvue de beauté et de grâce. Son visage trop coloré, son corps trop mince, trop fluet pour sa tête, sa poitrine trop plate ne pouvaient guère inspirer l’amour.

En revanche, elle avait une âme toute pétrie de bonté et une intelligence très vive. Mais ce n’était ni son âme, ni son esprit qui avaient attiré Maurice de Rochas ; ce qui l’avait séduit, c’étaient des millions que possédait le père, la dot éblouissante qu’elle recevrait, les richesses qu’un jour, à la mort de ses parents, elle apporterait à la communauté, et dont il saurait mieux profiter, lui, que cet austère Charles de Vineuil qui paraissait n’avoir été créé que pour édifier son immense fortune.

— Vos parents ? demanda Charlotte de Vineuil.

— Ils viendront in peu plus tard, chère madame, comme il a été convenu.

M. et M de Rochas vinrent, en effet, vers la fin de l’après-midi et un lunch, tout aussitôt, réunit les deux familles dans un autre salon dont les toiles, les meubles et les bibelots témoignaient, autant que d’un goût sûr, d’une opulence très solide.

Quand il jugea que la bienséance avait été respectée :

— Voulez-vous, ma chérie, demanda Maurice à Geneviève, venir me régaler d’un morceau de piano ?

Elle acquiesça, très heureuse, et ils disparurent tous les deux.

— Comme ils sont heureux ! s’exclama M de Rochas en joignant les mains.

— Espérons qu’ils le seront longtemps, soupira la mère de la jeune fille.

— Pourquoi pas toujours ? dit M. de Vineuil.

l’entretien étant ainsi amorcé sur le bonheur des enfants, les parents passèrent à des considérations plus terre-à-terre, mais assurément plus substantielles. Ils s’étaient réunis, ce jour-là, pour jeter les bases du contrat de mariage, ce contrat où la famille de Vineuil allait apporter le meilleur.

Charles et sa femme Charlotte avaient espéré mieux et s’étaient plu à penser qu’ils ne seraient pas les seuls à assurer l’avenir du foyer où entrerait Geneviève ; mais les prétendants n’avaient pas afflué, et ceux qu’ils auraient accueillis le plus volontiers s’étaient résolument tenus à l’écart.

Dès lors, ils n’avaient élevé aucune objection quand, enfin, Maurice de Rochas avait fait demander, par son père, la main de leur fille. À défaut de fortune, les Rochas avaient un nom qui pouvait s’allier à celui des de Vineuil.

Geneviève, d’ailleurs, adorait Maurice qui se montrait très épris d’elle. C’était, en somme, tout ce que pouvaient désirer un père et une mère qui ne se faisaient point d’illusion sur la disgrâce physique de leur enfant.

Ainsi, pour l’instant du moins, tout le monde était heureux : les Vineuil parce qu’ils voyaient Geneviève planer dans un rêve, les Rochas parce que Maurice faisait une excellente affaire.

Àl’heure même où se débattaient les clauses d’un contrat qui allait réparer le désastre financier de la vieille famille de Rochas, la jeune fille que Maurice avait amenée au « Bout du Monde » sortait du long sommeil où elle était retombée en s’évadant de la longue torpeur qu’avait provoquée un narcotique trop largement administré.

La mère Vincendet était alors dans sa cuisine et les deux hommes, le père et le fils, travaillaient aux champs.

— Où suis-je ? se demanda l’inconnue après avoir longuement regardé autour d’elle.

Elle se souvint d’avoir été enlevée par deux inconnus qui l’avaient jetée dans une automobile alors qu’elle descendait l’une des petites rues avoisinant l’école de médecine de Montpellier, et d’avoir reçu un violent coup de poing sur la nuque. L’attaque avait été si brusque qu’elle n’avait pas dû pousser le moindre cri. Depuis, il n’y avait plus aucun souvenir dans sa mémoire.

N’entendant aucun bruit, elle se leva, vint vers la porte et chercha à l’ouvrir ; mais ce fut vainement. La porte était fermée à clé et elle ne pouvait songer à sortir par la fenêtre qui était munie de solides barreaux de fer. Elle frappa la porte à coups de poings et, alors, des pas se firent entendre. Elle couru se recoucher et Noémie la retrouva dans son lit.

— Vous voilà enfin réveillée ? demanda-t-elle.

— Qui êtes-vous et où suis-je ? demanda la jeune fille prisonnière.

— Vous êtes, répondit Noémie, chez d’honnêtes gens qu’on a chargés de vous garder et de vous soigner, car vous étiez malade, hier soir en arrivant.

— D’honnêtes gens, répliqua l’inconnue, ne me retiendraient pas dans une chambre fermée à clé et dont la fenêtre ressemble à celle d’une prison. Ah ! prenez garde… Si je sors vivante d’ici, vous paierez cher le mal que vous me faites !

— Je ne vous fais pas de mal, mademoiselle, et je suis prête à vous donner tous les soins dont vous aurez besoin.

— Je n’ai d’autre besoin que celui de me retrouver libre. Voulez-vous m’ouvrir cette porte et me permettre de sortir ?

— Cela, non, c’est impossible… On me l’a défendu.

— Qui, on ? Des criminels dont vous êtes la complice ? Ah ! prenez garde, vous dis-je ! Des voyous m’ont enlevée un soir, alors que je rentrais chez moi ; et c’est vous qui aurez à répondre de leur forfait !

Noémie Vincendet très gênée et apeurée, ne savait que répondre. Elle dit seulement :

— Si vous avez faim ou soif…

— Ah ! non, je mourrai plutôt que d’accepter quelque chose de vous ! Qui m’a conduite ici ? Vous connaissez mes ravisseurs ? Leurs noms ! Leurs noms, entendez-vous ?

— Je, je ne sais pas, mademoiselle. C’est par bonté d’âme que nous vous avons recueillie, mon mari, mon fils et moi… Vous étiez si malade… On nous a dit que l’on vous avait rencontrée errante… Nous avons eu pitié.

— Pitié ! Eh bien ! Si vous avez pitié, vraiment, si vous n’êtes pas une geôlière, laissez-moi sortir, laissez-moi rentrer chez moi, à Montpellier…

Noémie baissa la tête et murmura :

— Je vais en parler à mon mari qui travaille dans les champs. Ayez confiance en nous…

Elle se retira, et la jeune fille, demeurée seule, porta une fois de plus ses regards sur les ombres qui grimacèrent effroyablement avant de s’effacer et de disparaître.

Bientôt Noémie revint avec les deux hommes. À les voir, l’inconnue jugea qu’ils n’étaient pas des malfaiteurs et se rassura. Elle dévisagea assez longuement Jean qui osait à peine soutenir son regard.

— Mademoiselle, dit Philippe Vincendet, il faut avoir confiance en nous. Si on voulait vous faire du mal, nous vous défendrions, cela, je vous le jure ! Mais on nous a chargés de vous garder, et si nous désobéissions, nous perdrions notre place. Montrez-vous raisonnable… Dans un mois, tout au plus, vous serez encore libre. Sur mon honneur de vieux paysans… N’est-ce pas, Jean ? demanda-t-il en s’adressant à son fils.

— Oh ! oui, répondit le jeune homme. Si on voulait lui faire du mal…

L’inconnue ne put pas douter de la sincérité de ces deux hommes et de cette femme. Elle demanda :

— Vous êtes fermiers ?

— Oui. De pauvres fermiers qui ont toutes les peines du monde à joindre des deux bouts.

— Quel est le nom de votre maître ?

— On nous a défendu de le révéler ! répondit le père.

— De Rochas, n’est-ce pas ? Maurice de Rochas ?

Àla réaction muette de la famille, la captive jugea qu’elle ne s’était pas trompée.

— Ah ! s’écria-t-elle, lui ! Il m’a fait enlever…

Le bandit ! Le misérable ! Je le gênais ! Il va pouvoir épouser son héritière ; et c’est pour pouvoir l’épouser qu’il m’a fait conduire ici !

Nulle voix ne lui répondit. Alors, elle fondit en larmes et éclata en sanglots. Jean Vincendet se rapprocha du lit. Il avait les poings serrés. C’était bien, en vérité, un gredin, son jeune maître ! Il murmura :

— Ne pleurez plus, calmez-vous, je vous défendrai, j’en fais le serment !

Elle s’essuya les yeux, le regarda mieux, voulut le remercier d’un sourire qui mourut sur ses lèvres et dans ses yeux, et dit :

— Je me défendrai seule !

— Pour vous défendre, dit le père, il faut être forte. Vous allez manger, n’est-ce pas ?

Elle secoua la tête.

— Non ! Pas un seul morceau de pain tant que je serai prisonnière.

Ils eurent beau supplier, elle ne se laissa point fléchir. Quand ils se furent retirés et qu’ils eurent refermé la porte :

— Il nous a mis dans de sales draps ! déclara Philippe Vincendet. Si elle allait mourir chez nous.

— Ah ! qu’il prenne garde ! gronda Jean en balançant ses poings de colosse.

Là-bas, dans le vieil et somptueux hôtel des Vineuil, à Montpellier, les deux familles, complètement d’accord se séparaient après avoir fixé la date toute prochaine du mariage. C’était une bonne, une riche affaire, en vérité, celle que la famille de Rochas venait de traiter.

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